Il y a un an a peu pres, qu'en faisant a la Bibliotheque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Memoires de M. d'Artagnan, imprimes — comme la
plus grande partie des ouvrages de cette epoque, ou les auteurs
tenaient a dire la verite sans aller faire un tour plus ou moins
long a la Bastille — a Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
seduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les devorai.
Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprecient les tableaux d'epoques. Ils y trouveront des
portraits crayonnes de main de maitre; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, tracees sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaitront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'epoque.
Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poete
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
details que nous avons signales, la chose qui nous preoccupa le
plus est une chose a laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.
D'Artagnan raconte qu'a sa premiere visite a M. de Treville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps ou il
sollicitait l'honneur d'etre recu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.
Nous l'avouons, ces trois noms etrangers nous frapperent, et il
nous vint aussitot a l'esprit qu'ils n'etaient que des pseudonymes
a l'aide desquels d'Artagnan avait deguise des noms peut-etre
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-memes le jour ou, par caprice, par
mecontentement ou par defaut de fortune, ils avaient endosse la
simple casaque de mousquetaire.
Des lors nous n'eumes plus de repos que nous n'eussions retrouve,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort eveille notre curiosite.
Le seul catalogue des livres que nous lumes pour arriver a ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-etre fort
instructif, mais a coups sur peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment ou, decourage de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvames enfin, guide par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cote
le n° 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:
«Memoires de M. le comte de La Fere, concernant quelques-uns des
evenements qui se passerent en France vers la fin du regne du roi
Louis XIII et le commencement du regne du roi Louis XIV.»
On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvames a la vingtieme
page le nom d'Athos, a la vingt-septieme le nom de Porthos, et a
la trente et unieme le nom d'Aramis.
La decouverte d'un manuscrit completement inconnu, dans une epoque
ou la science historique est poussee a un si haut degre, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous hatames-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous presenter
un jour avec le bagage des autres a l'Academie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, a entrer
a l'Academie francaise avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accordee; ce que nous
consignons ici pour donner un dementi public aux malveillants qui
pretendent que nous vivons sous un gouvernement assez mediocrement
dispose a l'endroit des gens de lettres.
Or, c'est la premiere partie de ce precieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui a nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette premiere partie obtient le succes qu'elle merite, de
publier incessamment la seconde.
En attendant, comme le parrain est un second pere, nous invitons
le lecteur a s'en prendre a nous, et non au comte de La Fere, de
son plaisir ou de son ennui.
Cela pose, passons a notre histoire.
CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE
Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, ou
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait etre dans une
revolution aussi entiere que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du cote de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se hataient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hotellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosite.
En ce temps-la les paniques etaient frequentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrat sur ses
archives quelque evenement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secretes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre a
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, — souvent contre
les seigneurs et les huguenots, — quelquefois contre le roi, —
mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il resulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livree du duc de Richelieu, se precipiterent
du cote de l'hotel du Franc Meunier.
Arrive la, chacun put voir et reconnaitre la cause de cette
rumeur.
Un jeune homme... — tracons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte a dix-huit ans, don Quichotte
decorcele, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revetu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'etait transformee
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur celeste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires enormement developpes, indice
infaillible auquel on reconnait le Gascon, meme sans beret, et
notre jeune homme portait un beret orne d'une espece de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessine; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exerce eut pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue epee qui, pendue a un baudrier de peau,
battait les mollets de son proprietaire quand il etait a pied, et
le poil herisse de sa monture quand il etait a cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture etait
meme si remarquable, qu'elle fut remarquee: c'etait un bidet du
Bearn, age de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins a
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tete plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore egalement ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualites de ce cheval etaient
si bien cachees sous son poil etrange et son allure incongrue, que
dans un temps ou tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet a Meung, ou il etait entre il y avait
un quart d'heure a peu pres par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la defaveur rejaillit jusqu'a son cavalier.
Et cette sensation avait ete d'autant plus penible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le cote ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il fut, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupire en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan pere. Il n'ignorait pas qu'une pareille bete valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le present
avait ete accompagne n'avaient pas de prix.
«Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon — dans ce pur patois
de Bearn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir a se defaire —,
mon fils, ce cheval est ne dans la maison de votre pere, il y a
tantot treize ans, et y est reste depuis ce temps-la, ce qui doit
vous porter a l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, menagez-le comme vous menageriez un vieux
serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan pere, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a ete porte dignement par vos ancetres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les votres — par
les votres, j'entends vos parents et vos amis —, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-etre echapper l'appat que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous etes jeune, vous
devez etre brave par deux raisons: la premiere, c'est que vous
etes Gascon, et la seconde, c'est que vous etes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre a manier l'epee; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous a tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont defendus, et que, par consequent, il y a
deux fois du courage a se battre. Je n'ai, mon fils, a vous donner
que quinze ecus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mere y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohemienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour guerir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. — Je
n'ai plus qu'un mot a ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru a la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Treville, qui etait mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizieme,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux degeneraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'etait pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en recut lui donnerent beaucoup d'estime et
d'amitie pour M. de Treville. Plus tard, M. de Treville se battit
contre d'autres dans son premier voyage a Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu'a la majorite du jeune sans compter les
guerres et les sieges, sept fois; et depuis cette majorite
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-etre! — Aussi, malgre les
edits, les ordonnances et les arrets, le voila capitaine des
mousquetaires, c'est-a-dire chef d'une legion de Cesars, dont le
roi fait un tres grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Treville gagne dix mille ecus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. — Il a commence comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et reglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.»
Sur quoi, M. d'Artagnan pere ceignit a son fils sa propre epee,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
benediction.
En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mere
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient necessiter un assez frequent emploi.
Les adieux furent de ce cote plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient ete de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimat son
fils, qui etait sa seule progeniture, mais M. d'Artagnan etait un
homme, et il eut regarde comme indigne d'un homme de se laisser
aller a son emotion, tandis que Mme d'Artagnan etait femme et, de
plus, etait mere. — Elle pleura abondamment, et, disons-le a la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentat pour
rester ferme comme le devait etre un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint a grand-peine
a cacher la moitie.
Le meme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
presents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze ecus, du cheval et de la lettre pour M. de Treville;
comme on le pense bien, les conseils avaient ete donnes par-dessus
le marche.
Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du heros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement compare lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une necessite de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins a vent pour des geants et les moutons pour des
armees, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en resulta qu'il eut toujours le
poing ferme depuis Tarbes jusqu'a Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son epee dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune machoire, et l'epee ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'epanouit bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
epee de taille respectable et qu'au-dessus de cette epee brillait
un oeil plutot feroce que fier, les passants reprimaient leur
hilarite, ou, si l'hilarite l'emportait sur la prudence, ils
tachaient au moins de ne rire que d'un seul cote, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilite jusqu'a cette malheureuse ville de Meung.
Mais la, comme il descendait de cheval a la porte du Franc Meunier
sans que personne, hote, garcon ou palefrenier, fut venu prendre
l'etrier au montoir, d'Artagnan avisa a une fenetre entrouverte du
rez-de-chaussee un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage legerement renfrogne, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'ecouter avec deference. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, etre l'objet de la
conversation et ecouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'etait trompe
qu'a moitie: ce n'etait pas de lui qu'il etait question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait enumerer a ses auditeurs
toutes ses qualites, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande deference pour le
narrateur, ils eclataient de rire a tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour eveiller l'irascibilite du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarite.
Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'etranger et reconnut un homme de quarante a
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et percants, au teint pale, au
nez fortement accentue, a la moustache noire et parfaitement
taillee; il etait vetu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de meme couleur, sans aucun ornement
que les creves habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisses
comme des habits de voyage longtemps renfermes dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidite
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie a venir.
Or, comme au moment ou d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait a
l'endroit du bidet bearnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes demonstrations, ses deux auditeurs eclaterent de
rire, et lui-meme laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un pale sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan etait reellement
insulte. Aussi, plein de cette conviction, enfonca-t-il son beret
sur ses yeux, et, tachant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avanca, une main sur la garde de son epee et l'autre appuyee sur
la hanche. Malheureusement, au fur et a mesure qu'il avancait, la
colere l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait prepare pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalite grossiere
qu'il accompagna d'un geste furieux.
«Eh! Monsieur, s'ecria-t-il, monsieur, qui vous cachez derriere ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble.»
Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui eut fallu un certain temps pour
comprendre que c'etait a lui que s'adressaient de si etranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncerent legerement, et apres une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible a
decrire, il repondit a d'Artagnan:
«Je ne vous parle pas, monsieur.
— Mais je vous parle, moi!» s'ecria le jeune homme exaspere de ce
melange d'insolence et de bonnes manieres, de convenances et de
dedains.
L'inconnu le regarda encore un instant avec son leger sourire, et,
se retirant de la fenetre, sortit lentement de l'hotellerie pour
venir a deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redouble
l'hilarite de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, etaient
restes a la fenetre.
D'Artagnan, le voyant arriver, tira son epee d'un pied hors du
fourreau.
«Ce cheval est decidement ou plutot a ete dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencees et
s'adressant a ses auditeurs de la fenetre, sans paraitre
aucunement remarquer l'exasperation de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu'a present fort rare chez les chevaux.
— Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maitre! s'ecria
l'emule de Treville, furieux.
— Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-meme a l'air de mon visage; mais je tiens
cependant a conserver le privilege de rire quand il me plait.
— Et moi, s'ecria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me deplait!
— En verite, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il
s'appreta a rentrer dans l'hotellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarque un cheval tout
selle.
Mais d'Artagnan n'etait pas de caractere a lacher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son epee
entierement du fourreau et se mit a sa poursuite en criant:
«Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derriere.
— Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'etonnement que de mepris.
Allons, allons donc, mon cher, vous etes fou!»
Puis, a demi-voix, et comme s'il se fut parle a lui-meme:
«C'est facheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majeste,
qui cherche des braves de tous cotes pour recruter ses
mousquetaires!»
Il achevait a peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'eut fait vivement un bond en arriere,
il est probable qu'il eut plaisante pour la derniere fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
epee, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
meme moment ses deux auditeurs, accompagnes de l'hote, tomberent
sur d'Artagnan a grands coups de batons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complete a
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face a cette grele de coups, rengainait avec
la meme precision, et, d'acteur qu'il avait manque d'etre,
redevenait spectateur du combat, role dont il s'acquitta avec son
impassibilite ordinaire, tout en marmottant neanmoins:
«La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!
— Pas avant de t'avoir tue, lache!» criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas a ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.
«Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez.»
Mais l'inconnu ne savait pas encore a quel genre d'entete il avait
affaire; d'Artagnan n'etait pas homme a jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
epuise, laissa echapper son epee qu'un coup de baton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en meme temps tout sanglant et presque evanoui.
C'est a ce moment que de tous cotes on accourut sur le lieu de la
scene. L'hote, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garcons, le blesse dans la cuisine ou quelques soins lui furent
accordes.
Quant au gentilhomme, il etait revenu prendre sa place a la
fenetre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant la lui causer une vive
contrariete.
«Eh bien, comment va cet enrage? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant a l'hote qui
venait s'informer de sa sante.
— Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hote.
— Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hotelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.
— Il va mieux, dit l'hote: il s'est evanoui tout a fait.
— Vraiment? fit le gentilhomme.
— Mais avant de s'evanouir il a rassemble toutes ses forces pour
vous appeler et vous defier en vous appelant.
— Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-la!
s'ecria l'inconnu.
— Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit
l'hote avec une grimace de mepris, car pendant son evanouissement
nous l'avons fouille, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et
dans sa bourse que onze ecus, ce qui ne l'a pas empeche de dire en
s'evanouissant que si pareille chose etait arrivee a Paris, vous
vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en
repentirez que plus tard.
— Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
deguise.
— Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hote, afin que vous
vous teniez sur vos gardes.
— Et il n'a nomme personne dans sa colere?
— Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons
ce que M. de Treville pensera de cette insulte faite a son
protege.
— M. de Treville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait
sur sa poche en prononcant le nom de M. de Treville?... Voyons,
mon cher hote, pendant que votre jeune homme etait evanoui, vous
n'avez pas ete, j'en suis bien sur, sans regarder aussi cette
poche-la. Qu'y avait-il?
— Une lettre adressee a M. de Treville, capitaine des
mousquetaires.
— En verite!
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence.»
L'hote, qui n'etait pas doue d'une grande perspicacite, ne
remarqua point l'expression que ses paroles avaient donnee a la
physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisee
sur lequel il etait toujours reste appuye du bout du coude, et
fronca le sourcil en homme inquiet.
«Diable! murmura-t-il entre ses dents, Treville m'aurait-il envoye
ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'epee est un coup
d'epee, quel que soit l'age de celui qui le donne, et l'on se
defie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un
faible obstacle pour contrarier un grand dessein.»
Et l'inconnu tomba dans une reflexion qui dura quelques minutes.
«Voyons, l'hote, dit-il, est-ce que vous ne me debarrasserez pas
de ce frenetique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
ajouta-t-il avec une expression froidement menacante, cependant il
me gene. Ou est-il?
— Dans la chambre de ma femme, ou on le panse, au premier etage.
— Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitte son
pourpoint?
— Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais
puisqu'il vous gene, ce jeune fou...
— Sans doute. Il cause dans votre hotellerie un scandale auquel
d'honnetes gens ne sauraient resister. Montez chez vous, faites
mon compte et avertissez mon laquais.
— Quoi! Monsieur nous quitte deja?
— Vous le savez bien, puisque je vous avais donne l'ordre de
seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obei?
— Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est
sous la grande porte, tout appareille pour partir.
— C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors.»
«Ouais! se dit l'hote, aurait-il peur du petit garcon?»
Mais un coup d'oeil imperatif de l'inconnu vint l'arreter court.
Il salua humblement et sortit.
«Il ne faut pas que Milady soit apercue de ce drole, continua
l'etranger: elle ne doit pas tarder a passer: deja meme elle est
en retard. Decidement, mieux vaut que je monte a cheval et que
j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que
contient cette lettre adressee a Treville!»
Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l'hote, qui ne doutait pas que ce ne fut la
presence du jeune garcon qui chassat l'inconnu de son hotellerie,
etait remonte chez sa femme et avait trouve d'Artagnan maitre
enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la
police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir ete
chercher querelle a un grand seigneur — car, a l'avis de l'hote,
l'inconnu ne pouvait etre qu'un grand seigneur —, il le
determina, malgre sa faiblesse, a se lever et a continuer son
chemin. D'Artagnan a moitie abasourdi, sans pourpoint et la tete
tout emmaillotee de linges, se leva donc et, pousse par l'hote,
commenca de descendre; mais, en arrivant a la cuisine, la premiere
chose qu'il apercut fut son provocateur qui causait tranquillement
au marchepied d'un lourd carrosse attele de deux gros chevaux
normands.
Son interlocutrice, dont la tete apparaissait encadree par la
portiere, etait une femme de vingt a vingt-deux ans. Nous avons
deja dit avec quelle rapidite d'investigation d'Artagnan
embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup
d'oeil que la femme etait jeune et belle. Or cette beaute le
frappa d'autant plus qu'elle etait parfaitement etrangere aux pays
meridionaux que jusque-la d'Artagnan avait habites. C'etait une
pale et blonde personne, aux longs cheveux boucles tombant sur ses
epaules, aux grands yeux bleus languissants, aux levres rosees et
aux mains d'albatre. Elle causait tres vivement avec l'inconnu.
«Ainsi, Son Eminence m'ordonne..., disait la dame.
— De retourner a l'instant meme en Angleterre, et de la prevenir
directement si le duc quittait Londres.
— Et quant a mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.
— Elles sont renfermees dans cette boite, que vous n'ouvrirez que
de l'autre cote de la Manche.
— Tres bien; et vous, que faites-vous?
— Moi, je retourne a Paris.
— Sans chatier cet insolent petit garcon?» demanda la dame.
L'inconnu allait repondre: mais, au moment ou il ouvrait la
bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'elanca sur le seuil
de la porte.
«C'est cet insolent petit garcon qui chatie les autres, s'ecria-t-
il, et j'espere bien que cette fois-ci celui qu'il doit chatier ne
lui echappera pas comme la premiere.
— Ne lui echappera pas? reprit l'inconnu en froncant le sourcil.
— Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je presume.
— Songez, s'ecria Milady en voyant le gentilhomme porter la main
a son epee, songez que le moindre retard peut tout perdre.
— Vous avez raison, s'ecria le gentilhomme; partez donc de votre
cote, moi, je pars du mien.»
Et, saluant la dame d'un signe de tete, il s'elanca sur son
cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement
son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop,
s'eloignant chacun par un cote oppose de la rue.
«Eh! votre depense», vocifera l'hote, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond dedain en voyant qu'il
s'eloignait sans solder ses comptes.
«Paie, maroufle», s'ecria le voyageur toujours galopant a son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hote deux ou trois pieces
d'argent et se mit a galoper apres son maitre.
«Ah! lache, ah! miserable, ah! faux gentilhomme!» cria d'Artagnan
s'elancant a son tour apres le laquais.
Mais le blesse etait trop faible encore pour supporter une
pareille secousse. A peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles
tinterent, qu'un eblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa
sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore:
«Lache! lache! lache!
— Il est en effet bien lache», murmura l'hote en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec
le pauvre garcon, comme le heron de la fable avec son limacon du
soir.
«Oui, bien lache, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle!
— Qui, elle? demanda l'hote.
— Milady», balbutia d'Artagnan.
Et il s'evanouit une seconde fois.
«C'est egal, dit l'hote, j'en perds deux, mais il me reste celui-
la, que je suis sur de conserver au moins quelques jours. C'est
toujours onze ecus de gagnes.»
On sait que onze ecus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.
L'hote avait compte sur onze jours de maladie a un ecu par jour;
mais il avait compte sans son voyageur. Le lendemain, des cinq
heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-meme a la
cuisine, demanda, outre quelques autres ingredients dont la liste
n'est pas parvenue jusqu'a nous, du vin, de l'huile, du romarin,
et, la recette de sa mere a la main, se composa un baume dont il
oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-
meme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun medecin. Grace
sans doute a l'efficacite du baume de Boheme, et peut-etre aussi
grace a l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied
des le soir meme, et a peu pres gueri le lendemain.
Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
depense du maitre qui avait garde une diete absolue, tandis qu'au
contraire le cheval jaune, au dire de l'hotelier du moins, avait
mange trois fois plus qu'on n'eut raisonnablement pu le supposer
pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite
bourse de velours rape ainsi que les onze ecus qu'elle contenait;
mais quant a la lettre adressee a M. de Treville, elle avait
disparu.
Le jeune homme commenca par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses
goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et
refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que
la lettre etait introuvable, il entra dans un troisieme acces de
rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin
et d'huile aromatises: car, en voyant cette jeune mauvaise tete
s'echauffer et menacer de tout casser dans l'etablissement si l'on
ne retrouvait pas sa lettre, l'hote s'etait deja saisi d'un epieu,
sa femme d'un manche a balai, et ses garcons des memes batons qui
avaient servi la surveille.
«Ma lettre de recommandation! s'ecria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des
ortolans!»
Malheureusement une circonstance s'opposait a ce que le jeune
homme accomplit sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son
epee avait ete, dans sa premiere lutte, brisee en deux morceaux,
ce qu'il avait parfaitement oublie. Il en resulta que, lorsque
d'Artagnan voulut en effet degainer, il se trouva purement et
simplement arme d'un troncon d'epee de huit ou dix pouces a peu
pres, que l'hote avait soigneusement renfonce dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement detourne
pour s'en faire une lardoire.
Cependant cette deception n'eut probablement pas arrete notre
fougueux jeune homme, si l'hote n'avait reflechi que la
reclamation que lui adressait son voyageur etait parfaitement
juste.
«Mais, au fait, dit-il en abaissant son epieu, ou est cette
lettre?
— Oui, ou est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
previens, cette lettre est pour M. de Treville, et il faut qu'elle
se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
retrouver, lui!»
Cette menace acheva d'intimider l'hote. Apres le roi et M. le
cardinal, M. de Treville etait l'homme dont le nom peut-etre etait
le plus souvent repete par les militaires et meme par les
bourgeois. Il y avait bien le pere Joseph, c'est vrai; mais son
nom a lui n'etait jamais prononce que tout bas, tant etait grande
la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme on appelait le
familier du cardinal.
Aussi, jetant son epieu loin de lui, et ordonnant a sa femme d'en
faire autant de son manche a balai et a ses valets de leurs
batons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-meme a la
recherche de la lettre perdue.
«Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de precieux?
demanda l'hote au bout d'un instant d'investigations inutiles.
— Sandis! je le crois bien! s'ecria le Gascon qui comptait sur
cette lettre pour faire son chemin a la cour; elle contenait ma
fortune.
— Des bons sur l'epargne? demanda l'hote inquiet.
— Des bons sur la tresorerie particuliere de Sa Majeste»,
repondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grace
a cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette
reponse quelque peu hasardee.
«Diable! fit l'hote tout a fait desespere.
— Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national,
il n'importe, et l'argent n'est rien: — cette lettre etait tout.
J'eusse mieux aime perdre mille pistoles que de la perdre.»
Il ne risquait pas davantage a dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvenile le retint.
Un trait de lumiere frappa tout a coup l'esprit de l'hote qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.
«Cette lettre n'est point perdue, s'ecria-t-il.
— Ah! fit d'Artagnan.
— Non; elle vous a ete prise.
— Prise! et par qui?
— Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu a la cuisine, ou
etait votre pourpoint. Il y est reste seul. Je gagerais que c'est
lui qui l'a volee.
— Vous croyez?» repondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre,
et n'y voyait rien qui put tenter la cupidite. Le fait est
qu'aucun des valets, aucun des voyageurs presents n'eut rien gagne
a posseder ce papier.
«Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupconnez cet
impertinent gentilhomme.
— Je vous dis que j'en suis sur, continua l'hote; lorsque je lui
ai annonce que Votre Seigneurie etait le protege de
M. de Treville, et que vous aviez meme une lettre pour cet
illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demande ou etait
cette lettre, et est descendu immediatement a la cuisine ou il
savait qu'etait votre pourpoint.
— Alors c'est mon voleur, repondit d'Artagnan; je m'en plaindrai
a M. de Treville, et M. de Treville s'en plaindra au roi.» Puis il
tira majestueusement deux ecus de sa poche, les donna a l'hote,
qui l'accompagna, le chapeau a la main, jusqu'a la porte, remonta
sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'a
la porte Saint-Antoine a Paris, ou son proprietaire le vendit
trois ecus, ce qui etait fort bien paye, attendu que d'Artagnan
l'avait fort surmene pendant la derniere etape. Aussi le maquignon
auquel d'Artagnan le ceda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme
exorbitante qu'a cause de l'originalite de sa couleur.
D'Artagnan entra donc dans Paris a pied, portant son petit paquet
sous son bras, et marcha tant qu'il trouvat a louer une chambre
qui convint a l'exiguite de ses ressources. Cette chambre fut une
espece de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, pres du Luxembourg.
Aussitot le denier a Dieu donne, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journee a coudre a son pourpoint et
a ses chausses des passementeries que sa mere avait detachees d'un
pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan pere, et qu'elle lui avait
donnees en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire
remettre une lame a son epee; puis il revint au Louvre s'informer,
au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de
l'hotel de M. de Treville, lequel etait situe rue du Vieux-
Colombier, c'est-a-dire justement dans le voisinage de la chambre
arretee par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succes de son voyage.
Apres quoi, content de la facon dont il s'etait conduit a Meung,
sans remords dans le passe, confiant dans le present et plein
d'esperance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil
du brave.
Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'a neuf
heures du matin, heure a laquelle il se leva pour se rendre chez
ce fameux M. de Treville, le troisieme personnage du royaume
d'apres l'estimation paternelle.
CHAPITRE II
L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE
M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne,
ou M. de Treville, comme il avait fini par s'appeler lui-meme a
Paris, avait reellement commence comme d'Artagnan, c'est-a-dire
sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et
d'entendement qui fait que le plus pauvre gentillatre gascon
recoit souvent plus en ses esperances de l'heritage paternel que
le plus riche gentilhomme perigourdin ou berrichon ne recoit en
realite. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore
dans un temps ou les coups pleuvaient comme grele, l'avaient hisse
au sommet de cette echelle difficile qu'on appelle la faveur de
cour, et dont il avait escalade quatre a quatre les echelons.
Il etait l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
memoire de son pere Henri IV. Le pere de M. de Treville l'avait si
fidelement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'a defaut
d'argent comptant — chose qui toute la vie manqua au Bearnais,
lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eut
jamais besoin d'emprunter, c'est-a-dire avec de l'esprit —, qu'a
defaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autorise, apres
la reddition de Paris, a prendre pour armes un lion d'or passant
sur gueules avec cette devise: _Fidelis et fortis_. C'etait
beaucoup pour l'honneur, mais c'etait mediocre pour le bien-etre.
Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa
pour seul heritage a monsieur son fils son epee et sa devise.
Grace a ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait,
M. de Treville fut admis dans la maison du jeune prince, ou il
servit si bien de son epee et fut si fidele a sa devise, que
Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de
dire que, s'il avait un ami qui se battit, il lui donnerait le
conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Treville apres, et
peut-etre meme avant lui.
Aussi Louis XIII avait-il un attachement reel pour Treville,
attachement royal, attachement egoiste, c'est vrai, mais qui n'en
etait pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps
malheureux, on cherchait fort a s'entourer d'hommes de la trempe
de Treville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'epithete de
fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de
gentilshommes pouvaient reclamer l'epithete de fidele, qui en
formait la premiere. Treville etait un de ces derniers; c'etait
une de ces rares organisations, a l'intelligence obeissante comme
celle du dogue, a la valeur aveugle, a l'oeil rapide, a la main
prompte, a qui l'oeil n'avait ete donne que pour voir si le roi
etait mecontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce
deplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Mere,
un Vitry. Enfin a Treville, il n'avait manque jusque-la que
l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait a la portee de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Treville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels etaient a Louis XIII, pour le devouement
ou plutot pour le fanatisme, ce que ses ordinaires etaient a
Henri III et ce que sa garde ecossaise etait a Louis XI.
De son cote, et sous ce rapport, le cardinal n'etait pas en reste
avec le roi. Quand il avait vu la formidable elite dont Louis XIII
s'entourait, ce second ou plutot ce premier roi de France avait
voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires
comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux
puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les
provinces de France et meme dans tous les Etats etrangers, les
hommes celebres pour les grands coups d'epee. Aussi Richelieu et
Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie
d'echecs, le soir, au sujet du merite de leurs serviteurs. Chacun
vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononcant
tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient
tout bas a en venir aux mains, et concevaient un veritable chagrin
ou une joie immoderee de la defaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les memoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces defaites et dans beaucoup de ces victoires.
Treville avait pris le cote faible de son maitre, et c'est a cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui
n'a pas laisse la reputation d'avoir ete tres fidele a ses
amities. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal
Armand Duplessis avec un air narquois qui herissait de colere la
moustache grise de Son Eminence. Treville entendait admirablement
bien la guerre de cette epoque, ou, quand on ne vivait pas aux
depens de l'ennemi, on vivait aux depens de ses compatriotes: ses
soldats formaient une legion de diables a quatre, indisciplinee
pour tout autre que pour lui.
Debrailles, avines, ecorches, les mousquetaires du roi, ou plutot
ceux de M. de Treville, s'epandaient dans les cabarets, dans les
promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant
leurs moustaches, faisant sonner leurs epees, heurtant avec
volupte les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient;
puis degainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tues
quelquefois, mais surs en ce cas d'etre pleures et venges; tuant
souvent, et surs alors de ne pas moisir en prison, M. de Treville
etant la pour les reclamer. Aussi M. de Treville etait-il loue sur
tous les tons, chante sur toutes les gammes par ces hommes qui
l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils etaient,
tremblaient devant lui comme des ecoliers devant leur maitre,
obeissant au moindre mot, et prets a se faire tuer pour laver le
moindre reproche.
M. de Treville avait use de ce levier puissant, pour le roi
d'abord et les amis du roi, — puis pour lui-meme et pour ses
amis. Au reste, dans aucun des memoires de ce temps, qui a laisse
tant de memoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait ete
accuse, meme par ses ennemis — et il en avait autant parmi les
gens de plume que chez les gens d'epee —, nulle part on ne voit,
disons-nous, que ce digne gentilhomme ait ete accuse de se faire
payer la cooperation de ses seides. Avec un rare genie d'intrigue,
qui le rendait l'egal des plus forts intrigants, il etait reste
honnete homme. Bien plus, en depit des grandes estocades qui
dehanchent et des exercices penibles qui fatiguent, il etait
devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins
damerets, un des plus alambiques diseurs de Phebus de son epoque;
on parlait des bonnes fortunes de Treville comme on avait parle
vingt ans auparavant de celles de Bassompierre — et ce n'etait
pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires etait donc admire,
craint et aime, ce qui constitue l'apogee des fortunes humaines.
Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement; mais son pere, soleil _pluribus impar_, laissa sa
splendeur personnelle a chacun de ses favoris, sa valeur
individuelle a chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et
celui du cardinal, on comptait alors a Paris plus de deux cents
petits levers, un peu recherches. Parmi les deux cents petits
levers celui de Treville etait un des plus courus.
La cour de son hotel, situe rue du Vieux-Colombier, ressemblait a
un camp, et cela des six heures du matin en ete et des huit heures
en hiver. Cinquante a soixante mousquetaires, qui semblaient s'y
relayer pour presenter un nombre toujours imposant, s'y
promenaient sans cesse, armes en guerre et prets a tout. Le long
d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre
civilisation batirait une maison tout entiere, montaient et
descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient apres une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'etre
enroles, et les laquais chamarres de toutes couleurs, qui venaient
apporter a M. de Treville les messages de leurs maitres. Dans
l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient
les elus, c'est-a-dire ceux qui etaient convoques. Un
bourdonnement durait la depuis le matin jusqu'au soir, tandis que
M. de Treville, dans son cabinet contigu a cette antichambre,
recevait les visites, ecoutait les plaintes, donnait ses ordres
et, comme le roi a son balcon du Louvre, n'avait qu'a se mettre a
sa fenetre pour passer la revue des hommes et des armes.
Le jour ou d'Artagnan se presenta, l'assemblee etait imposante,
surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai
que ce provincial etait Gascon, et que surtout a cette epoque les
compatriotes de d'Artagnan avaient la reputation de ne point
facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait
franchi la porte massive, chevillee de longs clous a tete
quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'epee
qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et
jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes
ces vagues tourbillonnantes, il eut fallu etre officier, grand
seigneur ou jolie femme.
Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce desordre que notre
jeune homme s'avanca, le coeur palpitant, rangeant sa longue
rapiere le long de ses jambes maigres, et tenant une main au
rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrasse
qui veut faire bonne contenance. Avait-il depasse un groupe, alors
il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se
retournait pour le regarder, et pour la premiere fois de sa vie,
d'Artagnan, qui jusqu'a ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-meme, se trouva ridicule.
Arrive a l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les
premieres marches quatre mousquetaires qui se divertissaient a
l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades
attendaient sur le palier que leur tour vint de prendre place a la
partie.
Un d'eux, place sur le degre superieur, l'epee nue a la main,
empechait ou du moins s'efforcait d'empecher les trois autres de
monter.
Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs epees fort
agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets
d'escrime, il les crut boutonnes: mais il reconnut bientot a
certaines egratignures que chaque arme, au contraire, etait
affilee et aiguisee a souhait, et a chacune de ces egratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.
Celui qui occupait le degre en ce moment tenait merveilleusement
ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la
condition portait qu'a chaque coup le touche quitterait la partie,
en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq
minutes trois furent effleures, l'un au poignet, l'autre au
menton, l'autre a l'oreille par le defenseur du degre, qui lui-
meme ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arretees, trois tours de faveur.
Si difficile non pas qu'il fut, mais qu'il voulut etre a etonner,
ce passe-temps etonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa
province, cette terre ou s'echauffent cependant si promptement les
tetes, un peu plus de preliminaires aux duels, et la gasconnade de
ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il
avait ouies jusqu'alors, meme en Gascogne. Il se crut transporte
dans ce fameux pays des geants ou Gulliver alla depuis et eut si
grand-peur; et cependant il n'etait pas au bout: restaient le
palier et l'antichambre.
Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le
palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son
imagination eveillee et vagabonde, qui en Gascogne le rendait
redoutable aux jeunes femmes de chambre et meme quelquefois aux
jeunes maitresses, n'avait jamais reve, meme dans ces moments de
delire, la moitie de ces merveilles amoureuses et le quart de ces
prouesses galantes, rehaussees des noms les plus connus et des
details les moins voiles. Mais si son amour pour les bonnes moeurs
fut choque sur le palier, son respect pour le cardinal fut
scandalise dans l'antichambre. La, a son grand etonnement,
d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait
trembler l'Europe, et la vie privee du cardinal, que tant de hauts
et puissants seigneurs avaient ete punis d'avoir tente
d'approfondir: ce grand homme, revere par M. d'Artagnan pere,
servait de risee aux mousquetaires de M. de Treville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos voute; quelques-uns
chantaient des Noels sur Mme d'Aiguillon, sa maitresse, et
Mme de Combalet, sa niece, tandis que les autres liaient des
parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes
choses qui paraissaient a d'Artagnan de monstrueuses
impossibilites.
Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout a coup a
l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une
espece de baillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches
moqueuses; on regardait avec hesitation autour de soi, et l'on
semblait craindre l'indiscretion de la cloison du cabinet de
M. de Treville; mais bientot une allusion ramenait la conversation
sur Son Eminence, et alors les eclats reprenaient de plus belle,
et la lumiere n'etait menagee sur aucune de ses actions.
«Certes, voila des gens qui vont etre embastilles et pendus, pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du
moment ou je les ai ecoutes et entendus, je serai tenu pour leur
complice. Que dirait monsieur mon pere, qui m'a si fort recommande
le respect du cardinal, s'il me savait dans la societe de pareils
paiens?»
Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait
se livrer a la conversation; seulement il regardait de tous ses
yeux, ecoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq
sens pour ne rien perdre, et malgre sa confiance dans les
recommandations paternelles, il se sentait porte par ses gouts et
entraine par ses instincts a louer plutot qu'a blamer les choses
inouies qui se passaient la.
Cependant, comme il etait absolument etranger a la foule des
courtisans de M. de Treville, et que c'etait la premiere fois
qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il
desirait. A cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement,
s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui
etait venu lui faire cette question de demander pour lui a
M. de Treville un moment d'audience, demande que celui-ci promit
d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.
D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise premiere, eut donc le
loisir d'etudier un peu les costumes et les physionomies.
Au centre du groupe le plus anime etait un mousquetaire de grande
taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui
attirait sur lui l'attention generale. Il ne portait pas, pour le
moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'etait pas
absolument obligatoire dans cette epoque de liberte moindre mais
d'independance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant
soit peu fane et rape, et sur cet habit un baudrier magnifique, en
broderies d'or, et qui reluisait comme les ecailles dont l'eau se
couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait avec grace sur ses epaules decouvrant par-devant seulement
le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapiere.
Ce mousquetaire venait de descendre de garde a l'instant meme, se
plaignait d'etre enrhume et toussait de temps en temps avec
affectation. Aussi avait-il pris le manteau, a ce qu'il disait
autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tete, en
frisant dedaigneusement sa moustache, on admirait avec
enthousiasme le baudrier brode, et d'Artagnan plus que tout autre.
«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est
une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il
faut bien employer a quelque chose l'argent de sa legitime.
— Ah! Porthos! s'ecria un des assistants, n'essaie pas de nous
faire croire que ce baudrier te vient de la generosite paternelle:
il t'aura ete donne par la dame voilee avec laquelle je t'ai
rencontre l'autre dimanche vers la porte Saint-Honore.
— Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai achete moi-
meme, et de mes propres deniers, repondit celui qu'on venait de
designer sous le nom de Porthos.
— Oui, comme j'ai achete, moi, dit un autre mousquetaire, cette
bourse neuve, avec ce que ma maitresse avait mis dans la vieille.
— Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai paye douze
pistoles.»
L'admiration redoubla, quoique le doute continuat d'exister.
«N'est-ce pas, Aramis?» dit Porthos se tournant vers un autre
mousquetaire.
Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
l'interrogeait et qui venait de le designer sous le nom d'Aramis:
c'etait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans a peine, a
la figure naive et doucereuse, a l'oeil noir et doux et aux joues
roses et veloutees comme une peche en automne; sa moustache fine
dessinait sur sa levre superieure une ligne d'une rectitude
parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que
leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pincait
le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et
transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait
beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait
belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre
le plus grand soin. Il repondit par un signe de tete affirmatif a
l'interpellation de son ami.
Cette affirmation parut avoir fixe tous les doutes a l'endroit du
baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus;
et par un de ces revirements rapides de la pensee, la conversation
passa tout a coup a un autre sujet.
«Que pensez-vous de ce que raconte l'ecuyer de Chalais?» demanda
un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais
s'adressant au contraire a tout le monde.
«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant.
— Il raconte qu'il a trouve a Bruxelles Rochefort, l'ame damnee
du cardinal, deguise en capucin; ce Rochefort maudit, grace a ce
deguisement, avait joue M. de Laigues comme un niais qu'il est.
— Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sure?
— Je la tiens d'Aramis, repondit le mousquetaire.
— Vraiment?
— Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai
racontee a vous-meme hier, n'en parlons donc plus.
— N'en parlons plus, voila votre opinion a vous, reprit Porthos.
N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le
cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa
correspondance par un traitre, un brigand, un pendard; fait, avec
l'aide de cet espion et grace a cette correspondance, couper le
cou a Chalais, sous le stupide pretexte qu'il a voulu tuer le roi
et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de
cette enigme, vous nous l'apprenez hier, a la grande satisfaction
de tous, et quand nous sommes encore tout ebahis de cette
nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus!
— Parlons-en donc, voyons, puisque vous le desirez, reprit Aramis
avec patience.
— Ce Rochefort, s'ecria Porthos, si j'etais l'ecuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.
— Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc
Rouge, reprit Aramis.
— Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! repondit Porthos
en battant des mains et en approuvant de la tete. Le «duc Rouge»
est charmant. Je repandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-
t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu
suivre votre vocation, mon cher! quel delicieux abbe vous eussiez
fait!
— Oh! ce n'est qu'un retard momentane, reprit Aramis; un jour, je
le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'etudier la
theologie pour cela.
— Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tot ou
tard.
— Tot, dit Aramis.
— Il n'attend qu'une chose pour le decider tout a fait et pour
reprendre sa soutane, qui est pendue derriere son uniforme, reprit
un mousquetaire.
— Et quelle chose attend-il? demanda un autre.
— Il attend que la reine ait donne un heritier a la couronne de
France.
— Ne plaisantons pas la-dessus, messieurs, dit Porthos; grace a
Dieu, la reine est encore d'age a le donner.
— On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec
un rire narquois qui donnait a cette phrase, si simple en
apparence, une signification passablement scandaleuse.
— Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entraine toujours au-dela
des bornes; si M. de Treville vous entendait, vous seriez mal venu
de parler ainsi.
— Allez-vous me faire la lecon, Porthos? s'ecria Aramis, dans
l'oeil doux duquel on vit passer comme un eclair.
— Mon cher, soyez mousquetaire ou abbe. Soyez l'un ou l'autre,
mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a
dit encore l'autre jour: vous mangez a tous les rateliers. Ah! ne
nous fachons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien
ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez
Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez
Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez
pour etre fort en avant dans les bonnes graces de la dame. Oh! mon
Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre
secret, on connait votre discretion. Mais puisque vous possedez
cette vertu, que diable! Faites-en usage a l'endroit de
Sa Majeste. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du
cardinal; mais la reine est sacree, et si l'on en parle, que ce
soit en bien.
— Porthos, vous etes pretentieux comme Narcisse, je vous en
previens, repondit Aramis; vous savez que je hais la morale,
excepte quand elle est faite par Athos. Quant a vous, mon cher,
vous avez un trop magnifique baudrier pour etre bien fort la-
dessus. Je serai abbe s'il me convient; en attendant, je suis
mousquetaire: en cette qualite, je dis ce qu'il me plait, et en ce
moment il me plait de vous dire que vous m'impatientez.
— Aramis!
— Porthos!
— Eh! messieurs! messieurs! s'ecria-t-on autour d'eux.
— M. de Treville attend M. d'Artagnan», interrompit le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.
A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte,
chacun se tut, et au milieu du silence general le jeune Gascon
traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra
chez le capitaine des mousquetaires, se felicitant de tout son
coeur d'echapper aussi a point a la fin de cette bizarre querelle.
CHAPITRE III
L'AUDIENCE
M. de Treville etait pour le moment de fort mechante humeur;
neanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'a
terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent
bearnais lui rappela a la fois sa jeunesse et son pays, double
souvenir qui fait sourire l'homme a tous les ages. Mais, se
rapprochant presque aussitot de l'antichambre et faisant a
d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la
permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui,
il appela trois fois, en grossissant la voix a chaque fois, de
sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent
imperatif et l'accent irrite:
«Athos! Porthos! Aramis!»
Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons deja fait
connaissance, et qui repondaient aux deux derniers de ces trois
noms, quitterent aussitot les groupes dont ils faisaient partie et
s'avancerent vers le cabinet, dont la porte se referma derriere
eux des qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien
qu'elle ne fut pas tout a fait tranquille, excita cependant par
son laisser-aller a la fois plein de dignite et de soumission,
l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-
dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arme de tous ses
foudres.
Quand les deux mousquetaires furent entres, quand la porte fut
refermee derriere eux, quand le murmure bourdonnant de
l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'etre fait avait sans
doute donne un nouvel aliment eut recommence; quand enfin
M. de Treville eut trois ou quatre fois arpente, silencieux et le
sourcil fronce, toute la longueur de son cabinet, passant chaque
fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme a la parade,
il s'arreta tout a coup en face d'eux, et les couvrant des pieds a
la tete d'un regard irrite:
«Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'ecria-t-il, et cela pas plus
tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs?
— Non, repondirent apres un instant de silence les deux
mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons.
— Mais j'espere que vous nous ferez l'honneur de nous le dire,
ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse
reverence.
— Il m'a dit qu'il recruterait desormais ses mousquetaires parmi
les gardes de M. le cardinal!
— Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda
vivement Porthos.
— Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'etre
ragaillardie par un melange de bon vin.»
Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux.
D'Artagnan ne savait ou il en etait et eut voulu etre a cent pieds
sous terre.
«Oui, oui, continua M. de Treville en s'animant, oui, et
Sa Majeste avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les
mousquetaires font triste figure a la cour. M. le cardinal
racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoleance qui me
deplut fort, qu'avant-hier ces damnes mousquetaires, ces diables a
quatre — il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me
deplut encore davantage —, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me
regardant de son oeil de chat-tigre, s'etaient attardes rue Ferou,
dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes — j'ai cru qu'il
allait me rire au nez — avait ete forcee d'arreter les
perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose!
Arreter des mousquetaires! Vous en etiez, vous autres, ne vous en
defendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommes.
Voila bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis
mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous
demande la casaque quand vous alliez etre si bien sous la soutane?
Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que
pour y suspendre une epee de paille? Et Athos! je ne vois pas
Athos. Ou est-il?
— Monsieur, repondit tristement Aramis, il est malade, fort
malade.
— Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?
— On craint que ce ne soit de la petite verole, monsieur,
repondit Porthos voulant meler a son tour un mot a la
conversation, et ce qui serait facheux en ce que tres certainement
cela gaterait son visage.
— De la petite verole! Voila encore une glorieuse histoire que
vous me contez la, Porthos!... Malade de la petite verole, a son
age?... Non pas!... mais blesse sans doute, tue peut-etre... Ah!
si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je
n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se
prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'epee dans les
carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prete a rire aux gardes de
M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui
ne se mettent jamais dans le cas d'etre arretes, et qui d'ailleurs
ne se laisseraient pas arreter, eux!... j'en suis sur... Ils
aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en
arriere... Se sauver, detaler, fuir, c'est bon pour les
mousquetaires du roi, cela!»
Porthos et Aramis fremissaient de rage. Ils auraient volontiers
etrangle M. de Treville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas
senti que c'etait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait
leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient
les levres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde
de leur epee. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous
l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait devine, a
l'accent de la voix de M. de Treville, qu'il etait parfaitement en
colere. Dix tetes curieuses etaient appuyees a la tapisserie et
palissaient de fureur, car leurs oreilles collees a la porte ne
perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs
bouches repetaient au fur et a mesure les paroles insultantes du
capitaine a toute la population de l'antichambre. En un instant
depuis la porte du cabinet jusqu'a la porte de la rue, tout
l'hotel fut en ebullition.
«Ah! les mousquetaires du roi se font arreter par les gardes de
M. le cardinal», continua M. de Treville aussi furieux a
l'interieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les
plongeant une a une pour ainsi dire et comme autant de coups de
stylet dans la poitrine de ses auditeurs. «Ah! six gardes de Son
Eminence arretent six mousquetaires de Sa Majeste! Morbleu! j'ai
pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma demission
de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse,
morbleu! je me fais abbe.»
A ces paroles, le murmure de l'exterieur devint une explosion:
partout on n'entendait que jurons et blasphemes. Les morbleu! les
sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air.
D'Artagnan cherchait une tapisserie derriere laquelle se cacher,
et se sentait une envie demesuree de se fourrer sous la table.
«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la verite est
que nous etions six contre six, mais nous avons ete pris en
traitre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos
epees, deux d'entre nous etaient tombes morts, et Athos, blesse
grievement, ne valait guere mieux. Car vous le connaissez, Athos;
eh bien, capitaine, il a essaye de se relever deux fois, et il est
retombe deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non!
l'on nous a entraines de force. En chemin, nous nous sommes
sauves. Quant a Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laisse bien
tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il
valut la peine d'etre emporte. Voila l'histoire. Que diable,
capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompee a
perdu celle de Pharsale, et le roi Francois Ier, qui, a ce que
j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant
celle de Pavie.
— Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tue un avec sa
propre epee, dit Aramis, car la mienne s'est brisee a la premiere
parade... Tue ou poignarde, monsieur, comme il vous sera agreable.
— Je ne savais pas cela, reprit M. de Treville d'un ton un peu
radouci. M. le cardinal avait exagere, a ce que je vois.
— Mais de grace, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son
capitaine s'apaiser, osait hasarder une priere, de grace,
monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-meme est blesse: il serait au
desespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la
blessure est des plus graves, attendu qu'apres avoir traverse
l'epaule elle penetre dans la poitrine, il serait a craindre...»
Au meme instant la portiere se souleva, et une tete noble et
belle, mais affreusement pale, parut sous la frange.
«Athos! s'ecrierent les deux mousquetaires.
— Athos! repeta M. de Treville lui-meme.
— Vous m'avez mande, monsieur, dit Athos a M. de Treville d'une
voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demande, a ce
que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre a vos
ordres; voila, monsieur, que me voulez-vous?»
Et a ces mots le mousquetaire, en tenue irreprochable, sangle
comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet.
M. de Treville, emu jusqu'au fond du coeur de cette preuve de
courage, se precipita vers lui.
«J'etais en train de dire a ces messieurs, ajouta-t-il, que je
defends a mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans necessite,
car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses
mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,
Athos.»
Et sans attendre que le nouveau venu repondit de lui-meme a cette
preuve d'affection, M. de Treville saisissait sa main droite et la
lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel
que fut son empire sur lui-meme, laissait echapper un mouvement de
douleur et palissait encore, ce que l'on aurait pu croire
impossible.
La porte etait restee entrouverte, tant l'arrivee d'Athos, dont,
malgre le secret garde, la blessure etait connue de tous, avait
produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les
derniers mots du capitaine et deux ou trois tetes, entrainees par
l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie.
Sans doute, M. de Treville allait reprimer par de vives paroles
cette infraction aux lois de l'etiquette, lorsqu'il sentit tout a
coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant
les yeux sur lui il s'apercut qu'il allait s'evanouir. Au meme
instant Athos, qui avait rassemble toutes ses forces pour lutter
contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet
comme s'il fut mort.
«Un chirurgien! cria M. de Treville. Le mien, celui du roi, le
meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va
trepasser.»
Aux cris de M. de Treville, tout le monde se precipita dans son
cabinet sans qu'il songeat a en fermer la porte a personne, chacun
s'empressant autour du blesse. Mais tout cet empressement eut ete
inutile, si le docteur demande ne se fut trouve dans l'hotel meme;
il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours evanoui, et, comme
tout ce bruit et tout ce mouvement le genait fort, il demanda
comme premiere chose et comme la plus urgente que le mousquetaire
fut emporte dans une chambre voisine. Aussitot M. de Treville
ouvrit une porte et montra le chemin a Porthos et a Aramis, qui
emporterent leur camarade dans leurs bras. Derriere ce groupe
marchait le chirurgien, et derriere le chirurgien, la porte se
referma.
Alors le cabinet de M. de Treville, ce lieu ordinairement si
respecte, devint momentanement une succursale de l'antichambre.
Chacun discourait, perorait, parlait haut, jurant, sacrant,
donnant le cardinal et ses gardes a tous les diables.
Un instant apres, Porthos et Aramis rentrerent; le chirurgien et
M. de Treville seuls etaient restes pres du blesse.
Enfin M. de Treville rentra a son tour. Le blesse avait repris
connaissance; le chirurgien declarait que l'etat du mousquetaire
n'avait rien qui put inquieter ses amis, sa faiblesse ayant ete
purement et simplement occasionnee par la perte de son sang.
Puis M. de Treville fit un signe de la main, et chacun se retira,
excepte d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et
qui, avec sa tenacite de Gascon, etait demeure a la meme place.
Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermee,
M. de Treville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme.
L'evenement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre
le fil de ses idees. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstine
solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Treville, se
rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du present et du
passe, se trouva au courant de sa situation.
«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais
je vous avais parfaitement oublie. Que voulez-vous! un capitaine
n'est rien qu'un pere de famille charge d'une plus grande
responsabilite qu'un pere de famille ordinaire. Les soldats sont
de grands enfants; mais comme je tiens a ce que les ordres du roi,
et surtout ceux de M. le cardinal, soient executes...»
D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. A ce sourire,
M. de Treville jugea qu'il n'avait point affaire a un sot, et
venant droit au fait, tout en changeant de conversation:
«J'ai beaucoup aime monsieur votre pere, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils? hatez-vous, mon temps n'est pas a moi.
— Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici,
je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitie dont
vous n'avez pas perdu memoire, une casaque de mousquetaire; mais,
apres tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une
telle faveur serait enorme, et je tremble de ne point la meriter.
— C'est une faveur en effet, jeune homme, repondit
M. de Treville; mais elle peut ne pas etre si fort au-dessus de
vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire.
Toutefois une decision de Sa Majeste a prevu ce cas, et je vous
annonce avec regret qu'on ne recoit personne mousquetaire avant
l'epreuve prealable de quelques campagnes, de certaines actions
d'eclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre regiment
moins favorise que le notre.»
D'Artagnan s'inclina sans rien repondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait
de si grandes difficultes a l'obtenir.
«Mais, continua Treville en fixant sur son compatriote un regard
si percant qu'on eut dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son
coeur, mais, en faveur de votre pere, mon ancien compagnon, comme
je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune
homme. Nos cadets de Bearn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort change de face depuis mon depart
de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre,
de l'argent que vous avez apporte avec vous.»
D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumone a personne.
«C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Treville, je
connais ces airs-la, je suis venu a Paris avec quatre ecus dans ma
poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je
n'etais pas en etat d'acheter le Louvre.»
D'Artagnan se redressa de plus en plus; grace a la vente de son
cheval, il commencait sa carriere avec quatre ecus de plus que
M. de Treville n'avait commence la sienne.
«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin
aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent a
un gentilhomme. J'ecrirai des aujourd'hui une lettre au directeur
de l'academie royale, et des demain il vous recevra sans
retribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos
gentilshommes les mieux nes et les plus riches la sollicitent
quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manege du
cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour
me dire ou vous en etes et si je puis faire quelque chose pour
vous.»
D'Artagnan, tout etranger qu'il fut encore aux facons de cour,
s'apercut de la froideur de cet accueil.
«Helas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de
recommandation que mon pere m'avait remise pour vous me fait
defaut aujourd'hui!
— En effet, repondit M. de Treville, je m'etonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblige, notre
seule ressource a nous autres Bearnais.
— Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'ecria
d'Artagnan; mais on me l'a perfidement derobe.»
Et il raconta toute la scene de Meung, depeignit le gentilhomme
inconnu dans ses moindres details, le tout avec une chaleur, une
verite qui charmerent M. de Treville.
«Voila qui est etrange, dit ce dernier en meditant; vous aviez
donc parle de moi tout haut?
— Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que
voulez-vous, un nom comme le votre devait me servir de bouclier en
route: jugez si je me suis mis souvent a couvert!»
La flatterie etait fort de mise alors, et M. de Treville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc
s'empecher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce
sourire s'effaca bientot, et revenant de lui-meme a l'aventure de
Meung:
«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une
legere cicatrice a la tempe?
— Oui, comme le ferait l'eraflure d'une balle.
— N'etait-ce pas un homme de belle mine?
— Oui.
— De haute taille?
— Oui.
— Pale de teint et brun de poil?
— Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
retrouverai, je vous le jure, fut-ce en enfer...
— Il attendait une femme? continua Treville.
— Il est du moins parti apres avoir cause un instant avec celle
qu'il attendait.
— Vous ne savez pas quel etait le sujet de leur conversation?
— Il lui remettait une boite, lui disait que cette boite
contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir
qu'a Londres.
— Cette femme etait anglaise?
— Il l'appelait Milady.
— C'est lui! murmura Treville, c'est lui! je le croyais encore a
Bruxelles!
— Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'ecria
d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'ou il est, puis je vous
tiens quitte de tout, meme de votre promesse de me faire entrer
dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.
— Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'ecria Treville; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un cote de la rue, passez de l'autre!
Ne vous heurtez pas a un pareil rocher: il vous briserait comme un
verre.
— Cela n'empeche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le
retrouve...
— En attendant, reprit Treville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil a vous donner.»
Tout a coup Treville s'arreta, frappe d'un soupcon subit. Cette
grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour
cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait derobe la
lettre de son pere, cette haine ne cachait-elle pas quelque
perfidie? ce jeune homme n'etait-il pas envoye par Son Eminence?
ne venait-il pas pour lui tendre quelque piege? ce pretendu
d'Artagnan n'etait-il pas un emissaire du cardinal qu'on cherchait
a introduire dans sa maison, et qu'on avait place pres de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela
s'etait mille fois pratique? Il regarda d'Artagnan plus fixement
encore cette seconde fois que la premiere. Il fut mediocrement
rassure par l'aspect de cette physionomie petillante d'esprit
astucieux et d'humilite affectee.
«Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'etre
aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, eprouvons-le.»
«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon
ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre
perdue, je veux, dis-je, pour reparer la froideur que vous avez
d'abord remarquee dans mon accueil, vous decouvrir les secrets de
notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis;
leurs apparents demeles ne sont que pour tromper les sots. Je ne
pretends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garcon,
fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne
comme un niais dans le panneau, a la suite de tant d'autres qui
s'y sont perdus. Songez bien que je suis devoue a ces deux maitres
tout-puissants, et que jamais mes demarches serieuses n'auront
d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un
des plus illustres genies que la France ait produits. Maintenant,
jeune homme, reglez-vous la-dessus, et si vous avez, soit de
famille, soit par relations, soit d'instinct meme, quelqu'une de
ces inimities contre le cardinal telles que nous les voyons
eclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher a
ma personne. J'espere que ma franchise, en tout cas, vous fera mon
ami; car vous etes jusqu'a present le seul jeune homme a qui j'aie
parle comme je le fais.»
Treville se disait a part lui:
«Si le cardinal m'a depeche ce jeune renard, il n'aura certes pas
manque, lui qui sait a quel point je l'execre, de dire a son
espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire
pis que pendre de lui; aussi, malgre mes protestations, le ruse
compere va-t-il me repondre bien certainement qu'il a l'Eminence
en horreur.»
Il en fut tout autrement que s'y attendait Treville; d'Artagnan
repondit avec la plus grande simplicite:
«Monsieur, j'arrive a Paris avec des intentions toutes semblables.
Mon pere m'a recommande de ne souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de
France.»
D'Artagnan ajoutait M. de Treville aux deux autres, comme on peut
s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait
rien gater.
«J'ai donc la plus grande veneration pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant
mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites,
avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette
ressemblance de gout; mais si vous avez eu quelque defiance, bien
naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la verite;
mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est a
quoi je tiens plus qu'a toute chose au monde.»
M. de Treville fut surpris au dernier point. Tant de penetration,
tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne
levait pas entierement ses doutes: plus ce jeune homme etait
superieur aux autres jeunes gens, plus il etait a redouter s'il se
trompait. Neanmoins il serra la main a d'Artagnan, et lui dit:
«Vous etes un honnete garcon, mais dans ce moment je ne puis faire
que ce que je vous ai offert tout a l'heure. Mon hotel vous sera
toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander a toute heure et
par consequent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez
probablement ce que vous desirez obtenir.
— C'est-a-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez
que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-
il avec la familiarite du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps.»
Et il salua pour se retirer, comme si desormais le reste le
regardait.
«Mais attendez donc, dit M. de Treville en l'arretant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'academie. Etes-vous trop
fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme?
— Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous reponds qu'il n'en sera
pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle
arrivera, je vous le jure, a son adresse, et malheur a celui qui
tenterait de me l'enlever!»
M. de Treville sourit a cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fenetre ou ils se trouvaient et
ou ils avaient cause ensemble, il alla s'asseoir a une table et se
mit a ecrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce
temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux a faire, se mit a
battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires
qui s'en allaient les uns apres les autres, et les suivant du
regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue.
M. de Treville, apres avoir ecrit la lettre, la cacheta et, se
levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au
moment meme ou d'Artagnan etendait la main pour la recevoir,
M. de Treville fut bien etonne de voir son protege faire un
soubresaut, rougir de colere et s'elancer hors du cabinet en
criant:
«Ah! sangdieu! il ne m'echappera pas, cette fois.
— Et qui cela? demanda M. de Treville.
— Lui, mon voleur! repondit d'Artagnan. Ah! traitre!»
Et il disparut.
«Diable de fou! murmura M. de Treville. A moins toutefois, ajouta-
t-il, que ce ne soit une maniere adroite de s'esquiver, en voyant
qu'il a manque son coup.»
CHAPITRE IV
L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS
D'Artagnan, furieux, avait traverse l'antichambre en trois bonds
et s'elancait sur l'escalier, dont il comptait descendre les
degres quatre a quatre, lorsque, emporte par sa course, il alla
donner tete baissee dans un mousquetaire qui sortait de chez
M. de Treville par une porte de degagement, et, le heurtant du
front a l'epaule, lui fit pousser un cri ou plutot un hurlement.
«Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis presse.»
A peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de
fer le saisit par son echarpe et l'arreta.
«Vous etes presse! s'ecria le mousquetaire, pale comme un linceul;
sous ce pretexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et
vous croyez que cela suffit? Pas tout a fait, mon jeune homme.
Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Treville nous
parler un peu cavalierement aujourd'hui, que l'on peut nous
traiter comme il nous parle? Detrompez-vous, compagnon, vous
n'etes pas M. de Treville, vous.
— Ma foi, repliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, apres
le pansement opere par le docteur, regagnait son appartement, ma
foi, je ne l'ai pas fait expres, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me
semble donc que c'est assez. Je vous repete cependant, et cette
fois c'est trop peut-etre, parole d'honneur! je suis presse, tres
presse. Lachez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller ou
j'ai affaire.
— Monsieur, dit Athos en le lachant, vous n'etes pas poli. On
voit que vous venez de loin.»
D'Artagnan avait deja enjambe trois ou quatre degres, mais a la
remarque d'Athos il s'arreta court.
«Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une lecon de belles manieres, je vous
previens.
— Peut-etre, dit Athos.
— Ah! si je n'etais pas si presse, s'ecria d'Artagnan, et si je
ne courais pas apres quelqu'un...
— Monsieur l'homme presse, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous?
— Et ou cela, s'il vous plait?
— Pres des Carmes-Deschaux.
— A quelle heure?
— Vers midi.
— Vers midi, c'est bien, j'y serai.
— Tachez de ne pas me faire attendre, car a midi un quart je vous
previens que c'est moi qui courrai apres vous et vous couperai les
oreilles a la course.
— Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera a midi moins dix minutes.»
Et il se mit a courir comme si le diable l'emportait, esperant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
avoir conduit bien loin.
Mais, a la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux
gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un
homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il
s'elanca pour passer comme une fleche entre eux deux. Mais
d'Artagnan avait compte sans le vent. Comme il allait passer, le
vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan
vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son
vetement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il
tira a lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par
un mouvement de rotation qu'explique la resistance de l'obstine
Porthos.
D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de
dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le
pli. Il redoutait surtout d'avoir porte atteinte a la fraicheur du
magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant
timidement les yeux, il se trouva le nez colle entre les deux
epaules de Porthos c'est-a-dire precisement sur le baudrier.
Helas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour
elles que l'apparence, le baudrier etait d'or par-devant et de
simple buffle par-derriere. Porthos, en vrai glorieux qu'il etait,
ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins
la moitie: on comprenait des lors la necessite du rhume et
l'urgence du manteau.
«Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se
debarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous
etes donc enrage de vous jeter comme cela sur les gens!
— Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'epaule du
geant, mais je suis tres presse, je cours apres quelqu'un, et...
— Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
demanda Porthos.
— Non, repondit d'Artagnan pique, non, et grace a mes yeux je
vois meme ce que ne voient pas les autres.»
Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se
laissant aller a sa colere:
«Monsieur, dit-il, vous vous ferez etriller, je vous en previens,
si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
— Etriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur.
— C'est celui qui convient a un homme habitue a regarder en face
ses ennemis.
— Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
votres, vous.»
Et le jeune homme, enchante de son espieglerie, s'eloigna en riant
a gorge deployee.
Porthos ecuma de rage et fit un mouvement pour se precipiter sur
d'Artagnan.
«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.
— A une heure donc, derriere le Luxembourg.
— Tres bien, a une heure», repondit d'Artagnan en tournant
l'angle de la rue.
Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
qu'eut marche l'inconnu, il avait gagne du chemin; peut-etre aussi
etait-il entre dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui a
tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la
rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien.
Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'a mesure
que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.
Il se mit alors a reflechir sur les evenements qui venaient de se
passer; ils etaient nombreux et nefastes: il etait onze heures du
matin a peine, et deja la matinee lui avait apporte la disgrace de
M. de Treville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavaliere
la facon dont d'Artagnan l'avait quitte.
En outre, il avait ramasse deux bons duels avec deux hommes
capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires
enfin, c'est-a-dire avec deux de ces etres qu'il estimait si fort
qu'il les mettait, dans sa pensee et dans son coeur, au-dessus de
tous les autres hommes.
La conjecture etait triste. Sur d'etre tue par Athos, on comprend
que le jeune homme ne s'inquietait pas beaucoup de Porthos.
Pourtant, comme l'esperance est la derniere chose qui s'eteint
dans le coeur de l'homme, il en arriva a esperer qu'il pourrait
survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, a ces deux
duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les
reprimandes suivantes:
«Quel ecervele je fais, et quel butor je suis! Ce brave et
malheureux Athos etait blesse juste a l'epaule contre laquelle je
m'en vais, moi, donner de la tete comme un belier. La seule chose
qui m'etonne, c'est qu'il ne m'ait pas tue roide; il en avait le
droit, et la douleur que je lui ai causee a du etre atroce. Quant
a Porthos! Oh! quant a Porthos, ma foi, c'est plus drole.»
Et malgre lui le jeune homme se mit a rire, tout en regardant
neanmoins si ce rire isole, et sans cause aux yeux de ceux qui le
voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant.
«Quant a Porthos, c'est plus drole; mais je n'en suis pas moins un
miserable etourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire
gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce
qui n'y est pas! Il m'eut pardonne bien certainement; il m'eut
pardonne si je n'eusse pas ete lui parler de ce maudit baudrier, a
mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit
Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poele a frire.
Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant a lui-meme
avec toute l'amenite qu'il croyait se devoir, si tu en rechappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'etre a l'avenir d'une
politesse parfaite. Desormais il faut qu'on t'admire, qu'on te
cite comme modele. Etre prevenant et poli, ce n'est pas etre
lache. Regardez plutot Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la
grace en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avise de dire
qu'Aramis etait un lache? Non, bien certainement, et desormais je
veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.»
D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, etait arrive a
quelques pas de l'hotel d'Aiguillon, et devant cet hotel il avait
apercu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes
du roi. De son cote, Aramis apercut d'Artagnan; mais comme il
n'oubliait point que c'etait devant ce jeune homme que
M. de Treville s'etait si fort emporte le matin, et qu'un temoin
des reproches que les mousquetaires avaient recus ne lui etait
d'aucune facon agreable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire a ses plans de conciliation
et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur
faisant un grand salut accompagne du plus gracieux sourire. Aramis
inclina legerement la tete, mais ne sourit point. Tous quatre, au
reste, interrompirent a l'instant meme leur conversation.
D'Artagnan n'etait pas assez niais pour ne point s'apercevoir
qu'il etait de trop; mais il n'etait pas encore assez rompu aux
facons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation
fausse comme l'est, en general, celle d'un homme qui est venu se
meler a des gens qu'il connait a peine et a une conversation qui
ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-meme un moyen de faire
sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua
qu'Aramis avait laisse tomber son mouchoir et, par megarde sans
doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrive de
reparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus
gracieux qu'il put trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied
du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fit pour le
retenir, et lui dit en le lui remettant:
«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fache de
perdre.»
Le mouchoir etait en effet richement brode et portait une couronne
et des armes a l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et
arracha plutot qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
«Ah! Ah! s'ecria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis,
que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
l'obligeance de te preter ses mouchoirs?»
Aramis lanca a d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre a
un homme qu'il vient de s'acquerir un ennemi mortel; puis,
reprenant son air doucereux:
«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas a
moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le
remettre plutot qu'a l'un de vous, et la preuve de ce que je dis,
c'est que voici le mien dans ma poche.»
A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort elegant
aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fut chere a cette
epoque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orne d'un seul
chiffre, celui de son proprietaire.
Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa
bevue; mais les amis d'Aramis ne se laisserent pas convaincre par
ses denegations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire
avec un serieux affecte:
«Si cela etait, dit-il, ainsi que tu le pretends, je serais force,
mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-
Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophee
des effets de sa femme.
— Tu demandes cela mal, repondit Aramis, et tout en reconnaissant
la justesse de ta reclamation quant au fond, je refuserais a cause
de la forme.
— Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied
dessus, voila tout, et j'ai pense que, puisqu'il avait le pied
dessus, le mouchoir etait a lui.
— Et vous vous etes trompe, mon cher monsieur», repondit
froidement Aramis, peu sensible a la reparation.
Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'etait declare
l'ami de Bois-Tracy:
«D'ailleurs, continua-t-il, je reflechis, mon cher intime de Bois-
Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'etre
toi-meme; de sorte qu'a la rigueur ce mouchoir peut aussi bien
etre sorti de ta poche que de la mienne.
— Non, sur mon honneur! s'ecria le garde de Sa Majeste.
— Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y
aura evidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux,
Montaran, prenons-en chacun la moitie.
— Du mouchoir?
— Oui.
— Parfaitement, s'ecrierent les deux autres gardes, le jugement
du roi Salomon. Decidement, Aramis, tu es plein de sagesse.»
Les jeunes gens eclaterent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la
conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, apres
s'etre cordialement serre la main, tirerent, les trois gardes de
leur cote et Aramis du sien.
«Voila le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit a
part lui d'Artagnan, qui s'etait tenu un peu a l'ecart pendant
toute la derniere partie de cette conversation. Et, sur ce bon
sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'eloignait sans faire
autrement attention a lui:
«Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espere.
— Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un
galant homme le devait faire.
— Je suppose, monsieur, que vous n'etes pas un sot, et que vous
savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans
cause sur les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n'est point
pave en batiste.
— Monsieur, vous avez tort de chercher a m'humilier, dit
d'Artagnan, chez qui le naturel querelleur commencait a parler
plus haut que les resolutions pacifiques. Je suis de Gascogne,
c'est vrai, et puisque vous le savez, je n'aurai pas besoin de
vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que,
lorsqu'ils se sont excuses une fois, fut-ce d'une sottise, ils
sont convaincus qu'ils ont deja fait moitie plus qu'ils ne
devaient faire.
— Monsieur, ce que je vous en dis, repondit Aramis, n'est point
pour vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un
spadassin, et n'etant mousquetaire que par interim, je ne me bats
que lorsque j'y suis force, et toujours avec une grande
repugnance; mais cette fois l'affaire est grave, car voici une
dame compromise par vous.
— Par nous, c'est-a-dire, s'ecria d'Artagnan.
— Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?
— Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?
— J'ai dit et je repete, monsieur, que ce mouchoir n'est point
sorti de ma poche.
— Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l'en ai
vu sortir, moi!
— Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je
vous apprendrai a vivre.
— Et moi je vous renverrai a votre messe, monsieur l'abbe!
Degainez, s'il vous plait, et a l'instant meme.
— Non pas, s'il vous plait, mon bel ami; non, pas ici, du moins.
Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l'hotel d'Aiguillon,
lequel est plein de creatures du cardinal? Qui me dit que ce n'est
pas Son Eminence qui vous a charge de lui procurer ma tete? Or j'y
tiens ridiculement, a ma tete, attendu qu'elle me semble aller
assez correctement a mes epaules. Je veux donc vous tuer, soyez
tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et
couvert, la ou vous ne puissiez vous vanter de votre mort a
personne.
— Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non; peut-etre aurez-vous
l'occasion de vous en servir.
— Monsieur est Gascon? demanda Aramis.
— Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?
— La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise,
et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens a
rester prudent. A deux heures, j'aurai l'honneur de vous attendre
a l'hotel de M. de Treville. La je vous indiquerai les bons
endroits.»
Les deux jeunes gens se saluerent, puis Aramis s'eloigna en
remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que
d'Artagnan, voyant que l'heure s'avancait, prenait le chemin des
Carmes-Deschaux, tout en disant a part soi:
«Decidement, je n'en puis pas revenir; mais au moins, si je suis
tue, je serai tue par un mousquetaire.»
CHAPITRE V
LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL
D'Artagnan ne connaissait personne a Paris. Il alla donc au
rendez-vous d'Athos sans amener de second, resolu de se contenter
de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention
etait formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses
convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne resultat de
ce duel ce qui resulte toujours de facheux, dans une affaire de ce
genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un
adversaire blesse et affaibli: vaincu, il double le triomphe de
son antagoniste; vainqueur, il est accuse de forfaiture et de
facile audace.
Au reste, ou nous avons mal expose le caractere de notre chercheur
d'aventures, ou notre lecteur a deja du remarquer que d'Artagnan
n'etait point un homme ordinaire. Aussi, tout en se repetant a
lui-meme que sa mort etait inevitable, il ne se resigna point a
mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins
modere que lui eut fait a sa place. Il reflechit aux differents
caracteres de ceux avec lesquels il allait se battre, et commenca
a voir plus clair dans sa situation. Il esperait, grace aux
excuses loyales qu'il lui reservait, se faire un ami d'Athos, dont
l'air grand seigneur et la mine austere lui agreaient fort. Il se
flattait de faire peur a Porthos avec l'aventure du baudrier,
qu'il pouvait, s'il n'etait pas tue sur le coup, raconter a tout
le monde, recit qui, pousse adroitement a l'effet, devait couvrir
Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n'en
avait pas tres grand-peur, et en supposant qu'il arrivat jusqu'a
lui, il se chargeait de l'expedier bel et bien, ou du moins en le
frappant au visage, comme Cesar avait recommande de faire aux
soldats de Pompee, d'endommager a tout jamais cette beaute dont il
etait si fier.
Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inebranlable de
resolution qu'avaient depose dans son coeur les conseils de son
pere, conseils dont la substance etait: «Ne rien souffrir de
personne que du roi, du cardinal et de M. de Treville.» Il vola
donc plutot qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Dechausses,
ou plutot Deschaux, comme on disait a cette epoque, sorte de
batiment sans fenetres, borde de pres arides, succursale du Pre-
aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui
n'avaient pas de temps a perdre.
Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui
s'etendait au pied de ce monastere, Athos attendait depuis cinq
minutes seulement, et midi sonnait. Il etait donc ponctuel comme
la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste a l'egard des duels
n'avait rien a dire.
Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure,
quoiqu'elle eut ete pansee a neuf par le chirurgien de
M. de Treville, s'etait assis sur une borne et attendait son
adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne
l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et
fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son cote,
n'aborda son adversaire que le chapeau a la main et sa plume
trainant jusqu'a terre.
«Monsieur, dit Athos, j'ai fait prevenir deux de mes amis qui me
serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore
arrives. Je m'etonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude.
— Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car
arrive d'hier seulement a Paris, je n'y connais encore personne
que M. de Treville, auquel j'ai ete recommande par mon pere qui a
l'honneur d'etre quelque peu de ses amis.»
Athos reflechit un instant.
«Vous ne connaissez que M. de Treville? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, je ne connais que lui.
— Ah ca, mais..., continua Athos parlant moitie a lui-meme,
moitie a d'Artagnan, ah... ca, mais si je vous tue, j'aurai l'air
d'un mangeur d'enfants, moi!
— Pas trop, monsieur, repondit d'Artagnan avec un salut qui ne
manquait pas de dignite; pas trop, puisque vous me faites
l'honneur de tirer l'epee contre moi avec une blessure dont vous
devez etre fort incommode.
— Tres incommode, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du
diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est
mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je
vous fasse une grace, je tire proprement des deux mains; et il y
aura meme desavantage pour vous: un gaucher est tres genant pour
les gens qui ne sont pas prevenus. Je regrette de ne pas vous
avoir fait part plus tot de cette circonstance.
— Vous etes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus
reconnaissant.
— Vous me rendez confus, repondit Athos avec son air de
gentilhomme; causons donc d'autre chose, je vous prie, a moins que
cela ne vous soit desagreable. Ah! sangbleu! que vous m'avez fait
mal! l'epaule me brule.
— Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidite.
— Quoi, monsieur?
— J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me
vient de ma mere, et dont j'ai fait l'epreuve sur moi-meme.
— Eh bien?
— Eh bien, je suis sur qu'en moins de trois jours ce baume vous
guerirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez gueri: eh
bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'etre
votre homme.»
D'Artagnan dit ces mots avec une simplicite qui faisait honneur a
sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte a son courage.
«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plait,
non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une
lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps
de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher a se
modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand
empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici a trois
jours on saurait, si bien garde que soit le secret, on saurait,
dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait a notre
combat. Ah ca, mais! ces flaneurs ne viendront donc pas?
— Si vous etes presse, monsieur, dit d'Artagnan a Athos avec la
meme simplicite qu'un instant auparavant il lui avait propose de
remettre le duel a trois jours, si vous etes presse et qu'il vous
plaise de m'expedier tout de suite, ne vous genez pas, je vous en
prie.
— Voila encore un mot qui me plait, dit Athos en faisant un
gracieux signe de tete a d'Artagnan, il n'est point d'un homme
sans cervelle, et il est a coup sur d'un homme de coeur. Monsieur,
j'aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous
tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans
votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai
tout le temps, et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je
crois.»
En effet, au bout de la rue de Vaugirard commencait a apparaitre
le gigantesque Porthos.
«Quoi! s'ecria d'Artagnan, votre premier temoin est M. Porthos?
— Oui, cela vous contrarie-t-il?
— Non, aucunement.
— Et voici le second.»
D'Artagnan se retourna du cote indique par Athos, et reconnut
Aramis.
«Quoi! s'ecria-t-il d'un accent plus etonne que la premiere fois,
votre second temoin est M. Aramis?
— Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un
sans l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et
dans les gardes, a la cour et a la ville, Athos, Porthos et Aramis
ou les trois inseparables? Apres cela, comme vous arrivez de Dax
ou de Pau...
— De Tarbes, dit d'Artagnan.
—... Il vous est permis d'ignorer ce detail, dit Athos.
— Ma foi, dit d'Artagnan, vous etes bien nommes, messieurs, et
mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que
votre union n'est point fondee sur les contrastes.»
Pendant ce temps, Porthos s'etait rapproche, avait salue de la
main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, il etait reste
tout etonne.
Disons, en passant, qu'il avait change de baudrier et quitte son
manteau.
«Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela?
— C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la
main d'Artagnan, et en le saluant du meme geste.
— C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
— Mais a une heure seulement, repondit d'Artagnan.
— Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en
arrivant a son tour sur le terrain.
— Mais a deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le meme
calme.
— Mais a propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.
— Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal a l'epaule; et
toi, Porthos?
— Ma foi, je me bats parce que je me bats», repondit Porthos en
rougissant.
Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les
levres du Gascon.
«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
— Et toi, Aramis? demanda Athos.
— Moi, je me bats pour cause de theologie», repondit Aramis tout
en faisant signe a d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrete la
cause de son duel.
Athos vit passer un second sourire sur les levres de d'Artagnan.
«Vraiment, dit Athos.
— Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
d'accord, dit le Gascon.
— Decidement c'est un homme d'esprit, murmura Athos.
— Et maintenant que vous etes rassembles, messieurs, dit
d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.»
A ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d'Athos, un
sourire hautain glissa sur les levres de Porthos, et un signe
negatif fut la reponse d'Aramis.
«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant
sa tete, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui
en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans
le cas ou je ne pourrais vous payer ma dette a tous trois, car
M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ote beaucoup de
sa valeur a votre creance, monsieur Porthos, et ce qui rend la
votre a peu pres nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs,
je vous le repete, excusez-moi, mais de cela seulement, et en
garde!»
A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir,
d'Artagnan tira son epee.
Le sang etait monte a la tete de d'Artagnan, et dans ce moment il
eut tire son epee contre tous les mousquetaires du royaume, comme
il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.
Il etait midi et un quart. Le soleil etait a son zenith et
l'emplacement choisi pour etre le theatre du duel se trouvait
expose a toute son ardeur.
«Il fait tres chaud, dit Athos en tirant son epee a son tour, et
cependant je ne saurais oter mon pourpoint; car, tout a l'heure
encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de
gener monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tire
lui-meme.
— C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tire par un autre ou
par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret
le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en
pourpoint comme vous.
— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela,
et songez que nous attendons notre tour.
— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez a dire de
pareilles incongruites, interrompit Aramis. Quant a moi, je trouve
les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout a
fait dignes de deux gentilshommes.
— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
— J'attendais vos ordres», dit d'Artagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapieres avaient a peine resonne en se touchant,
qu'une escouade des gardes de Son Eminence, commandee par
M. de Jussac, se montra a l'angle du couvent.
«Les gardes du cardinal! s'ecrierent a la fois Porthos et Aramis.
L'epee au fourreau, messieurs! l'epee au fourreau!
Mais il etait trop tard. Les deux combattants avaient ete vus dans
une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
«Hola! cria Jussac en s'avancant vers eux et en faisant signe a
ses hommes d'en faire autant, hola! mousquetaires, on se bat donc
ici? Et les edits, qu'en faisons-nous?
— Vous etes bien genereux, messieurs les gardes, dit Athos plein
de rancune, car Jussac etait l'un des agresseurs de l'avant-
veille. Si nous vous voyions battre, je vous reponds, moi, que
nous nous garderions bien de vous en empecher. Laissez-nous donc
faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
— Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous
declare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.
Rengainez donc, s'il vous plait, et nous suivez.
— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
plaisir que nous obeirions a votre gracieuse invitation, si cela
dependait de nous; mais malheureusement la chose est impossible:
M. de Treville nous l'a defendu. Passez donc votre chemin, c'est
ce que vous avez de mieux a faire.»
Cette raillerie exaspera Jussac.
«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous desobeissez.
— Ils sont cinq, dit Athos a demi-voix, et nous ne sommes que
trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici,
car je le declare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.»
Alors Porthos et Aramis se rapprocherent a l'instant les uns des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
Ce seul moment suffit a d'Artagnan pour prendre son parti: c'etait
la un de ces evenements qui decident de la vie d'un homme, c'etait
un choix a faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il
allait y perseverer. Se battre, c'est-a-dire desobeir a la loi,
c'est-a-dire risquer sa tete, c'est-a-dire se faire d'un seul coup
l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-meme: voila ce
qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le a sa louange, il
n'hesita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses
amis:
«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plait, quelque chose
a vos paroles. Vous avez dit que vous n'etiez que trois, mais il
me semble, a moi, que nous sommes quatre.
— Mais vous n'etes pas des notres, dit Porthos.
— C'est vrai, repondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'ame. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et
cela m'entraine.
— Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute a ses
gestes et a l'expression de son visage avait devine le dessein de
d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez
votre peau; allez vite.»
D'Artagnan ne bougea point.
«Decidement vous etes un joli garcon, dit Athos en serrant la main
du jeune homme.
— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.
— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
— Monsieur est plein de generosite», dit Athos.
Mais tous trois pensaient a la jeunesse de d'Artagnan et
redoutaient son inexperience.
«Nous ne serons que trois, dont un blesse, plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous etions quatre hommes.
— Oui, mais reculer! dit Porthos.
— C'est difficile», reprit Athos.
D'Artagnan comprit leur irresolution.
«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes
vaincus.
— Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.
— D'Artagnan, monsieur.
— Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant! cria
Athos.
— Eh bien, voyons, messieurs, vous decidez-vous a vous decider?
cria pour la troisieme fois Jussac.
— C'est fait, messieurs, dit Athos.
— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.
Nous allons avoir l'honneur de vous charger, repondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son epee de l'autre.
— Ah! vous resistez! s'ecria Jussac.
— Sangdieu! cela vous etonne?»
Et les neuf combattants se precipiterent les uns sur les autres
avec une furie qui n'excluait pas une certaine methode.
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
Quant a d'Artagnan, il se trouva lance contre Jussac lui-meme.
Le coeur du jeune Gascon battait a lui briser la poitrine, non pas
de peur, Dieu merci! il n'en avait pas l'ombre, mais d'emulation;
il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour
de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain.
Jussac etait, comme on le disait alors, friand de la lame, et
avait fort pratique; cependant il avait toutes les peines du monde
a se defendre contre un adversaire qui, agile et bondissant,
s'ecartait a tout moment des regles recues, attaquant de tous
cotes a la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus
grand respect pour son epiderme.
Enfin cette lutte finit par faire perdre patience a Jussac.
Furieux d'etre tenu en echec par celui qu'il avait regarde comme
un enfant, il s'echauffa et commenca a faire des fautes.
D'Artagnan, qui, a defaut de la pratique, avait une profonde
theorie, redoubla d'agilite. Jussac, voulant en finir, porta un
coup terrible a son adversaire en se fendant a fond; mais celui-ci
para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent sous son fer, il lui passa son epee au travers du corps.
Jussac tomba comme une masse.
D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le
champ de bataille.
Aramis avait deja tue un de ses adversaires; mais l'autre le
pressait vivement. Cependant Aramis etait en bonne situation et
pouvait encore se defendre.
Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourre: Porthos avait
recu un coup d'epee au travers du bras, et Biscarat au travers de
la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures
n'etait grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
Athos, blesse de nouveau par Cahusac, palissait a vue d'oeil, mais
il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement change son
epee de main, et se battait de la main gauche.
D'Artagnan, selon les lois du duel de cette epoque, pouvait
secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses
compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil
d'Athos. Ce coup d'oeil etait d'une eloquence sublime. Athos
serait mort plutot que d'appeler au secours; mais il pouvait
regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina,
fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant:
«A moi, monsieur le garde, je vous tue!»
Cahusac se retourna; il etait temps. Athos, que son extreme
courage soutenait seul, tomba sur un genou.
«Sangdieu! criait-il a d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie; j'ai une vieille affaire a terminer avec lui, quand
je serai gueri et bien portant. Desarmez-le seulement, liez-lui
l'epee. C'est cela. Bien! tres bien!»
Cette exclamation etait arrachee a Athos par l'epee de Cahusac qui
sautait a vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'elancerent
ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais
d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
Cahusac courut a celui des gardes qu'avait tue Aramis, s'empara de
sa rapiere, et voulut revenir a d'Artagnan; mais sur son chemin il
rencontra Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui
avait procuree d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de
crainte que d'Artagnan ne lui tuat son ennemi, voulait recommencer
le combat.
D'Artagnan comprit que ce serait desobliger Athos que de ne pas le
laisser faire. En effet, quelques secondes apres, Cahusac tomba la
gorge traversee d'un coup d'epee.
Au meme instant, Aramis appuyait son epee contre la poitrine de
son adversaire renverse, et le forcait a demander merci.
Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille
fanfaronnades, demandant a Biscarat quelle heure il pouvait bien
etre, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait
d'obtenir son frere dans le regiment de Navarre; mais tout en
raillant, il ne gagnait rien. Biscarat etait un de ces hommes de
fer qui ne tombent que morts.
Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre
tous les combattants, blesses ou non, royalistes ou cardinalistes.
Athos, Aramis et d'Artagnan entourerent Biscarat et le sommerent
de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'epee qui
lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui
s'etait eleve sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat etait
un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se
contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de
designer, du bout de son epee, une place a terre:
«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra
Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui.
— Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l'ordonne.
— Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu
es mon brigadier, je dois obeir.»
Et, faisant un bond en arriere, il cassa son epee sur son genou
pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du
couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
La bravoure est toujours respectee, meme dans un ennemi. Les
mousquetaires saluerent Biscarat de leurs epees et les remirent au
fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aide de Biscarat, le
seul qui fut reste debout, il porta sous le porche du couvent
Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'etait que
blesse. Le quatrieme, comme nous l'avons dit, etait mort. Puis ils
sonnerent la cloche, et, emportant quatre epees sur cinq, ils
s'acheminerent ivres de joie vers l'hotel de M. de Treville. On
les voyait entrelaces, tenant toute la largeur de la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'a
la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan
nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les
etreignant tendrement.
«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il a ses nouveaux amis
en franchissant la porte de l'hotel de M. de Treville, au moins me
voila recu apprenti, n'est-ce pas?»
CHAPITRE VI
SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME
L'affaire fit grand bruit. M. de Treville gronda beaucoup tout
haut contre ses mousquetaires, et les felicita tout bas; mais
comme il n'y avait pas de temps a perdre pour prevenir le roi,
M. de Treville s'empressa de se rendre au Louvre. Il etait deja
trop tard, le roi etait enferme avec le cardinal, et l'on dit a
M. de Treville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce
moment. Le soir, M. de Treville vint au jeu du roi. Le roi
gagnait, et comme Sa Majeste etait fort avare, elle etait
d'excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi apercut
Treville:
«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous
gronde; savez-vous que Son Eminence est venue me faire des
plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle emotion,
que ce soir Son Eminence en est malade? Ah ca, mais ce sont des
diables a quatre, des gens a pendre, que vos mousquetaires!
— Non, Sire, repondit Treville, qui vit du premier coup d'oeil
comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont
de bonnes creatures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un
desir, je m'en ferais garant: c'est que leur epee ne sorte du
fourreau que pour le service de Votre Majeste. Mais, que voulez-
vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse a leur chercher
querelle, et, pour l'honneur meme du corps, les pauvres jeunes
gens sont obliges de se defendre.
— Ecoutez M. de Treville! dit le roi, ecoutez-le! ne dirait-on
pas qu'il parle d'une communaute religieuse! En verite, mon cher
capitaine, j'ai envie de vous oter votre brevet et de le donner a
Mlle de Chemerault, a laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne
pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. On m'appelle
Louis le Juste, monsieur de Treville, et tout a l'heure, tout a
l'heure nous verrons.
— Ah! c'est parce que je me fie a cette justice, Sire, que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de
Votre Majeste.
— Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous
ferai pas longtemps attendre.»
En effet, la chance tournait, et comme le roi commencait a perdre
ce qu'il avait gagne, il n'etait pas fache de trouver un pretexte
pour faire — qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,
nous l'avouons, nous ne connaissons pas l'origine —, pour faire
charlemagne. Le roi se leva donc au bout d'un instant, et mettant
dans sa poche l'argent qui etait devant lui et dont la majeure
partie venait de son gain:
«La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle a
M. de Treville pour affaire d'importance. Ah!... j'avais quatre-
vingts louis devant moi; mettez la meme somme, afin que ceux qui
ont perdu n'aient point a se plaindre. La justice avant tout.»
Puis, se retournant vers M. de Treville et marchant avec lui vers
l'embrasure d'une fenetre:
«Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les
gardes de l'Eminentissime qui ont ete chercher querelle a vos
mousquetaires?
— Oui, Sire, comme toujours.
— Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez,
mon cher capitaine, il faut qu'un juge ecoute les deux parties.
— Ah! mon Dieu! de la facon la plus simple et la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majeste connait de nom
et dont elle a plus d'une fois apprecie le devouement, et qui ont,
je puis l'affirmer au roi, son service fort a coeur; — trois de
mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis,
avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne
que je leur avais recommande le matin meme. La partie allait avoir
lieu a Saint-Germain, je crois, et ils s'etaient donne rendez-vous
aux Carmes-Deschaux, lorsqu'elle fut troublee par M. de Jussac et
MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient
certes pas la en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention
contre les edits.
— Ah! ah! vous m'y faites penser, dit le roi: sans doute, ils
venaient pour se battre eux-memes.
— Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majeste
apprecier ce que peuvent aller faire cinq hommes armes dans un
lieu aussi desert que le sont les environs du couvent des Carmes.
— Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont change
d'idee et ils ont oublie leur haine particuliere pour la haine de
corps; car Votre Majeste n'ignore pas que les mousquetaires, qui
sont au roi et rien qu'au roi, sont les ennemis naturels des
gardes, qui sont a M. le cardinal.
— Oui, Treville, oui, dit le roi melancoliquement, et c'est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux
tetes a la royaute; mais tout cela finira, Treville, tout cela
finira. Vous dites donc que les gardes ont cherche querelle aux
mousquetaires?
— Je dis qu'il est probable que les choses se sont passees ainsi,
mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la verite est
difficile a connaitre, et a moins d'etre doue de cet instinct
admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste...
— Et vous avez raison, Treville; mais ils n'etaient pas seuls,
vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?
— Oui, Sire, et un homme blesse, de sorte que trois mousquetaires
du roi, dont un blesse, et un enfant, non seulement ont tenu tete
a cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en
ont porte quatre a terre.
— Mais c'est une victoire, cela! s'ecria le roi tout rayonnant;
une victoire complete!
— Oui, Sire, aussi complete que celle du pont de Ce.
— Quatre hommes, dont un blesse, et un enfant, dites-vous?
— Un jeune homme a peine; lequel s'est meme si parfaitement
conduit en cette occasion, que je prendrai la liberte de le
recommander a Votre Majeste.
— Comment s'appelle-t-il?
— D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis;
le fils d'un homme qui a fait avec le roi votre pere, de glorieuse
memoire, la guerre de partisan.
— Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme?
Racontez-moi cela, Treville; vous savez que j'aime les recits de
guerre et de combat.»
Et le roi Louis XIII releva fierement sa moustache en se posant
sur la hanche.
«Sire, reprit Treville, comme je vous l'ai dit M. d'Artagnan est
presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'etre
mousquetaire, il etait en habit bourgeois; les gardes de M. le
cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu'il
etait etranger au corps, l'inviterent donc a se retirer avant
qu'ils attaquassent.
— Alors, vous voyez bien, Treville, interrompit le roi, que ce
sont eux qui ont attaque.
— C'est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommerent donc
de se retirer; mais il repondit qu'il etait mousquetaire de coeur
et tout a Sa Majeste, qu'ainsi donc il resterait avec messieurs
les mousquetaires.
— Brave jeune homme! murmura le roi.
— En effet, il demeura avec eux; et Votre Majeste a la un si
ferme champion, que ce fut lui qui donna a Jussac ce terrible coup
d'epee qui met si fort en colere M. le cardinal.
— C'est lui qui a blesse Jussac? s'ecria le roi; lui, un enfant!
Ceci, Treville, c'est impossible.
— C'est comme j'ai l'honneur de le dire a Votre Majeste.
— Jussac, une des premieres lames du royaume!
— Eh bien, Sire! il a trouve son maitre.
— Je veux voir ce jeune homme, Treville, je veux le voir, et si
l'on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.
— Quand Votre Majeste daignera-t-elle le recevoir?
— Demain a midi, Treville.
— L'amenerai-je seul?
— Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les
remercier tous a la fois; les hommes devoues sont rares, Treville,
et il faut recompenser le devouement.
— A midi, Sire, nous serons au Louvre.
— Ah! par le petit escalier, Treville, par le petit escalier. Il
est inutile que le cardinal sache...
— Oui, Sire.
— Vous comprenez, Treville, un edit est toujours un edit; il est
defendu de se battre, au bout du compte.
— Mais cette rencontre, Sire, sort tout a fait des conditions
ordinaires d'un duel: c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils
etaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et
M. d'Artagnan.
— C'est juste, dit le roi; mais n'importe, Treville, venez
toujours par le petit escalier.»
Treville sourit. Mais comme c'etait deja beaucoup pour lui d'avoir
obtenu de cet enfant qu'il se revoltat contre son maitre, il salua
respectueusement le roi, et avec son agrement prit conge de lui.
Des le soir meme, les trois mousquetaires furent prevenus de
l'honneur qui leur etait accorde. Comme ils connaissaient depuis
longtemps le roi, ils n'en furent pas trop echauffes: mais
d'Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune a
venir, et passa la nuit a faire des reves d'or. Aussi, des huit
heures du matin, etait-il chez Athos.
D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habille et pret a sortir.
Comme on n'avait rendez-vous chez le roi qu'a midi, il avait forme
le projet, avec Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de
paume dans un tripot situe tout pres des ecuries du Luxembourg.
Athos invita d'Artagnan a les suivre, et malgre son ignorance de
ce jeu, auquel il n'avait jamais joue, celui-ci accepta, ne
sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu'il
etait a peine jusqu'a midi.
Les deux mousquetaires etaient deja arrives et pelotaient
ensemble. Athos, qui etait tres fort a tous les exercices du
corps, passa avec d'Artagnan du cote oppose, et leur fit defi.
Mais au premier mouvement qu'il essaya, quoiqu'il jouat de la main
gauche, il comprit que sa blessure etait encore trop recente pour
lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta donc seul, et
comme il declara qu'il etait trop maladroit pour soutenir une
partie en regle, on continua seulement a s'envoyer des balles sans
compter le jeu. Mais une de ces balles, lancee par le poignet
herculeen de Porthos, passa si pres du visage de d'Artagnan, qu'il
pensa que si, au lieu de passer a cote, elle eut donne dedans, son
audience etait probablement perdue, attendu qu'il lui eut ete de
toute impossibilite de se presenter chez le roi. Or, comme
de cette audience, dans son imagination gasconne, dependait tout
son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, declarant qu'il
ne reprendrait la partie que lorsqu'il serait en etat de leur
tenir tete, et il s'en revint prendre place pres de la corde et
dans la galerie.
Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait
un garde de Son Eminence, lequel, tout echauffe encore de la
defaite de ses compagnons, arrivee la veille seulement, s'etait
promis de saisir la premiere occasion de la venger. Il crut donc
que cette occasion etait venue, et s'adressant a son voisin:
«Il n'est pas etonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur
d'une balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire.»
D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'eut mordu, et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j'ai dit
ce que j'ai dit.
— Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos
paroles aient besoin d'explication, repondit d'Artagnan a voix
basse, je vous prierai de me suivre.
— Et quand cela? demanda le garde avec le meme air railleur.
— Tout de suite, s'il vous plait.
— Et vous savez qui je suis, sans doute?
—Moi, je l'ignore completement, et je ne m'en inquiete guere.
— Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-etre
seriez-vous moins presse.
— Comment vous appelez-vous?
— Bernajoux, pour vous servir.
— Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je
vais vous attendre sur la porte.
— Allez, monsieur, je vous suis.
— Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu'on ne s'apercoive pas
que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous
allons faire, trop de monde nous generait.
— C'est bien», repondit le garde, etonne que son nom n'eut pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.
En effet, le nom de Bernajoux etait connu de tout le monde, de
d'Artagnan seul excepte, peut-etre; car c'etait un de ceux qui
figuraient le plus souvent dans les rixes journalieres que tous
les edits du roi et du cardinal n'avaient pu reprimer.
Porthos et Aramis etaient si occupes de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas meme sortir
leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de
Son Eminence, s'arreta sur la porte; un instant apres, celui-ci
descendit a son tour. Comme d'Artagnan n'avait pas de temps a
perdre, vu l'audience du roi qui etait fixee a midi, il jeta les
yeux autour de lui, et voyant que la rue etait deserte:
«Ma foi, dit-il a son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu'a un
apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de
mon mieux. En garde!
— Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble
que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux
derriere l'abbaye de Saint-Germain ou dans le Pre-aux-Clercs.
— Ce que vous dites est plein de sens, repondit d'Artagnan;
malheureusement j'ai peu de temps a moi, ayant un rendez-vous a
midi juste. En garde donc, monsieur, en garde!»
Bernajoux n'etait pas homme a se faire repeter deux fois un pareil
compliment. Au meme instant son epee brilla a sa main, et il
fondit sur son adversaire que, grace a sa grande jeunesse, il
esperait intimider.
Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout
frais emoulu de sa victoire, tout gonfle de sa future faveur, il
etait resolu a ne pas reculer d'un pas: aussi les deux fers se
trouverent-ils engages jusqu'a la garde, et comme d'Artagnan
tenait ferme a sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de
retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment ou, dans ce mouvement,
le fer de Bernajoux deviait de la ligne, il degagea, se fendit et
toucha son adversaire a l'epaule. Aussitot d'Artagnan, a son tour,
fit un pas de retraite et releva son epee; mais Bernajoux lui cria
que ce n'etait rien, et se fendant aveuglement sur lui, il
s'enferra de lui-meme. Cependant, comme il ne tombait pas, comme
il ne se declarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du
cote de l'hotel de M. de La Tremouille au service duquel il avait
un parent, d'Artagnan, ignorant lui-meme la gravite de la derniere
blessure que son adversaire avait recue, le pressait vivement, et
sans doute allait l'achever d'un troisieme coup, lorsque la rumeur
qui s'elevait de la rue s'etant etendue jusqu'au jeu de paume,
deux des amis du garde, qui l'avaient entendu echanger quelques
paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir a la suite de
ces paroles, se precipiterent l'epee a la main hors du tripot et
tomberent sur le vainqueur. Mais aussitot Athos, Porthos et Aramis
parurent a leur tour et au moment ou les deux gardes attaquaient
leur jeune camarade, les forcerent a se retourner. En ce moment
Bernajoux tomba; et comme les gardes etaient seulement deux contre
quatre, ils se mirent a crier: «A nous, l'hotel de La Tremouille!»
A ces cris, tout ce qui etait dans l'hotel sortit, se ruant sur
les quatre compagnons, qui de leur cote se mirent a crier: «A
nous, mousquetaires!»
Ce cri etait ordinairement entendu; car on savait les
mousquetaires ennemis de Son Eminence, et on les aimait pour la
haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres
compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait
appele Aramis, prenaient-ils en general parti dans ces sortes de
querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en
aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait a l'hotel
de M. de Treville, criant: «A nous, mousquetaires, a nous!» Comme
d'habitude, l'hotel de M. de Treville etait plein de soldats de
cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la
melee devint generale, mais la force etait aux mousquetaires: les
gardes du cardinal et les gens de M. de La Tremouille se
retirerent dans l'hotel, dont ils fermerent les portes assez a
temps pour empecher que leurs ennemis n'y fissent irruption en
meme temps qu'eux. Quant au blesse, il y avait ete tout d'abord
transporte et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais etat.
L'agitation etait a son comble parmi les mousquetaires et leurs
allies, et l'on deliberait deja si, pour punir l'insolence
qu'avaient eue les domestiques de M. de La Tremouille de faire une
sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu a
son hotel. La proposition en avait ete faite et accueillie avec
enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnerent;
d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regrette que l'on fit un si beau coup sans eux,
ils parvinrent a calmer les tetes. On se contenta donc de jeter
quelques paves dans les portes, mais les portes resisterent: alors
on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient etre regardes comme les
chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitte le groupe
et s'acheminaient vers l'hotel de M. de Treville, qui les
attendait, deja au courant de cette algarade.
«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et
tachons de voir le roi avant qu'il soit prevenu par le cardinal;
nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier,
et les deux passeront ensemble.»
M. de Treville, accompagne des quatre jeunes gens, s'achemina donc
vers le Louvre; mais, au grand etonnement du capitaine des
mousquetaires, on lui annonca que le roi etait alle courre le cerf
dans la foret de Saint-Germain. M. de Treville se fit repeter deux
fois cette nouvelle, et a chaque fois ses compagnons virent son
visage se rembrunir.
«Est-ce que Sa Majeste, demanda-t-il, avait des hier le projet de
faire cette chasse?
— Non, Votre Excellence, repondit le valet de chambre, c'est le
grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait
detourne cette nuit un cerf a son intention. Il a d'abord repondu
qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su resister au plaisir que lui
promettait cette chasse, et apres le diner il est parti.
— Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Treville.
— Selon toute probabilite, repondit le valet de chambre, car j'ai
vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Eminence, j'ai demande
ou elle allait, et l'on m'a repondu: "A Saint-Germain."
— Nous sommes prevenus, dit M. de Treville, messieurs, je verrai
le roi ce soir; mais quant a vous, je ne vous conseille pas de
vous y hasarder.»
L'avis etait trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Treville les invita donc a
rentrer chacun chez eux et a attendre de ses nouvelles.
En entrant a son hotel, M. de Treville songea qu'il fallait
prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses
domestiques chez M. de La Tremouille avec une lettre dans laquelle
il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le
cardinal, et de reprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient
eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais
M. de La Tremouille, deja prevenu par son ecuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux etait le parent, lui fit repondre que ce n'etait
ni a M. de Treville, ni a ses mousquetaires de se plaindre, mais
bien au contraire a lui dont les mousquetaires avaient charge les
gens et voulu bruler l'hotel. Or, comme le debat entre ces deux
seigneurs eut pu durer longtemps, chacun devant naturellement
s'enteter dans son opinion, M. de Treville avisa un expedient qui
avait pour but de tout terminer: c'etait d'aller trouver lui-meme
M. de La Tremouille.
Il se rendit donc aussitot a son hotel et se fit annoncer.
Les deux seigneurs se saluerent poliment, car, s'il n'y avait pas
amitie entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux etaient
gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Tremouille,
protestant, et voyant rarement le roi, n'etait d'aucun parti, il
n'apportait en general dans ses relations sociales aucune
prevention. Cette fois, neanmoins, son accueil quoique poli fut
plus froid que d'habitude.
«Monsieur, dit M. de Treville, nous croyons avoir a nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-meme pour que nous
tirions de compagnie cette affaire au clair.
— Volontiers, repondit M. de La Tremouille; mais je vous previens
que je suis bien renseigne, et tout le tort est a vos
mousquetaires.
— Vous etes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur,
dit M. de Treville, pour ne pas accepter la proposition que je
vais faire.
— Faites, monsieur, j'ecoute.
— Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre ecuyer?
— Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'epee qu'il a recu
dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore
ramasse un autre qui lui a traverse le poumon, de sorte que le
medecin en dit de pauvres choses.
— Mais le blesse a-t-il conserve sa connaissance?
— Parfaitement.
— Parle-t-il?
— Avec difficulte, mais il parle.
— Eh bien, monsieur! rendons-nous pres de lui; adjurons-le, au
nom du Dieu devant lequel il va etre appele peut-etre, de dire la
verite. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et
ce qu'il dira je le croirai.»
M. de La Tremouille reflechit un instant, puis, comme il etait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
Tous deux descendirent dans la chambre ou etait le blesse. Celui-
ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui
faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il etait trop
faible, et, epuise par l'effort qu'il avait fait, il retomba
presque sans connaissance.
M. de La Tremouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels
qui le rappelerent a la vie. Alors M. de Treville, ne voulant pas
qu'on put l'accuser d'avoir influence le malade, invita
M. de La Tremouille a l'interroger lui-meme.
Ce qu'avait prevu M. de Treville arriva. Place entre la vie et la
mort comme l'etait Bernajoux, il n'eut pas meme l'idee de taire un
instant la verite, et il raconta aux deux seigneurs les choses
exactement, telles qu'elles s'etaient passees.
C'etait tout ce que voulait M. de Treville; il souhaita a
Bernajoux une prompte convalescence, prit conge de
M. de La Tremouille, rentra a son hotel et fit aussitot prevenir
les quatre amis qu'il les attendait a diner.
M. de Treville recevait fort bonne compagnie, toute
anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation
roula pendant tout le diner sur les deux echecs que venaient
d'eprouver les gardes de Son Eminence. Or, comme d'Artagnan avait
ete le heros de ces deux journees, ce fut sur lui que tomberent
toutes les felicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnerent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui
avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le
sien.
Vers six heures, M. de Treville annonca qu'il etait tenu d'aller
au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accordee par
Sa Majeste etait passee, au lieu de reclamer l'entree par le petit
escalier, il se placa avec les quatre jeunes gens dans
l'antichambre. Le roi n'etait pas encore revenu de la chasse. Nos
jeunes gens attendaient depuis une demi-heure a peine, meles a la
foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annonca Sa Majeste.
A cette annonce, d'Artagnan se sentit fremir jusqu'a la moelle des
os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilite,
decider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixerent-ils avec
angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi.
Louis XIII parut, marchant le premier; il etait en costume de
chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un
fouet a la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que
l'esprit du roi etait a l'orage.
Cette disposition, toute visible qu'elle etait chez Sa Majeste,
n'empecha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans
les antichambres royales, mieux vaut encore etre vu d'un oeil
irrite que de n'etre pas vu du tout. Les trois mousquetaires
n'hesiterent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que
d'Artagnan au contraire restait cache derriere eux; mais quoique
le roi connut personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa
devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne
les avait jamais vus. Quant a M. de Treville, lorsque les yeux du
roi s'arreterent un instant sur lui, il soutint ce regard avec
tant de fermete, que ce fut le roi qui detourna la vue; apres
quoi, tout en grommelant, Sa Majeste rentra dans son appartement.
«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons
pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.
— Attendez ici dix minutes, dit M. de Treville; et si au bout de
dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez a mon hotel:
car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps.»
Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure,
vingt minutes; et voyant que M. de Treville ne reparaissait point,
ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.
M. de Treville etait entre hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouve Sa Majeste de tres mechante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empeche de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa sante.
«Mauvaise, monsieur, mauvaise, repondit le roi, je m'ennuie.»
C'etait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait a une fenetre et lui
disait: «Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble.»
«Comment! Votre Majeste s'ennuie! dit M. de Treville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?
— Beau plaisir, monsieur! Tout degenere, sur mon ame, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lancons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est pret a tenir, quand Saint-Simon met
deja le cor a sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai oblige de renoncer a la chasse a courre comme j'ai
renonce a la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Treville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.
— En effet, Sire, je comprends votre desespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'eperviers et de tiercelets.
— Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la venerie. Apres moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pieges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des eleves! mais
oui, M. le cardinal est la qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah! a propos de M. le cardinal, monsieur
de Treville, je suis mecontent de vous.»
M. de Treville attendait le roi a cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'etaient qu'une preface, une espece d'excitation pour
s'encourager lui-meme, et que c'etait ou il etait arrive enfin
qu'il en voulait venir.
«Et en quoi ai-je ete assez malheureux pour deplaire a
Votre Majeste? demanda M. de Treville en feignant le plus profond
etonnement.
— Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans repondre directement a la question de M. de Treville;
est-ce pour cela que je vous ai nomme capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, emeuvent tout un
quartier et veulent bruler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hate de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.
— Sire, repondit tranquillement M. de Treville, je viens vous la
demander au contraire.
— Et contre qui? s'ecria le roi.
— Contre les calomniateurs, dit M. de Treville.
— Ah! voila qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damnes, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Bearn, ne se sont pas jetes comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraite de telle facon
qu'il est probable qu'il est en train de trepasser a cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siege de
l'hotel du duc de La Tremouille, et qu'ils n'ont point voulu le
bruler! ce qui n'aurait peut-etre pas ete un tres grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un facheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?
— Et qui vous a fait ce beau recit, Sire? demanda tranquillement
M. de Treville.
— Qui m'a fait ce beau recit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors qui travaille
quand je m'amuse, qui mene tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?
— Sa Majeste veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Treville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majeste.
— Non monsieur; je veux parler du soutien de l'Etat, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
— Son Eminence n'est pas Sa Saintete, Sire.
— Qu'entendez-vous par la, monsieur?
— Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilite ne s'etend pas aux cardinaux.
— Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.
— Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-meme, je dis qu'il a
ete mal renseigne; je dis qu'il a eu hate d'accuser les
mousquetaires de Votre Majeste, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas ete puiser ses renseignements aux bonnes sources.
— L'accusation vient de M. de La Tremouille, du duc lui-meme. Que
repondrez-vous a cela?
— Je pourrais repondre, Sire, qu'il est trop interesse dans la
question pour etre un temoin bien impartial; mais loin de la,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai a lui, mais a une condition, Sire.
— Laquelle?
— C'est que Votre Majeste le fera venir, l'interrogera, mais
elle-meme, en tete-a-tete, sans temoins, et que je reverrai
Votre Majeste aussitot qu'elle aura recu le duc.
— Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez a ce que dira
M. de La Tremouille?
— Oui, Sire.
— Vous accepterez son jugement?
— Sans doute.
— Et vous vous soumettrez aux reparations qu'il exigera?
— Parfaitement.
— La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!»
Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours a la porte, entra.
«La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille a l'instant meme me querir
M. de La Tremouille; je veux lui parler ce soir.
— Votre Majeste me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Tremouille et moi?
— Personne, foi de gentilhomme.
— A demain, Sire, alors.
— A demain, monsieur.
— A quelle heure, s'il plait a Votre Majeste?
— A l'heure que vous voudrez.
— Mais, en venant par trop matin, je crains de reveiller votre
Majeste.
— Me reveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
reve quelquefois, voila tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez, a sept heures; mais gare a vous, si vos
mousquetaires sont coupables!
— Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majeste, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majeste exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis pret a lui obeir.
— Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appele Louis le Juste. A demain donc, monsieur, a demain.
— Dieu garde jusque-la Votre Majeste!»
Si peu que dormit le roi, M. de Treville dormit plus mal encore;
il avait fait prevenir des le soir meme ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui a six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et meme la
sienne tenaient a un coup de des.
Arrive au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
etait toujours irrite contre eux, ils s'eloigneraient sans etre
vus; si le roi consentait a les recevoir, on n'aurait qu'a les
faire appeler.
En arrivant dans l'antichambre particuliere du roi, M. de Treville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontre le
duc de La Tremouille la veille au soir a son hotel, qu'il etait
rentre trop tard pour se presenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il etait a cette heure chez le roi.
Cette circonstance plut beaucoup a M. de Treville, qui, de cette
facon, fut certain qu'aucune suggestion etrangere ne se glisserait
entre la deposition de M. de La Tremouille et lui.
En effet, dix minutes s'etaient a peine ecoulees, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Treville en vit sortir le duc de
La Tremouille, lequel vint a lui et lui dit:
«Monsieur de Treville, Sa Majeste vient de m'envoyer querir pour
savoir comment les choses s'etaient passees hier matin a mon
hotel. Je lui ai dit la verite, c'est-a-dire que la faute etait a
mes gens, et que j'etais pret a vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.
— Monsieur le duc, dit M. de Treville, j'etais si plein de
confiance dans votre loyaute, que je n'avais pas voulu pres de
Sa Majeste d'autre defenseur que vous-meme. Je vois que je ne
m'etais pas abuse, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.
— C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait ecoute tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Treville,
puisqu'il se pretend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
etre des siens, mais qu'il me neglige; qu'il y a tantot trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-meme.
— Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majeste croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Treville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit a toute
heure du jour qui lui sont le plus devoues.
— Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avancant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Treville! ou sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
— Ils sont en bas, Sire, et avec votre conge La Chesnaye va leur
dire de monter.
— Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va etre huit
heures, et a neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Treville.»
Le duc salua et sortit. Au moment ou il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.
«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai a vous gronder.»
Les mousquetaires s'approcherent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derriere.
«Comment diable! continua le roi; a vous quatre, sept gardes de
Son Eminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop. A ce compte-la, Son Eminence serait forcee
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les edits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le repete, c'est trop, c'est
beaucoup trop.
— Aussi, Sire, Votre Majeste voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.
— Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point a leurs faces hypocrites; il y a surtout la-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur.»
D'Artagnan, qui comprit que c'etait a lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus desespere.
«Eh bien, que me disiez-vous donc que c'etait un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Treville, un veritable enfant! Et
c'est celui-la qui a donne ce rude coup d'epee a Jussac?
— Et ces deux beaux coups d'epee a Bernajoux.
— Veritablement!
— Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tire des mains
de Biscarat, je n'aurais tres certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma tres humble reverence a Votre Majeste.
— Mais c'est donc un veritable demon que ce Bearnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Treville comme eut dit le roi mon pere. A
ce metier-la, on doit trouer force pourpoints et briser force
epees. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?
— Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouve des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dut bien ce miracle en
recompense de la maniere dont ils ont soutenu les pretentions du
roi votre pere.
— Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-meme, n'est-ce pas, Treville, puisque je suis le fils de mon
pere? Eh bien, a la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il passe?»
D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses details:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il eprouvait a voir
Sa Majeste, il etait arrive chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils etaient alles ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestee de
recevoir une balle au visage, il avait ete raille par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Tremouille, qui n'y etait pour rien, de la perte de
son hotel.
«C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a raconte la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Ferou, et au-dela; vous devez etre satisfaits.
— Si Votre Majeste l'est, dit Treville, nous le sommes.
— Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignee d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction.»
A cette epoque, les idees de fierte qui sont de mise de nos jours
n'etaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
a la main de l'argent du roi, et n'en etait pas le moins du monde
humilie. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune facon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majeste.
«La, dit le roi en regardant sa pendule, la, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un a neuf heures. Merci de votre devouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?
— Oh! Sire, s'ecrierent d'une meme voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majeste.
— Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Treville, ajouta le roi a demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons decide qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frere. Ah! pardieu! Treville, je me rejouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est egal; je suis
dans mon droit.»
Et le roi salua de la main Treville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.
Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majeste, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empechait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:
«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont a vous?»
CHAPITRE VII
L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES
Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas a la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maitresse
convenable.
Le repas fut execute le jour meme, et le laquais y servit a table.
Le repas avait ete commande par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'etait un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauche le jour meme et a cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.
Porthos avait pretendu que cette occupation etait la preuve d'une
organisation reflechie et contemplative, et il l'avait emmene sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engage, avait seduit Planchet — c'etait
le nom du Picard —; il y eut chez lui un leger desappointement
lorsqu'il vit que la place etait deja prise par un confrere nomme
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifie que son etat de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au diner que donnait son maitre et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poignee d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'etre tombe en la possession
d'un pareil Cresus; il persevera dans cette opinion jusqu'apres le
festin, des reliefs duquel il repara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son maitre, les chimeres de
Planchet s'evanouirent. Le lit etait le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre a coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tiree du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.
Athos, de son cote, avait un valet qu'il avait dresse a son
service d'une facon toute particuliere, et que l'on appelait
Grimaud. Il etait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimite avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles etaient breves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation etait un fait sans aucun episode.
Quoique Athos eut a peine trente ans et fut d'une grande beaute de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maitresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empechait pas qu'on
en parlat devant lui, quoiqu'il fut facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se melait que par des mots amers et des
apercus misanthropiques, lui etait parfaitement desagreable. Sa
reserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point deroger a ses habitudes,
habitue Grimaud a lui obeir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des levres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
supremes.
Quelquefois Grimaud, qui craignait son maitre comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son genie
une grande veneration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
desirait, s'elancait pour executer l'ordre recu, et faisait
precisement le contraire. Alors Athos haussait les epaules et,
sans se mettre en colere, rossait Grimaud. Ces jours-la, il
parlait un peu.
Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractere tout oppose a
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'ecoutat ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses excepte de sciences, excipant a cet endroit de la haine
inveteree que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
inferiorite a ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'etait
alors efforce de depasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la facon dont il
rejetait la tete en arriere et avancait le pied, Athos prenait a
l'instant meme la place qui lui etait due et releguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Treville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, apres avoir passe de la noblesse de robe a la
noblesse d'epee, de la robine a la baronne, il n'etait question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse etrangere qui lui
voulait un bien enorme.
Un vieux proverbe dit: «Tel maitre, tel valet.» Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud a Mousqueton.
Mousqueton etait un Normand dont son maitre avait change le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il etait entre au service de Porthos a
la condition qu'il serait habille et loge seulement, mais d'une
facon magnifique; il ne reclamait que deux heures par jour pour
les consacrer a une industrie qui devait suffire a pourvoir a ses
autres besoins. Porthos avait accepte le marche; la chose lui
allait a merveille. Il faisait tailler a Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grace
a un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes a neuf
en les retournant, et dont la femme etait soupconnee de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait a la suite de son maitre fort bonne figure.
Quant a Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expose le
caractere, caractere du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son developpement, son laquais
s'appelait Bazin. Grace a l'esperance qu'avait son maitre d'entrer
un jour dans les ordres, il etait toujours vetu de noir, comme
doit l'etre le serviteur d'un homme d'Eglise. C'etait un Berrichon
de trente-cinq a quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant a lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
maitre, faisant a la rigueur pour deux un diner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidelite a
toute epreuve.
Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maitres et les valets, passons aux demeures occupees par chacun
d'eux.
Athos habitait rue Ferou, a deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meublees, dans une maison garnie dont l'hotesse encore jeune et
veritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passee eclataient ca et
la aux murailles de ce modeste logement: c'etait une epee, par
exemple, richement damasquinee, qui remontait pour la facon a
l'epoque de Francois Ier, et dont la poignee seule, incrustee de
pierres precieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande detresse, Athos n'avait
jamais consenti a engager ni a vendre. Cette epee avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donne dix annees de sa
vie pour posseder cette epee.
Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya meme
de l'emprunter a Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaines d'or, il
offrit tout a Porthos; mais quant a l'epee, lui dit-il, elle etait
scellee a sa place et ne devait la quitter que lorsque son maitre
quitterait lui-meme son logement. Outre son epee, il y avait
encore un portrait representant un seigneur du temps de Henri III
vetu avec la plus grande elegance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
etait son ancetre.
Enfin, un coffre de magnifique orfevrerie, aux memes armes que
l'epee et le portrait, faisait un milieu de cheminee qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.
Porthos habitait un appartement tres vaste et d'une tres
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fenetres, a l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livree, Porthos levait la
tete et la main, et disait: Voila ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne a y monter, et
nul ne pouvait se faire une idee de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses reelles.
Quant a Aramis, il habitait un petit logement compose d'un
boudoir, d'une salle a manger et d'une chambre a coucher, laquelle
chambre, situee comme le reste de l'appartement au rez-de-
chaussee, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impenetrable aux yeux du voisinage.
Quant a d'Artagnan, nous savons comment il etait loge, et nous
avons deja fait connaissance avec son laquais, maitre Planchet.
D'Artagnan, qui etait fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le genie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'etaient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc a Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et a Aramis pour connaitre
Porthos.
Malheureusement, Porthos lui-meme ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpire. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonne a jamais la vie de ce
galant homme. Quelle etait cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.
Quant a Porthos, excepte son veritable nom, que M. de Treville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie etait
facile a connaitre. Vaniteux et indiscret, on voyait a travers lui
comme a travers un cristal. La seule chose qui eut pu egarer
l'investigateur eut ete que l'on eut cru tout le bien qu'il disait
de lui.
Quant a Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'etait un garcon tout confit de mysteres, repondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et eludant celles que
l'on faisait sur lui-meme. Un jour, d'Artagnan, apres l'avoir
longtemps interroge sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi a quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.
«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?
— Pardon, interrompit Aramis, j'ai parle parce que Porthos en
parle lui-meme, parce qu'il a crie toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les eut confiees, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.
— Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-meme vous etes assez familier avec les armoiries, temoin
certain mouchoir brode auquel je dois l'honneur de votre
connaissance.»
Aramis, cette fois, ne se facha point, mais il prit son air le
plus modeste et repondit affectueusement:
«Mon cher, n'oubliez pas que je veux etre Eglise, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point ete confie, mais il avait ete oublie chez moi par un
de mes amis. J'ai du le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant a moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de maitresse, suivant en cela l'exemple tres judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
— Mais, que diable! vous n'etes pas abbe, puisque vous etes
mousquetaire.
— Mousquetaire par interim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gre, mais homme Eglise dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourre la-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'etre ordonne, une petite
difficulte avec... Mais cela ne vous interesse guere, et je vous
prends un temps precieux.
— Point du tout, cela m'interesse fort, s'ecria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien a faire.
— Oui, mais moi j'ai mon breviaire a dire, repondit Aramis, puis
quelques vers a composer que m'a demandes Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honore afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis tres presse, moi.»
Et Aramis tendit affectueusement la main a son compagnon, et prit
conge de lui.
D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnat, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le present tout ce qu'on disait de leur passe,
esperant des revelations plus sures et plus etendues de l'avenir.
En attendant, il considera Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
Au reste, la vie des quatre jeunes gens etait joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou a ses amis, quoique sa bourse fut sans cesse a leur
service, et lorsqu'il avait joue sur parole, il faisait toujours
reveiller son creancier a six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.
Porthos avait des fougues: ces jours-la, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
completement pendant quelques jours, apres lesquels il
reparaissait le visage bleme et la mine allongee, mais avec de
l'argent dans ses poches.
Quant a Aramis, il ne jouait jamais. C'etait bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus mechant convive qui se put voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
diner, quand chacun, dans l'entrainement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures a rester a table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait conge de la societe,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait a son logis pour ecrire
une these, et priait ses amis de ne pas le distraire.
Cependant Athos souriait de ce charmant sourire melancolique, si
bien seant a sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un cure de village.
Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maitre.
Quand le vent de l'adversite commenca a souffler sur le menage de
la rue des Fossoyeurs, c'est-a-dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent mangees ou a peu pres, il commenca des
plaintes qu'Athos trouva nauseabondes, Porthos indecentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc a d'Artagnan de congedier
le drole, Porthos voulait qu'on le batonnat auparavant, et Aramis
pretendit qu'un maitre ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.
«Cela vous est bien aise a dire, reprit d'Artagnan: a vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui defendez de parler, et qui,
par consequent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; a
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui etes un dieu
pour votre valet Mousqueton; a vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos etudes theologiques, inspirez un profond respect
a votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni meme garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect a Planchet?
— La chose est grave, repondirent les trois amis, c'est une
affaire d'interieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied ou l'on desire qu'ils
restent. Reflechissez donc.»
D'Artagnan reflechit et se resolut a rouer Planchet par provision,
ce qui fut execute avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, apres l'avoir bien rosse, il lui defendit de
quitter son service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inevitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes pres de
moi, et je suis trop bon maitre pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le conge que tu me demandes.»
Cette maniere d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut egalement saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.
La vie des quatre jeunes gens etait devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitot
les habitudes de ses amis.
On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ete, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Treville. D'Artagnan, bien qu'il ne fut pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualite touchante: il etait
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie a celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait a
l'hotel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Treville, qui l'avait apprecie du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une veritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.
De leur cote, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitie qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
apres l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
inseparables se cherchant du Luxembourg a la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
En attendant, les promesses de M. de Treville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda a M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eut voulu, au
prix de dix annees de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Treville promit cette faveur apres un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait etre abrege au reste,
si l'occasion se presentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'eclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, des le lendemain, commenca son
service.
Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il etait de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour ou elle prit d'Artagnan.
CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR
Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, apres avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
etaient tombes dans la gene. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succede, et, grace a une de ces disparitions auxquelles on
etait habitue, il avait pendant pres de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin etait arrive le tour
d'Aramis, qui s'etait execute de bonne grace, et qui etait
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de theologie, a se
procurer quelques pistoles.
On eut alors, comme d'habitude, recours a M. de Treville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient deja force
comptes arrieres, et un garde qui n'en avait pas encore.
Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout a fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il etait dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.
Alors la gene devint de la detresse, on vit les affames suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les diners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prosperite semer
des repas a droite et a gauche pour en recolter quelques-uns dans
la disgrace.
Athos fut invite quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit egalement jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'etait un homme, comme on a
deja pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.
Quant a d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un dejeuner de chocolat chez un pretre
de son pays, et un diner chez un cornette des gardes. Il mena son
armee chez le pretre, auquel on devora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, meme quand on mange
beaucoup.
D'Artagnan se trouva donc assez humilie de n'avoir eu qu'un repas
et demi, car le dejeuner chez le pretre ne pouvait compter que
pour un demi-repas, a offrir a ses compagnons en echange des
festins que s'etaient procures Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait a charge a la societe, oubliant dans sa bonne foi toute
juvenile qu'il avait nourri cette societe pendant un mois, et son
esprit preoccupe se mit a travailler activement. Il reflechit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades dehanchees,
des lecons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes devoues les uns
aux autres depuis la bourse jusqu'a la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, executant isolement ou
ensemble les resolutions prises en commun; quatre bras menacant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient inevitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranchee, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien defendu ou si eloigne qu'il fut. La seule chose qui
etonnat d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songe
a cela.
Il y songeait, lui, et serieusement meme, se creusant la cervelle
pour trouver une direction a cette force unique quatre fois
multipliee avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimede, on ne parvint a soulever le monde,
— lorsque l'on frappa doucement a la porte. D'Artagnan reveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.
Que de cette phrase: d'Artagnan reveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'etait
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, etait venu demander a diner a
son maitre, lequel lui avait repondu par le proverbe: «Qui dort
dine.» Et Planchet dinait en dormant.
Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.
Planchet, pour son dessert, eut bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois declara a d'Artagnan que ce qu'il
avait a lui dire etant important et confidentiel, il desirait
demeurer en tete-a-tete avec lui.
D'Artagnan congedia Planchet et fit asseoir son visiteur.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regarderent comme pour faire une connaissance prealable, apres
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il ecoutait.
«J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette reputation dont il jouit a juste
titre m'a decide a lui confier un secret.
— Parlez, monsieur, parlez», dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.
Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:
«J'ai ma femme qui est lingere chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beaute. On me l'a fait epouser voila
bientot trois ans, quoiqu'elle n'eut qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protege...
— Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.
— Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a ete
enlevee hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
— Et par qui votre femme a-t-elle ete enlevee?
— Je n'en sais rien surement, monsieur, mais je soupconne
quelqu'un.
— Et quelle est cette personne que vous soupconnez?
— Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
— Diable!
— Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.
— Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
reflechi, et que soupconnez-vous?
— Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupconne...
— Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui etes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret a me confier. Faites donc a
votre guise, il est encore temps de vous retirer.
— Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnete jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas a
cause de ses amours que ma femme a ete arretee, mais a cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.
— Ah! ah! serait-ce a cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-a-vis de son bourgeois,
d'etre au courant des affaires de la cour.
— Plus haut, monsieur, plus haut.
— De Mme d'Aiguillon?
— Plus haut encore.
— De Mme de Chevreuse?
— Plus haut, beaucoup plus haut!
— De la... d'Artagnan s'arreta.
— Oui, monsieur, repondit si bas, qu'a peine si on put
l'entendre, le bourgeois epouvante.
— Et avec qui?
— Avec qui cela peut-il etre, si ce n'est avec le duc de...
— Le duc de...
— Oui, monsieur! repondit le bourgeois, en donnant a sa voix une
intonation plus sourde encore.
— Mais comment savez-vous tout cela, vous?
— Ah! comment je le sais?
— Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.
— Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-meme.
— Qui le sait, elle, par qui?
— Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle etait la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise pres de Sa Majeste pour que
notre pauvre reine au moins eut quelqu'un a qui se fier,
abandonnee comme elle l'est par le roi, espionnee comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.
— Ah! ah! voila qui se dessine, dit d'Artagnan.
— Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions etait qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confie que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.
— Vraiment?
— Oui, M. le cardinal, a ce qu'il parait, la poursuit et la
persecute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?
— Pardieu, si je la sais! repondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'etre au courant.
— De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.
— Vraiment?
— Et la reine croit...
— Eh bien, que croit la reine?
— Elle croit qu'on a ecrit a M. le duc de Buckingham en son nom.
— Au nom de la reine?
— Oui, pour le faire venir a Paris, et une fois venu a Paris,
pour l'attirer dans quelque piege.
— Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle a
faire dans tout cela?
— On connait son devouement pour la reine, et l'on veut ou
l'eloigner de sa maitresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majeste, ou la seduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.
— C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevee,
le connaissez-vous?
— Je vous ai dit que je croyais le connaitre.
— Son nom?
— Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une creature du cardinal, son ame damnee.
— Mais vous l'avez vu?
— Oui, ma femme me l'a montre un jour.
— A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaitre?
— Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basane, oeil percant, dents blanches et une cicatrice a la
tempe.
— Une cicatrice a la tempe! s'ecria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil percant, teint basane, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!
— C'est votre homme, dites-vous?
— Oui, oui; mais cela ne fait rien a la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voila tout; mais ou
rejoindre cet homme?
— Je n'en sais rien.
— Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?
— Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
— Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlevement de votre femme?
— Par M. de La Porte.
— Vous a-t-il donne quelque detail?
— Il n'en avait aucun.
— Et vous n'avez rien appris d'un autre cote?
— Si fait, j'ai recu...
— Quoi?
— Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?
— Vous revenez encore la-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
— Aussi je ne recule pas, mordieu! s'ecria le bourgeois en jurant
pour se monter la tete. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
— Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'etait pas inconnu.
— C'est possible, monsieur. Je suis votre proprietaire.
— Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant a demi et en saluant,
vous etes mon proprietaire?
— Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous etes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oublie de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourmente un seul instant, j'ai pense que vous auriez egard
a ma delicatesse.
— Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procede,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous etre bon a quelque
chose...
— Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.
— Achevez donc ce que vous avez commence a me dire.»
Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le presenta a
d'Artagnan.
«Une lettre! fit le jeune homme.
— Que j'ai recue ce matin.»
D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commencait a baisser, il
s'approcha de la fenetre. Le bourgeois le suivit.
«Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule demarche pour la retrouver, vous etes perdu.»
«Voila qui est positif, continua d'Artagnan; mais apres tout, ce
n'est qu'une menace.
— Oui, mais cette menace m'epouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'epee du tout, et j'ai peur de la Bastille.
— Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'epee, passe encore.
— Cependant, monsieur, j'avais bien compte sur vous dans cette
occasion.
— Oui?
— Vous voyant sans cesse entoure de mousquetaires a l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires etaient ceux de
M. de Treville, et par consequent des ennemis du cardinal, j'avais
pense que vous et vos amis, tout en rendant justice a notre pauvre
reine, seriez enchantes de jouer un mauvais tour a Son Eminence.
— Sans doute.
— Et puis j'avais pense que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parle...
— Oui, oui, vous m'avez deja donne cette raison, et je la trouve
excellente.
— Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer a venir...
— Tres bien.
— Et ajoutez a cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilite, vous vous
trouviez gene en ce moment.
— A merveille; mais vous etes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?
— Je suis a mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amasse quelque
chose comme deux ou trois mille ecus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en placant quelques fonds sur le dernier
voyage du celebre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'ecria le bourgeois.
— Quoi? demanda d'Artagnan.
— Que vois-je la?
— Ou?
— Dans la rue, en face de vos fenetres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme enveloppe dans un manteau.
— C'est lui! s'ecrierent a la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en meme temps ayant reconnu son homme.
— Ah! cette fois-ci, s'ecria d'Artagnan en sautant sur son epee,
cette fois-ci, il ne m'echappera pas.»
Et tirant son epee du fourreau, il se precipita hors de
l'appartement.
Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'ecarterent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
«Ah ca, ou cours-tu ainsi? lui crierent a la fois les deux
mousquetaires.
— L'homme de Meung!» repondit d'Artagnan, et il disparut.
D'Artagnan avait plus d'une fois raconte a ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse a
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.
L'avis d'Athos avait ete que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui — et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait etre qu'un
gentilhomme —, un gentilhomme devait etre incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.
Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donne
par une dame a un cavalier ou par un cavalier a une dame, et
qu'etait venu troubler la presence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.
Aramis avait dit que ces sortes de choses etant mysterieuses,
mieux valait ne les point approfondir.
Ils comprirent donc, sur les quelques mots echappes a d'Artagnan,
de quelle affaire il etait question, et comme ils penserent
qu'apres avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continuerent leur chemin.
Lorsqu'ils entrerent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
etait vide: le proprietaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
meme de son caractere, juge qu'il etait prudent de decamper.
CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE
Comme l'avaient prevu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manque son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'epee a la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouve qui ressemblat a celui qu'il cherchait, puis enfin il
en etait revenu a la chose par laquelle il aurait du commencer
peut-etre, et qui etait de frapper a la porte contre laquelle
l'inconnu etait appuye; mais c'etait inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait resonner le marteau, personne n'avait
repondu, et des voisins qui, attires par le bruit, etaient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez a leurs
fenetres, lui avaient assure que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures etaient closes, etait depuis six mois
completement inhabitee.
Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la reunion au grand complet.
«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversee par la
colere.
— Eh bien, s'ecria celui-ci en jetant son epee sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantome, comme une ombre, comme un spectre.
— Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos a Porthos.
— Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
— La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut a Saul, et c'est un article de foi que je serais
fache de voir mettre en doute, Porthos.
— Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
realite, cet homme est ne pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-etre plus a gagner.
— Comment cela?» dirent a la fois Porthos et Aramis.
Quant a Athos, fidele a son systeme de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
«Planchet, dit d'Artagnan a son domestique, qui passait en ce
moment la tete par la porte entrebaillee pour tacher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
proprietaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
prefere.
— Ah ca, mais vous avez donc credit ouvert chez votre
proprietaire? demanda Porthos.
— Oui, repondit d'Artagnan, a compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons querir
d'autre.
— Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
— J'ai toujours dit que d'Artagnan etait la forte tete de nous
quatre, fit Athos, qui, apres avoir emis cette opinion a laquelle
d'Artagnan repondit par un salut, retomba aussitot dans son
silence accoutume.
— Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.
— Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, a moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve interesse a cette
confidence, a ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.
— Soyez tranquilles, repondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura a se plaindre de ce que j'ai a vous dire.»
Et alors il raconta mot a mot a ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hote, et comment l'homme qui avait enleve
la femme du digne proprietaire etait le meme avec lequel il avait
eu maille a partir a l'hotellerie du Franc Meunier.
«Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos apres avoir goute le
vin en connaisseur et indique d'un signe de tete qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante a soixante
pistoles. Maintenant, reste a savoir si cinquante a soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre tetes.
— Mais faites attention, s'ecria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enlevee, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-etre, et tout cela parce qu'elle est
fidele a sa maitresse!
— Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
echauffez un peu trop, a mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a ete creee pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos miseres.»
Athos, a cette sentence d'Aramis, fronca le sourcil et se mordit
les levres.
«Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiete, s'ecria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal persecute, et qui voit tomber, les unes apres les autres,
les tetes de tous ses amis.
— Pourquoi aime-t-elle ce que nous detestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?
— L'Espagne est sa patrie, repondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la meme
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.
— Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais etait
bien digne d'etre aime. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.
— Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'etais au Louvre le jour ou il a seme ses perles, et pardieu!
j'en ai ramasse deux que j'ai bien vendues dix pistoles piece. Et
toi, Aramis, le connais-tu?
— Aussi bien que vous, messieurs, car j'etais de ceux qui l'ont
arrete dans le jardin d'Amiens, ou m'avait introduit
M. de Putange, l'ecuyer de la reine. J'etais au seminaire a cette
epoque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.
— Ce qui ne m'empecherait pas, dit d'Artagnan, si je savais ou
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire pres de la reine, ne fut-ce que pour faire engager M. le
cardinal; car notre veritable, notre seul, notre eternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tete.
— Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?
— Elle en a peur.
— Attendez donc, dit Aramis.
— Quoi? demanda Porthos.
— Allez toujours, je cherche a me rappeler des circonstances.
— Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlevement de cette femme de la reine se rattache aux evenements
dont nous parlons, et peut-etre a la presence de M. de Buckingham
a Paris.
— Le Gascon est plein d'idees, dit Porthos avec admiration.
— J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.
— Messieurs, reprit Aramis, ecoutez ceci.
— Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.
— Hier je me trouvais chez un savant docteur en theologie que je
consulte quelquefois pour mes etudes...»
Athos sourit.
«Il habite un quartier desert, continua Aramis: ses gouts, sa
profession l'exigent. Or, au moment ou je sortais de chez lui...»
Ici Aramis s'arreta.
«Eh bien? demanderent ses auditeurs, au moment ou vous sortiez de
chez lui?»
Aramis parut faire un effort sur lui-meme, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arreter par quelque obstacle
imprevu; mais les yeux de ses trois compagnons etaient fixes sur
lui, leurs oreilles attendaient beantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.
«Ce docteur a une niece, continua Aramis.
— Ah! il a une niece! interrompit Porthos.
— Dame fort respectable», dit Aramis.
Les trois amis se mirent a rire.
«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.
— Nous sommes croyants comme des mahometistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.
— Je continue donc, reprit Aramis. Cette niece vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en meme temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire a son carrosse.
— Ah! elle a un carrosse, la niece du docteur? interrompit
Porthos, dont un des defauts etait une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.
— Porthos, reprit Aramis, je vous ai deja fait observer plus
d'une fois que vous etes fort indiscret, et que cela vous nuit
pres des femmes.
— Messieurs, messieurs, s'ecria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est serieuse; tachons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
— Tout a coup, un homme grand, brun, aux manieres de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du votre, d'Artagnan.
— Le meme peut-etre, dit celui-ci.
— C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagne de cinq ou six hommes qui le suivaient a dix pas en
arriere, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant a la dame que j'avais
sous le bras...
— A la niece du docteur?
— Silence donc, Porthos! dit Athos, vous etes insupportable.
— Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre resistance, sans faire le moindre bruit.»
— Il vous avait pris pour Buckingham! s'ecria d'Artagnan.
— Je le crois, repondit Aramis.
— Mais cette dame? demanda Porthos.
— Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.
— Justement, repondit Aramis.
— Le Gascon est le diable! s'ecria Athos, rien ne lui echappe.
— Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...
— J'avais un manteau enorme, dit Aramis.
— Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?
— Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laisse
prendre par la tournure; mais le visage...
— J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
— Oh! mon Dieu, s'ecria Porthos, que de precautions pour etudier
la theologie!
— Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps a badiner; eparpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.
— Une femme de condition si inferieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les levres avec mepris.
— C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-etre un calcul de Sa Majeste d'avoir ete, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes tetes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.
— Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.
— C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez payes d'un autre cote.»
En ce moment, un bruit precipite de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'elanca
dans la chambre ou se tenait le conseil.
«Ah! messieurs, s'ecria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arreter; sauvez-moi,
sauvez-moi!»
Porthos et Aramis se leverent.
«Un moment, s'ecria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs epees a demi tirees; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.
— Cependant, s'ecria Porthos, nous ne laisserons pas...
— Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
repete, la forte tete de nous tous, et moi, pour mon compte, je
declare que je lui obeis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan.»
En ce moment, les quatre gardes apparurent a la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'epee au
cote, hesiterent a aller plus loin.
«Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous etes ici chez
moi, et nous sommes tous de fideles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.
— Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas a ce que nous
executions les ordres que nous avons recus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.
— Au contraire, messieurs, et nous vous preterions main-forte, si
besoin etait.
— Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.
— Tu es un niais, dit Athos, silence!
— Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.
— Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, repondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
defendre, on nous arrete avec vous.
— Il me semble, cependant...
— Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de defendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
premiere fois, et encore a quelle occasion, il vous le dira lui-
meme, pour me venir reclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Repondez!
— C'est la verite pure, s'ecria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...
— Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!»
Et d'Artagnan poussa le mercier tout etourdi aux mains des gardes,
en lui disant:
«Vous etes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent, a moi! a un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.»
Les sbires se confondirent en remerciements et emmenerent leur
proie.
Au moment ou ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'epaule du
chef:
«Ne boirai-je pas a votre sante et vous a la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
liberalite de M. Bonacieux.
— Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
— Donc, a la votre, monsieur... comment vous nommez-vous?
— Boisrenard.
— Monsieur Boisrenard!
— A la votre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, a votre
tour, s'il vous plait?
— D'Artagnan.
— A la votre, monsieur d'Artagnan!
— Et par-dessus toutes celles-la, s'ecria d'Artagnan comme
emporte par son enthousiasme, a celle du roi et du cardinal.»
Le chef des sbires eut peut-etre doute de la sincerite de
d'Artagnan, si le vin eut ete mauvais; mais le vin etait bon, il
fut convaincu.
«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite la? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouverent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arreter au milieu d'eux un malheureux qui
crie a l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!
— Porthos, dit Aramis, Athos t'a deja prevenu que tu etais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras a la place de M. de Treville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.
— Ah ca, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?
— Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en felicite.
— Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite a Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?
— Cependant... dit Porthos.
— Etends la main et jure!» s'ecrierent a la fois Athos et Aramis.
Vaincu par l'exemple, maugreant tout bas, Porthos etendit la main,
et les quatre amis repeterent d'une seule voix la formule dictee
par d'Artagnan:
«Tous pour un, un pour tous.»
«C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car a partir de ce moment, nous voila
aux prises avec le cardinal.»
CHAPITRE X
UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE
L'invention de la souriciere ne date pas de nos jours; des que les
societes, en se formant, eurent invente une police quelconque,
cette police, a son tour, inventa les souricieres.
Comme peut-etre nos lecteurs ne sont pas familiarises encore avec
l'argot de la rue de Jerusalem, et que c'est, depuis que nous
ecrivons — et il y a quelque quinze ans de cela —, la premiere
fois que nous employons ce mot applique a cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souriciere.
Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrete un
individu soupconne d'un crime quelconque, on tient secrete
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
premiere piece, on ouvre la porte a tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrete; de cette facon, au bout de deux
ou trois jours, on tient a peu pres tous les familiers de
l'etablissement.
Voila ce que c'est qu'une souriciere.
On fit donc une souriciere de l'appartement de maitre Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interroge par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une allee particuliere
conduisait au premier etage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui etaient exemptes de toutes visites.
D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'etaient
mis en quete chacun de son cote, et n'avaient rien trouve, rien
decouvert. Athos avait ete meme jusqu'a questionner
M. de Treville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort etonne son capitaine. Mais M. de Treville
ne savait rien, sinon que, la derniere fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi etait inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veille ou pleure. Mais cette
derniere circonstance l'avait peu frappe, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.
M. de Treville recommanda en tout cas a Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la meme
recommandation a ses camarades.
Quant a d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fenetres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
ote les carreaux du plancher, qu'il avait creuse le parquet et
qu'un simple plafond le separait de la chambre au-dessous, ou se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accuses.
Les interrogatoires, precedes d'une perquisition minutieuse operee
sur la personne arretee, etaient presque toujours ainsi concus:
«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?
— M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?
— L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?»
«S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit a lui-meme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils a
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point a Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine.»
D'Artagnan s'arreta a cette idee, qui, d'apres tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilite.
En attendant, la souriciere etait en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.
Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Treville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commencait sa
besogne, on entendit frapper a la porte de la rue; aussitot cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre a la
souriciere.
D'Artagnan s'elanca vers l'endroit decarrele, se coucha ventre a
terre et ecouta.
Des cris retentirent bientot, puis des gemissements qu'on
cherchait a etouffer. D'interrogatoire, il n'en etait pas
question.
«Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle resiste, — on la violente, — les miserables!»
Et d'Artagnan, malgre sa prudence, se tenait a quatre pour ne pas
se meler a la scene qui se passait au-dessous de lui.
«Mais je vous dis que je suis la maitresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens a la reine!» s'ecriait la malheureuse femme.
«Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouve ce que tout le monde cherche?»
«C'est justement vous que nous attendions», reprirent les
interrogateurs.
La voix devint de plus en plus etouffee: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime resistait autant qu'une
femme peut resister a quatre hommes.
«Pardon, messieurs, par...», murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticules.
«Ils la baillonnent, ils vont l'entrainer, s'ecria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon epee; bon, elle est a mon
cote. Planchet!
— Monsieur?
— Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
surement chez lui, peut-etre tous les trois seront-ils rentres.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Treville.
— Mais ou allez-vous, monsieur, ou allez-vous?
— Je descends par la fenetre, s'ecria d'Artagnan, afin d'etre
plus tot arrive; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours ou je te dis.
— Tais-toi, imbecile», dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fenetre, il se laissa tomber du premier etage, qui
heureusement n'etait pas eleve, sans se faire une ecorchure.
Puis il alla aussitot frapper a la porte en murmurant:
«Je vais me faire prendre a mon tour dans la souriciere, et
malheur aux chats qui se frotteront a pareille souris.»
A peine le marteau eut-il resonne sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approcherent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'epee nue, s'elanca dans
l'appartement de maitre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-meme sur lui.
Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trepignements, un cliquetis d'epees et un bruit prolonge
de meubles. Puis, un moment apres, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'etaient mis aux fenetres pour en connaitre la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vetus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouches, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est-a-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.
D'Artagnan etait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils etait arme, encore se defendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essaye
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois egratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient epouvantes. Dix minutes avaient suffi a leur
defaite et d'Artagnan etait reste maitre du champ de bataille.
Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenetres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'emeutes et de
rixes perpetuelles, les refermerent des qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout etait fini.
D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
D'Artagnan, reste seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme etait renversee sur un fauteuil et a demi
evanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.
C'etait une charmante femme de vingt-cinq a vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez legerement retrousse, des dents
admirables, un teint marbre de rose et d'opale. La cependant
s'arretaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains etaient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annoncaient pas la femme de qualite. Heureusement
d'Artagnan n'en etait pas encore a se preoccuper de ces details.
Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en etait aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit a terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le meme chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.
Depuis ce temps, d'Artagnan se mefiait des mouchoirs armories; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramasse dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement etait vide, et qu'elle etait seule avec son
liberateur. Elle lui tendit aussitot les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
«Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvee; permettez-
moi que je vous remercie.
— Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme eut fait a ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.
— Si fait, monsieur, si fait, et j'espere vous prouver que vous
n'avez pas rendu service a une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?
— Madame, ces hommes etaient bien autrement dangereux que ne
pourraient etre des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant a votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire a la
Bastille.
— Mon mari a la Bastille! s'ecria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence meme!»
Et quelque chose comme un sourire percait sur la figure encore
tout effrayee de la jeune femme.
«Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir a la fois le bonheur et le malheur d'etre votre
mari.
— Mais, monsieur, vous savez donc...
— Je sais que vous avez ete enlevee, madame.
— Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.
— Par un homme de quarante a quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basane, avec une cicatrice a la tempe gauche.
— C'est cela, c'est cela; mais son nom?
— Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.
— Et mon mari savait-il que j'avais ete enlevee?
— Il en avait ete prevenu par une lettre que lui avait ecrite le
ravisseur lui-meme.
— Et soupconne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la
cause de cet evenement?
— Il l'attribuait, je crois, a une cause politique.
— J'en ai doute d'abord, et maintenant je le pense comme lui.
Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupconnee un seul
instant...?
— Ah! loin de la, madame, il etait trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour.»
Un second sourire presque imperceptible effleura les levres rosees
de la belle jeune femme.
— J'ai profite d'un moment ou l'on m'a laissee seule, et comme je
savais depuis ce matin a quoi m'en tenir sur mon enlevement, a
l'aide de mes draps je suis descendue par la fenetre; alors, comme
je croyais mon mari ici, je suis accourue.
— Pour vous mettre sous sa protection?
— Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il etait
incapable de me defendre; mais comme il pouvait nous servir a
autre chose, je voulais le prevenir.
— De quoi?
— Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le
dire.
— D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que
je suis, je vous rappelle a la prudence), d'ailleurs je crois que
nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des
confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec
main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai
bien fait prevenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura
trouves chez eux!
A ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et
l'entraina vivement.
«Mais ou fuir? dit d'Artagnan, ou nous sauver?
— Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis apres nous
verrons.»
Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagerent dans la rue des Fosses-Monsieur-le-Prince et ne
s'arreterent qu'a la place Saint-Sulpice.
«Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et ou
voulez-vous que je vous conduise?
— Je suis fort embarrassee de vous repondre, je vous l'avoue, dit
Mme Bonacieux; mon intention etait de faire prevenir M. de La
Porte par mon mari, afin que M. de La Porte put nous dire
precisement ce qui s'etait passe au Louvre depuis trois jours, et
s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y presenter.
— Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prevenir M. de La
Porte.
— Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on
connait M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui,
tandis qu'on ne vous connait pas, vous, et que l'on vous fermera
la porte.
— Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien a quelque guichet du
Louvre un concierge qui vous est devoue, et qui grace a un mot
d'ordre...»
Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
«Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitot que vous vous en seriez servi?
— Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un
accent a la verite duquel il n'y avait pas a se tromper.
— Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-etre au bout de votre
devouement.
— Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai
pour servir le roi et etre agreable a la reine, dit d'Artagnan;
disposez donc de moi comme d'un ami.
— Mais moi, ou me mettrez-vous pendant ce temps-la?
— N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte
puisse revenir vous prendre?
— Non, je ne veux me fier a personne.
— Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes a la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.
— Qu'est-ce qu'Athos?
— Un de mes amis.
— Mais s'il est chez lui et qu'il me voie?
— Il n'y est pas, et j'emporterai la clef apres vous avoir fait
entrer dans son appartement.
— Mais s'il revient?
— Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amene
une femme, et que cette femme est chez lui.
— Mais cela me compromettra tres fort, savez-vous!
— Que vous importe! on ne vous connait pas; d'ailleurs nous
sommes dans une situation a passer par-dessus quelques
convenances!
— Allons donc chez votre ami. Ou demeure-t-il?
— Rue Ferou, a deux pas d'ici.
— Allons.»
Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prevu
d'Artagnan, Athos n'etait pas chez lui: il prit la clef, qu'on
avait l'habitude de lui donner comme a un ami de la maison, monta
l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement
dont nous avons deja fait la description.
«Vous etes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans
et n'ouvrez a personne, a moins que vous n'entendiez frapper trois
coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapproches
l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus
leger.
— C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, a mon tour de vous
donner mes instructions.
— J'ecoute.
— Presentez-vous au guichet du Louvre, du cote de la rue de
l'Echelle, et demandez Germain.
— C'est bien. Apres?
— Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui
repondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitot il se
mettra a vos ordres.
— Et que lui ordonnerai-je?
— D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la
reine.
— Et quand il l'aura ete chercher et que M. de La Porte sera
venu?
— Vous me l'enverrez.
— C'est bien, mais ou et comment vous reverrai-je?
— Y tenez-vous beaucoup a me revoir?
— Certainement.
— Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
— Je compte sur votre parole.
— Comptez-y.»
D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lancant le coup d'oeil le
plus amoureux qu'il lui fut possible de concentrer sur sa
charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier,
il entendit la porte se fermer derriere lui a double tour. En deux
bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de Echelle,
dix heures sonnaient. Tous les evenements que nous venons de
raconter s'etaient succede en une demi-heure.
Tout s'executa comme l'avait annonce Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina; dix minutes apres, La Porte etait dans
la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua ou
etait Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de
l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, a
peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.
«Jeune homme, dit-il a d'Artagnan, un conseil.
— Lequel?
— Vous pourriez etre inquiete pour ce qui vient de se passer.
— Vous croyez?
— Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?
— Eh bien?
— Allez le voir pour qu'il puisse temoigner que vous etiez chez
lui a neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi.»
D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes a son
cou, il arriva chez M. de Treville, mais, au lieu de passer au
salon avec tout le monde, il demanda a entrer dans son cabinet.
Comme d'Artagnan etait un des habitues de l'hotel, on ne fit
aucune difficulte d'acceder a sa demande; et l'on alla prevenir
M. de Treville que son jeune compatriote, ayant quelque chose
d'important a lui dire, sollicitait une audience particuliere.
Cinq minutes apres, M. de Treville demandait a d'Artagnan ce qu'il
pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite a
une heure si avancee.
«Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profite du moment ou
il etait reste seul pour retarder l'horloge de trois quarts
d'heure; j'ai pense que, comme il n'etait que neuf heures vingt-
cinq minutes, il etait encore temps de me presenter chez vous.
— Neuf heures vingt-cinq minutes! s'ecria M. de Treville en
regardant sa pendule; mais c'est impossible!
— Voyez plutot, monsieur, dit d'Artagnan, voila qui fait foi.
— C'est juste, dit M. de Treville, j'aurais cru qu'il etait plus
tard. Mais voyons, que me voulez-vous?»
Alors d'Artagnan fit a M. de Treville une longue histoire sur la
reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait concues a l'egard de
Sa Majeste; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets
du cardinal a l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une
tranquillite et un aplomb dont M. de Treville fut d'autant mieux
la dupe, que lui-meme, comme nous l'avons dit, avait remarque
quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.
A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Treville, qui le
remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours a
coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le
salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il
avait oublie sa canne: en consequence, il remonta precipitamment,
rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule a son
heure, pour qu'on ne put pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle
avait ete derangee, et sur desormais qu'il y avait un temoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientot
dans la rue.
CHAPITRE XI
L'INTRIGUE SE NOUE
Sa visite faite a M. de Treville, d'Artagnan prit, tout pensif, le
plus long pour rentrer chez lui.
A quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'ecartait ainsi de sa route,
regardant les etoiles du ciel, et tantot soupirant tantot
souriant?
Il pensait a Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la
jeune femme etait presque une idealite amoureuse. Jolie,
mysterieuse, initiee a presque tous les secrets de cour, qui
refletaient tant de charmante gravite sur ses traits gracieux,
elle etait soupconnee de n'etre pas insensible, ce qui est un
attrait irresistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan
l'avait delivree des mains de ces demons qui voulaient la fouiller
et la maltraiter, et cet important service avait etabli entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si
facilement un plus tendre caractere.
D'Artagnan se voyait deja, tant les reves marchent vite sur les
ailes de l'imagination, accoste par un messager de la jeune femme
qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaine d'or
ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient
sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale,
ils n'avaient pas plus de vergogne a l'endroit de leurs
maitresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de
precieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essaye de
conquerir la fragilite de leurs sentiments par la solidite de
leurs dons.
On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles
qui n'etaient que belles donnaient leur beaute, et de la vient
sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a. Celles qui etaient riches donnaient en
outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre
de heros de cette galante epoque qui n'eussent gagne ni leurs
eperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus
ou moins garnie que leur maitresse attachait a l'arcon de leur
selle.
D'Artagnan ne possedait rien; l'hesitation du provincial, vernis
leger, fleur ephemere, duvet de la peche, s'etait evaporee au vent
des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient
a leur ami. D'Artagnan, suivant l'etrange coutume du temps, se
regardait a Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que
dans les Flandres: l'Espagnol la-bas, la femme ici. C'etait
partout un ennemi a combattre, des contributions a frapper.
Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan etait mu d'un sentiment
plus noble et plus desinteresse. Le mercier lui avait dit qu'il
etait riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais
comme l'etait M. Bonacieux, ce devait etre la femme qui tenait la
clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influe en rien sur le
sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'interet etait
reste a peu pres etranger a ce commencement d'amour qui en avait
ete la suite. Nous disons: a peu pres, car l'idee qu'une jeune
femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en meme temps,
n'ote rien a ce commencement d'amour, et tout au contraire le
corrobore.
Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices
aristocratiques qui vont bien a la beaute. Un bas fin et blanc,
une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied,
un frais ruban sur la tete, ne font point jolie une femme laide,
mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui
gagnent a tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.
Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous
n'avons pas cache l'etat de sa fortune, d'Artagnan n'etait pas un
millionnaire; il esperait bien le devenir un jour, mais le temps
qu'il se fixait lui-meme pour cet heureux changement etait assez
eloigne. En attendant, quel desespoir que de voir une femme qu'on
aime desirer ces mille riens dont les femmes composent leur
bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins,
quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-meme; et quoique ce soit
ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette
jouissance, il est rare que ce soit a lui qu'en revienne la
reconnaissance.
Puis d'Artagnan, dispose a etre l'amant le plus tendre, etait en
attendant un ami tres devoue. Au milieu de ses projets amoureux
sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie
Mme Bonacieux etait femme a promener dans la plaine Saint-Denis ou
dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et
d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle
conquete. Puis, quand on a marche longtemps, la faim arrive;
d'Artagnan depuis quelque temps avait remarque cela. On ferait de
ces petits diners charmants ou l'on touche d'un cote la main d'un
ami, et de l'autre le pied d'une maitresse. Enfin, dans les
moments pressants, dans les positions extremes, d'Artagnan serait
le sauveur de ses amis.
Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait pousse dans les mains des
sbires en le reniant bien haut et a qui il avait promis tout bas
de le sauver? Nous devons avouer a nos lecteurs que d'Artagnan n'y
songeait en aucune facon, ou que, s'il y songeait, c'etait pour se
dire qu'il etait bien ou il etait, quelque part qu'il fut. L'amour
est la plus egoiste de toutes les passions.
Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son
hote ou fait semblant de l'oublier, sous pretexte qu'il ne sait
pas ou on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous
savons ou il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon
amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons a lui plus
tard.
D'Artagnan, tout en reflechissant a ses futures amours, tout en
parlant a la nuit, tout en souriant aux etoiles, remontait la rue
du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors.
Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'idee lui etait
venue d'aller faire une visite a son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet
avec invitation de se rendre immediatement a la souriciere. Or, si
Aramis s'etait trouve chez lui lorsque Planchet y etait venu, il
avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-etre, ils n'avaient
du savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce
derangement meritait donc une explication, voila ce que disait
tout haut d'Artagnan.
Puis, tout bas, il pensait que c'etait pour lui une occasion de
parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon
son coeur, etait deja tout plein. Ce n'est pas a propos d'un
premier amour qu'il faut demander de la discretion. Ce premier
amour est accompagne d'une si grande joie, qu'il faut que cette
joie deborde, sans cela elle vous etoufferait.
Paris depuis deux heures etait sombre et commencait a se faire
desert. Onze heures sonnaient a toutes les horloges du faubourg
Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une
ruelle situee sur l'emplacement ou passe aujourd'hui la rue
d'Assas, respirant les emanations embaumees qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins
rafraichis par la rosee du soir et par la brise de la nuit. Au
loin resonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les
chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine.
Arrive au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna a gauche. La maison
qu'habitait Aramis se trouvait situee entre la rue Cassette et la
rue Servandoni.
D'Artagnan venait de depasser la rue Cassette et reconnaissait
deja la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de
sycomores et de clematites qui formaient un vaste bourrelet au-
dessus d'elle lorsqu'il apercut quelque chose comme une ombre qui
sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose etait enveloppe
d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'etait un homme;
mais, a la petitesse de la taille, a l'incertitude de la demarche,
a l'embarras du pas, il reconnut bientot une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eut pas ete bien sure de la maison qu'elle
cherchait, levait les yeux pour se reconnaitre, s'arretait,
retournait en arriere, puis revenait encore. D'Artagnan fut
intrigue.
«Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il. A son allure, on
voit qu'elle est jeune; peut-etre jolie. Oh! oui. Mais une femme
qui court les rues a cette heure ne sort guere que pour aller
rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous,
ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations.»
Cependant, la jeune femme s'avancait toujours, comptant les
maisons et les fenetres. Ce n'etait, au reste, chose ni longue, ni
difficile. Il n'y avait que trois hotels dans cette partie de la
rue, et deux fenetres ayant vue sur cette rue; l'une etait celle
d'un pavillon parallele a celui qu'occupait Aramis, l'autre etait
celle d'Aramis lui-meme.
«Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la niece du theologien
revenait a l'esprit; pardieu! il serait drole que cette colombe
attardee cherchat la maison de notre ami. Mais sur mon ame, cela y
ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux
avoir le coeur net.»
Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans
le cote le plus obscur de la rue, pres d'un banc de pierre situe
au fond d'une niche.
La jeune femme continua de s'avancer, car outre la legerete de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une
petite toux qui denoncait une voix des plus fraiches. D'Artagnan
pensa que cette toux etait un signal.
Cependant, soit qu'on eut repondu a cette toux par un signe
equivalent qui avait fixe les irresolutions de la nocturne
chercheuse, soit que sans secours etranger elle eut reconnu
qu'elle etait arrivee au bout de sa course, elle s'approcha
resolument du volet d'Aramis et frappa a trois intervalles egaux
avec son doigt recourbe.
«C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur
l'hypocrite! je vous y prends a faire de la theologie!»
Les trois coups etaient a peine frappes, que la croisee interieure
s'ouvrit et qu'une lumiere parut a travers les vitres du volet.
«Ah! ah! fit l'ecouteur non pas aux portes, mais aux fenetres, ah!
la visite etait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame
entrera par escalade. Tres bien!»
Mais, au grand etonnement de d'Artagnan, le volet resta ferme. De
plus, la lumiere qui avait flamboye un instant, disparut, et tout
rentra dans l'obscurite.
D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'ecouter de toutes ses oreilles.
Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'interieur.
La jeune femme de la rue repondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.
On juge si d'Artagnan regardait et ecoutait avec avidite.
Malheureusement, la lumiere avait ete transportee dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'etaient habitues a la
nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont, a ce qu'on assure,
comme ceux des chats, la propriete de voir pendant la nuit.
D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle deploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir.
Cet objet deploye, elle en fit remarquer le coin a son
interlocuteur.
Cela rappela a d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouve aux pieds
de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappele celui qu'il avait
trouve aux pieds d'Aramis.
«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»
Place ou il etait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis,
nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun
doute que ce fut son ami qui dialoguat de l'interieur avec la dame
de l'exterieur; la curiosite l'emporta donc sur la prudence, et,
profitant de la preoccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en
scene, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'eclair, mais
etouffant le bruit de ses pas, il alla se coller a un angle de la
muraille, d'ou son oeil pouvait parfaitement plonger dans
l'interieur de l'appartement d'Aramis.
Arrive la, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'etait
pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'etait une
femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnaitre la
forme de ses vetements, mais pas assez pour distinguer ses traits.
Au meme instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir
de sa poche, et l'echangea avec celui qu'on venait de lui montrer.
Puis, quelques mots furent prononces entre les deux femmes. Enfin
le volet se referma; la femme qui se trouvait a l'exterieur de la
fenetre se retourna, et vint passer a quatre pas de d'Artagnan en
abaissant la coiffe de sa mante; mais la precaution avait ete
prise trop tard, d'Artagnan avait deja reconnu Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux! Le soupcon que c'etait elle lui avait deja traverse
l'esprit quand elle avait tire le mouchoir de sa poche; mais
quelle probabilite que Mme Bonacieux qui avait envoye chercher
M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, courut
les rues de Paris seule a onze heures et demie du soir, au risque
de se faire enlever une seconde fois?
Il fallait donc que ce fut pour une affaire bien importante; et
quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans?
L'amour.
Mais etait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre
personne qu'elle s'exposait a de semblables hasards? Voila ce que
se demandait a lui-meme le jeune homme, que le demon de la
jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre.
Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer ou allait
Mme Bonacieux: c'etait de la suivre. Ce moyen etait si simple, que
d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct.
Mais, a la vue du jeune homme qui se detachait de la muraille
comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit
retentir derriere elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et
s'enfuit.
D'Artagnan courut apres elle. Ce n'etait pas une chose difficile
pour lui que de rejoindre une femme embarrassee dans son manteau.
Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'etait
engagee. La malheureuse etait epuisee, non pas de fatigue, mais de
terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'epaule, elle
tomba sur un genou en criant d'une voix etranglee:
«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»
D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille;
mais comme il sentait a son poids qu'elle etait sur le point de se
trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de
devouement. Ces protestations n'etaient rien pour Mme Bonacieux;
car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix etait tout. La jeune
femme crut reconnaitre le son de cette voix: elle rouvrit les
yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur,
et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.
«Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!
— Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoye pour
veiller sur vous.
— Etait-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda
avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le
caractere un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle
toute crainte avait disparu du moment ou elle avait reconnu un ami
dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi.
«Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route; j'ai vu une femme frapper a la fenetre d'un de
mes amis...
— D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.
— Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.
— Aramis! qu'est-ce que cela?
— Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas
Aramis?
— C'est la premiere fois que j'entends prononcer ce nom.
— C'est donc la premiere fois que vous venez a cette maison?
— Sans doute.
— Et vous ne saviez pas qu'elle fut habitee par un jeune homme?
— Non.
— Par un mousquetaire?
— Nullement.
— Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher?
— Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la
personne a qui j'ai parle est une femme.
— C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis.
— Je n'en sais rien.
— Puisqu'elle loge chez lui.
— Cela ne me regarde pas.
— Mais qui est-elle?
— Oh! cela n'est point mon secret.
— Chere madame Bonacieux, vous etes charmante; mais en meme temps
vous etes la femme la plus mysterieuse...
— Est-ce que je perds a cela?
— Non; vous etes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le
bras.
— Bien volontiers. Et maintenant?
— Maintenant, conduisez-moi.
— Ou cela?
— Ou je vais.
— Mais ou allez-vous?
— Vous le verrez, puisque vous me laisserez a la porte.
— Faudra-t-il vous attendre?
— Ce sera inutile.
— Vous reviendrez donc seule? Peut-etre oui, peut-etre non.
— Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un
homme, sera-t-elle une femme?
— Je n'en sais rien encore.
— Je le saurai bien, moi!
— Comment cela?
— Je vous attendrai pour vous voir sortir.
— En ce cas, adieu!
— Comment cela?
— Je n'ai pas besoin de vous.
— Mais vous aviez reclame...
— L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.
— Le mot est un peu dur!
— Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgre eux?
— Des indiscrets.
— Le mot est trop doux.
— Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.
— Pourquoi vous etre prive du merite de le faire tout de suite?
— N'y en a-t-il donc aucun a se repentir?
— Et vous repentez-vous reellement?
— Je n'en sais rien moi-meme. Mais ce que je sais, c'est que je
vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez
vous accompagner jusqu'ou vous allez.
— Et vous me quitterez apres?
— Oui.
— Sans m'epier a ma sortie?
— Non.
— Parole d'honneur?
— Foi de gentilhomme!
— Prenez mon bras et marchons alors.»
D'Artagnan offrit son bras a Mme Bonacieux, qui s'y suspendit,
moitie rieuse, moitie tremblante, et tous deux gagnerent le haut
de la rue de La Harpe. Arrivee la, la jeune femme parut hesiter,
comme elle avait deja fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, a
de certains signes, elle sembla reconnaitre une porte; et
s'approchant de cette porte:
«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire;
mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvee de
tous les dangers auxquels, seule, j'eusse ete exposee. Mais le
moment est venu de tenir votre parole: je suis arrivee a ma
destination.
— Et vous n'aurez plus rien a craindre en revenant?
— Je n'aurai a craindre que les voleurs.
— N'est-ce donc rien?
— Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi.
— Vous oubliez ce beau mouchoir brode, armorie.
— Lequel?
— Celui que j'ai trouve a vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.
— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'ecria la jeune femme,
voulez-vous me perdre?
— Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un
seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on
entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'ecria
d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent
regard, tenez! soyez plus genereuse, confiez-vous a moi; n'avez-
vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que devouement et
sympathie dans mon coeur?
— Si fait, repondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes
secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre
chose.
— C'est bien, dit d'Artagnan, je les decouvrirai; puisque ces
secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces
secrets deviennent les miens.
— Gardez-vous-en bien, s'ecria la jeune femme avec un serieux qui
fit frissonner d'Artagnan malgre lui. Oh! ne vous melez en rien de
ce qui me regarde, ne cherchez point a m'aider dans ce que
j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'interet que
je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que
je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutot a ce que je vous dis.
Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce
soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.
— Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan
pique.
— Voila deux ou trois fois que vous avez prononce ce nom,
monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais
pas.
— Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez ete
frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop credule,
aussi!
— Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous creez ce personnage.
— Je n'invente rien, madame, je ne cree rien, je dis l'exacte
verite.
— Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison?
— Je le dis et je le repete pour la troisieme fois, cette maison
est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.
— Tout cela s'eclaircira plus tard, murmura la jeune femme:
maintenant, monsieur, taisez-vous.
— Si vous pouviez voir mon coeur tout a decouvert, dit
d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosite, que vous auriez pitie
de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez a l'instant meme ma
curiosite. On n'a rien a craindre de ceux qui vous aiment.
— Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en
secouant la tete.
— C'est que l'amour m'est venu vite et pour la premiere fois, et
que je n'ai pas vingt ans.»
La jeune femme le regarda a la derobee.
«Ecoutez, je suis deja sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manque avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir
pareil a celui que vous avez montre a cette femme qui etait chez
lui, pour un mouchoir marque de la meme maniere, j'en suis sur.
— Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.
— Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous etiez arretee
avec ce mouchoir, et que ce mouchoir fut saisi, ne seriez-vous pas
compromise?
— Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes:
C.B., Constance Bonacieux?
— Ou Camille de Bois-Tracy.
— Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les
dangers que je cours pour moi-meme ne vous arretent pas, songez a
ceux que vous pouvez courir, vous!
— Moi?
— Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie
a me connaitre.
— Alors, je ne vous quitte plus.
— Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au
nom de la courtoisie d'un gentilhomme, eloignez-vous; tenez, voila
minuit qui sonne, c'est l'heure ou l'on m'attend.
— Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien
refuser a qui me demande ainsi; soyez contente, je m'eloigne.
— Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'epierez pas?
— Je rentre chez moi a l'instant.
— Ah! je le savais bien, que vous etiez un brave jeune homme!»
s'ecria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre
sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.
— D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa
ardemment.
«Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'ecria d'Artagnan
avec cette brutalite naive que les femmes preferent souvent aux
affeteries de la politesse, parce qu'elle decouvre le fond de la
pensee et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
— Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et
en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonne la
sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est
perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si
lorsque je serai deliee un jour, je ne satisferai pas votre
curiosite?
— Et faites-vous la meme promesse a mon amour? s'ecria d'Artagnan
au comble de la joie.
— Oh! de ce cote, je ne veux point m'engager, cela dependra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.
— Ainsi, aujourd'hui, madame...
— Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu'a la
reconnaissance.
— Ah! vous etes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.
— Non, j'use de votre generosite, voila tout. Mais croyez-le
bien, avec certaines gens tout se retrouve.
— Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas
cette soiree, n'oubliez pas cette promesse.
— Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout.
Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait a
minuit juste, et je suis en retard.
— De cinq minutes.
— Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
siecles.
— Quand on aime.
— Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire a un amoureux?
— C'est un homme qui vous attend? s'ecria d'Artagnan, un homme!
— Allons, voila la discussion qui va recommencer, fit
Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'etait pas exempt d'une
certaine teinte d'impatience.
— Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux
avoir tout le merite de mon devouement, ce devouement dut-il etre
une stupidite. Adieu, madame, adieu!»
Et comme s'il ne se fut senti la force de se detacher de la main
qu'il tenait que par une secousse, il s'eloigna tout courant,
tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups
lents et reguliers; puis, arrive a l'angle de la rue, il se
retourna: la porte s'etait ouverte et refermee, la jolie merciere
avait disparu.
D'Artagnan continua son chemin, il avait donne sa parole de ne pas
epier Mme Bonacieux, et sa vie eut-elle dependu de l'endroit ou
elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner,
d'Artagnan serait rentre chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y
rentrait. Cinq minutes apres, il etait dans la rue des Fossoyeurs.
«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire.
Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourne chez lui,
et en rentrant il aura appris qu'une femme y etait venue. Une
femme chez Athos! Apres tout, continua d'Artagnan, il y en avait
bien une chez Aramis. Tout cela est fort etrange, et je serais
bien curieux de savoir comment cela finira.
— Mal, monsieur, mal», repondit une voix que le jeune homme
reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout
haut, a la maniere des gens tres preoccupes, il s'etait engage
dans l'allee au fond de laquelle etait l'escalier qui conduisait a
sa chambre.
«Comment, mal? que veux-tu dire, imbecile? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arrive?
— Toutes sortes de malheurs.
— Lesquels?
— D'abord M. Athos est arrete.
— Arrete! Athos! arrete! pourquoi?
— On l'a trouve chez vous; on l'a pris pour vous.
— Et par qui a-t-il ete arrete?
— Par la garde qu'ont ete chercher les hommes noirs que vous avez
mis en fuite.
— Pourquoi ne s'est-il pas nomme? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
etait etranger a cette affaire?
— Il s'en est bien garde, monsieur; il s'est au contraire
approche de moi et m'a dit: «C'est ton maitre qui a besoin de sa
liberte en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que
je ne sais rien. On le croira arrete, et cela lui donnera du
temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien
qu'on me fasse sortir.»
— Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais
bien la! Et qu'ont fait les sbires?
— Quatre l'ont emmene je ne sais ou, a la Bastille ou au For-
l'Eveque; deux sont restes avec les hommes noirs, qui ont fouille
partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers,
pendant cette expedition, montaient la garde a la porte; puis,
quand tout a ete fini, ils sont partis, laissant la maison vide et
tout ouvert.
— Et Porthos et Aramis?
— Je ne les avais pas trouves, ils ne sont pas venus.
— Mais ils peuvent venir d'un moment a l'autre, car tu leur as
fait dire que je les attendais?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, previens-les de ce
qui m'est arrive, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de
Pin; ici il y aurait danger, la maison peut etre espionnee. Je
cours chez M. de Treville pour lui annoncer tout cela, et je les y
rejoins.
— C'est bien, monsieur, dit Planchet.
— Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en
revenant sur ses pas pour recommander le courage a son laquais.
— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez
pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout
de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard.
— Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutot
que de quitter ton poste.
— Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver a
monsieur que je lui suis attache.»
«Bon, dit en lui-meme d'Artagnan, il parait que la methode que
j'ai employee a l'egard de ce garcon est decidement la bonne: j'en
userai dans l'occasion.»
Et de toute la vitesse de ses jambes, deja quelque peu fatiguees
cependant par les courses de la journee, d'Artagnan se dirigea
vers la rue du Colombier.
M. de Treville n'etait point a son hotel; sa compagnie etait de
garde au Louvre; il etait au Louvre avec sa compagnie.
Il fallait arriver jusqu'a M. de Treville; il etait important
qu'il fut prevenu de ce qui se passait. D'Artagnan resolut
d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la
compagnie de M. des Essarts lui devait etre un passeport.
Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai
pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idee de passer
le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement
introduit sa main dans sa poche et s'etait apercu qu'il n'avait
pas de quoi payer le passeur.
Comme il arrivait a la hauteur de la rue Guenegaud, il vit
deboucher de la rue Dauphine un groupe compose de deux personnes
et dont l'allure le frappa.
Les deux personnes qui composaient le groupe etaient: l'un, un
homme; l'autre, une femme.
La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme
ressemblait a s'y meprendre a Aramis.
En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait
encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la
porte de la rue de La Harpe.
De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.
Le capuchon de la femme etait rabattu, l'homme tenait son mouchoir
sur son visage; tous deux, cette double precaution l'indiquait,
tous deux avaient donc interet a n'etre point reconnus.
Ils prirent le pont: c'etait le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit.
D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que
cette femme, c'etait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'etait
Aramis.
Il sentit a l'instant meme tous les soupcons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.
Il etait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait
deja comme une maitresse. Mme Bonacieux lui avait jure ses grands
dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure apres
qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras
d'Aramis.
D'Artagnan ne reflechit pas seulement qu'il connaissait la jolie
merciere depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien
qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir delivree des hommes noirs
qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il
se regarda comme un amant outrage, trahi, bafoue; le sang et la
colere lui monterent au visage, il resolut de tout eclaircir.
La jeune femme et le jeune homme s'etaient apercus qu'ils etaient
suivis, et ils avaient double le pas. D'Artagnan prit sa course,
les depassa, puis revint sur eux au moment ou ils se trouvaient
devant la Samaritaine, eclairee par un reverbere qui projetait sa
lueur sur toute cette partie du pont.
D'Artagnan s'arreta devant eux, et ils s'arreterent devant lui.
«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant
d'un pas et avec un accent etranger qui prouvait a d'Artagnan
qu'il s'etait trompe dans une partie de ses conjectures.
— Ce n'est pas Aramis! s'ecria-t-il.
— Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et a votre exclamation je
vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
— Vous me pardonnez! s'ecria d'Artagnan.
— Oui, repondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce
n'est pas a moi que vous avez affaire.
— Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas a vous
que j'ai affaire, c'est a madame.
— A madame! vous ne la connaissez pas, dit l'etranger.
— Vous vous trompez, monsieur, je la connais.
— Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur!
j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme;
j'esperais pouvoir compter dessus.
— Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrasse, vous m'aviez
promis...
— Prenez mon bras, madame, dit l'etranger, et continuons notre
chemin.»
Cependant d'Artagnan, etourdi, atterre, aneanti par tout ce qui
lui arrivait, restait debout et les bras croises devant le
mousquetaire et Mme Bonacieux.
Le mousquetaire fit deux pas en avant et ecarta d'Artagnan avec la
main.
D'Artagnan fit un bond en arriere et tira son epee.
En meme temps et avec la rapidite de l'eclair, l'inconnu tira la
sienne.
«Au nom du Ciel, Milord! s'ecria Mme Bonacieux en se jetant entre
les combattants et prenant les epees a pleines mains.
— Milord! s'ecria d'Artagnan illumine d'une idee subite, Milord!
pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez...
— Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux a demi-voix; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.
— Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais,
Milord, et j'etais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer,
Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer
pour Votre Grace.
— Vous etes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant a
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous
m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous a vingt pas
jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous epie, tuez-le!»
D'Artagnan mit son epee nue sous son bras, laissa prendre a
Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, pret a
executer a la lettre les instructions du noble et elegant ministre
de Charles Ier.
Mais heureusement le jeune seide n'eut aucune occasion de donner
au duc cette preuve de son devouement, et la jeune femme et le
beau mousquetaire rentrerent au Louvre par le guichet de l'Echelle
sans avoir ete inquietes...
Quant a d'Artagnan, il se rendit aussitot au cabaret de la Pomme
de Pin, ou il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.
Mais, sans leur donner d'autre explication sur le derangement
qu'il leur avait cause, il leur dit qu'il avait termine seul
l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de
leur intervention. Et maintenant, emportes que nous sommes par
notre recit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et
suivons, dans les detours du Louvre, le duc de Buckingham et son
guide.
CHAPITRE XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
Madame Bonacieux et le duc entrerent au Louvre sans difficulte;
Mme Bonacieux etait connue pour appartenir a la reine; le duc
portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Treville, qui, comme
nous l'avons dit, etait de garde ce soir-la. D'ailleurs Germain
etait dans les interets de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accusee d'avoir introduit son amant au
Louvre, voila tout; elle prenait sur elle le crime: sa reputation
etait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur etait dans le
monde la reputation d'une petite merciere?
Une fois entres dans l'interieur de la cour, le duc et la jeune
femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ
vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une
petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement
fermee la nuit; la porte ceda; tous deux entrerent et se
trouverent dans l'obscurite, mais Mme Bonacieux connaissait tous
les tours et detours de cette partie du Louvre, destinee aux gens
de la suite. Elle referma les portes derriere elle, prit le duc
par la main, fit quelques pas en tatonnant, saisit une rampe,
toucha du pied un degre, et commenca de monter un escalier: le duc
compta deux etages. Alors elle prit a droite, suivit un long
corridor, redescendit un etage, fit quelques pas encore,
introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa
le duc dans un appartement eclaire seulement par une lampe de
nuit, en disant: «Restez ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle
sortit par la meme porte, qu'elle ferma a la clef, de sorte que le
duc se trouva litteralement prisonnier.
Cependant, tout isole qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc
de Buckingham n'eprouva pas un instant de crainte; un des cotes
saillants de son caractere etait la recherche de l'aventure et
l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'etait pas
la premiere fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles
tentatives; il avait appris que ce pretendu message d'Anne
d'Autriche, sur la foi duquel il etait venu a Paris, etait un
piege, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de
la position qu'on lui avait faite, declare a la reine qu'il ne
partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refuse
d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspere, ne fit
quelque folie. Deja elle etait decidee a le recevoir et a le
supplier de partir aussitot, lorsque, le soir meme de cette
decision, Mme Bonacieux, qui etait chargee d'aller chercher le duc
et de le conduire au Louvre, fut enlevee. Pendant deux jours on
ignora completement ce qu'elle etait devenue, et tout resta en
suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La
Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait
d'accomplir la perilleuse entreprise que, sans son arrestation,
elle eut executee trois jours plus tot.
Buckingham, reste seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait a merveille.
A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait a juste titre pour
le plus beau gentilhomme et pour le plus elegant cavalier de
France et d'Angleterre.
Favori de deux rois, riche a millions, tout-puissant dans un
royaume qu'il bouleversait a sa fantaisie et calmait a son
caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une
de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siecles
comme un etonnement pour la posterite.
Aussi, sur de lui-meme, convaincu de sa puissance, certain que les
lois qui regissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre,
allait-il droit au but qu'il s'etait fixe, ce but fut-il si eleve
et si eblouissant que c'eut ete folie pour un autre que de
l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il etait arrive a
s'approcher plusieurs fois de la belle et fiere Anne d'Autriche et
a s'en faire aimer, a force d'eblouissement.
Georges Villiers se placa donc devant une glace, comme nous
l'avons dit, rendit a sa belle chevelure blonde les ondulations
que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa
moustache, et le coeur tout gonfle de joie, heureux et fier de
toucher au moment qu'il avait si longtemps desire, se sourit a
lui-meme d'orgueil et d'espoir.
En ce moment, une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit et une
femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il
jeta un cri, c'etait la reine!
Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-a-
dire qu'elle se trouvait dans tout l'eclat de sa beaute.
Sa demarche etait celle d'une reine ou d'une deesse; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'emeraude, etaient parfaitement beaux, et
tout a la fois pleins de douceur et de majeste.
Sa bouche etait petite et vermeille, et quoique sa levre
inferieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche,
avancat legerement sur l'autre, elle etait eminemment gracieuse
dans le sourire, mais aussi profondement dedaigneuse dans le
mepris.
Sa peau etait citee pour sa douceur et son veloute, sa main et ses
bras etaient d'une beaute surprenante, et tous les poetes du temps
les chantaient comme incomparables.
Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils etaient dans sa jeunesse,
etaient devenus chatains, et qu'elle portait frises tres clair et
avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage,
auquel le censeur le plus rigide n'eut pu souhaiter qu'un peu
moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de
finesse dans le nez.
Buckingham resta un instant ebloui; jamais Anne d'Autriche ne lui
etait apparue aussi belle, au milieu des bals, des fetes, des
carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vetue d'une simple
robe de satin blanc et accompagnee de dona Estefania, la seule de
ses femmes espagnoles qui n'eut pas ete chassee par la jalousie du
roi et par les persecutions de Richelieu.
Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se precipita a
ses genoux, et avant que la reine eut pu l'en empecher, il baisa
le bas de sa robe.
«Duc, vous savez deja que ce n'est pas moi qui vous ai fait
ecrire.
— Oh! oui, madame, oui, Votre Majeste, s'ecria le duc; je sais
que j'ai ete un fou, un insense de croire que la neige
s'animerait, que le marbre s'echaufferait; mais, que voulez-vous,
quand on aime, on croit facilement a l'amour; d'ailleurs je n'ai
pas tout perdu a ce voyage, puisque je vous vois.
— Oui, repondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par pitie pour vous-meme; je vous vois
parce qu'insensible a toutes mes peines, vous vous etes obstine a
rester dans une ville ou, en restant, vous courez risque de la vie
et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous
dire que tout nous separe, les profondeurs de la mer, l'inimitie
des royaumes, la saintete des serments. Il est sacrilege de lutter
contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire
qu'il ne faut plus nous voir.
— Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la durete de vos paroles. Vous parlez de
sacrilege! mais le sacrilege est dans la separation des coeurs que
Dieu avait formes l'un pour l'autre.
— Milord, s'ecria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.
— Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majeste une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
ou trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le desespoir ne peuvent eteindre; un amour qui se
contente d'un ruban egare, d'un regard perdu, d'une parole
echappee?
«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la premiere
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.
«Voulez-vous que je vous dise comment vous etiez vetue la premiere
fois que je vous vis? voulez-vous que je detaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
etiez assise sur des carreaux, a la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renouees sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermee,
un petit bonnet sur votre tete, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de heron.
«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous etiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
etes maintenant, c'est-a-dire cent fois plus belle encore!
— Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conserve son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!
— Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon tresor, mon esperance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'ecrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrieme que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette premiere que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisieme dans les
jardins d'Amiens.
— Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soiree.
— Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soiree heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air etait doux et parfume, comme
le ciel etait bleu et tout emaille d'etoiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu etre un instant seul avec vous; cette fois,
vous etiez prete a tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous etiez appuyee a mon bras, tenez, a
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tete a votre cote, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tete aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de felicites du ciel, de joies du
paradis enfermees dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours a vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-la,
madame, cette nuit-la vous m'aimiez, je vous le jure.
— Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soiree, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se reunissent parfois pour
perdre une femme se soient groupees autour de moi dans cette
fatale soiree; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
ose dire, a la premiere hardiesse a laquelle j'ai eu a repondre,
j'ai appele.
— Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succombe a cette epreuve; mais mon amour, a moi, en est
sorti plus ardent et plus eternel. Vous avez cru me fuir en
revenant a Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le tresor
sur lequel mon maitre m'avait charge de veiller. Ah! que
m'importent a moi tous les tresors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours apres, j'etais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu a me dire: j'avais risque ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas meme touche votre main, et
vous m'avez pardonne en me voyant si soumis et si repentant.
— Oui, mais la calomnie s'est emparee de toutes ces folies dans
lesquelles je n'etais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excite par M. le cardinal, a fait un eclat terrible:
Mme de Vernet a ete chassee, Putange exile, Mme de Chevreuse est
tombee en defaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-meme, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-meme s'y est oppose.
— Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.
«Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expedition de Re et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!
«Je n'ai pas l'espoir de penetrer a main armee jusqu'a Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
necessitera un negociateur, ce negociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai a Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront paye mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera, a moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
etre bien fou, peut-etre bien insense; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?
— Milord, Milord, vous invoquez pour votre defense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.
— Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout a l'heure,
Mme de Chevreuse a ete moins cruelle que vous; Holland l'a aimee,
et elle a repondu a son amour.
— Mme de Chevreuse n'etait pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgre elle par l'expression d'un amour si profond.
— Vous m'aimeriez donc si vous ne l'etiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignite seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez ete Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu esperer? Merci de ces douces paroles,
o ma belle Majeste, cent fois merci.
— Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprete; je n'ai pas
voulu dire...
— Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruaute de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-meme,
on m'a attire dans un piege, j'y laisserai ma vie peut-etre, car,
tenez, c'est etrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir.» Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant a la fois.
«Oh! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel interet plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.
— Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est meme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
preoccupe point de pareils reves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette esperance que vous m'avez presque donnee, aura tout
paye, fut-ce meme ma vie.
— Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des reves. J'ai songe que je vous
voyais couche sanglant, frappe d'une blessure.
— Au cote gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.
— Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cote gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce reve? Je ne l'ai
confie qu'a Dieu, et encore dans mes prieres.
— Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.
— Je vous aime, moi?
— Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les memes reves qu'a moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les memes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez, o reine, et vous me pleurerez?
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc pitie de moi, et partez. Oh! si vous etes frappe en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi fut cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.
— Oh! que vous etes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.
— Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entoure
de gardes qui vous defendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur a vous revoir.
— Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?
— Oui...
— Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un reve; quelque
chose que vous ayez porte et que je puisse porter a mon tour, une
bague, un collier, une chaine.
— Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?
— Oui.
— A l'instant meme?
— Oui.
— Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?
— Oui, je vous le jure!
— Attendez, alors, attendez.»
Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitot, tenant a la main un petit coffret en bois de
rose a son chiffre, tout incruste d'or.
«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en memoire de
moi.»
Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois a genoux.
«Vous m'avez promis de partir, dit la reine.
— Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars.»
Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.
Buckingham appuya avec passion ses levres sur cette belle main,
puis se relevant:
«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, dusse-je bouleverser le monde pour cela.»
Et, fidele a la promesse qu'il avait faite, il s'elanca hors de
l'appartement.
Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les memes precautions et le meme bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.
CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX
Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgre sa position precaire, on n'avait paru
s'inquieter que fort mediocrement; ce personnage etait
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevetraient si bien les unes aux autres, dans
cette epoque a la fois si chevaleresque et si galante.
Heureusement — le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas — heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.
Les estafiers qui l'avaient arrete le conduisirent droit a la
Bastille, ou on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.
De la, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amene, l'objet des plus grossieres
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire a un gentilhomme, et ils le
traitaient en veritable croquant.
Au bout d'une demi-heure a peu pres, un greffier vint mettre fin a
ses tortures, mais non pas a ses inquietudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de facons.
Deux gardes s'emparerent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor ou il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le pousserent dans une chambre
basse, ou il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire etait assis sur la chaise et
occupe a ecrire sur la table.
Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'eloignerent hors de la portee de la
voix.
Le commissaire, qui jusque-la avait tenu sa tete baissee sur ses
papiers, la releva pour voir a qui il avait affaire. Ce
commissaire etait un homme a la mine rebarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs, a la physionomie tenant a la fois de la
fouine et du renard. Sa tete, supportee par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balancant avec un mouvement a
peu pres pareil a celui de la tortue tirant sa tete hors de sa
carapace.
Il commenca par demander a M. Bonacieux ses nom et prenoms, son
age, son etat et son domicile.
L'accuse repondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
etait age de cinquante et un ans, mercier retire et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n° 11.
Le commissaire alors, au lieu de continuer a l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
a se meler des choses publiques.
Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passes, cet exemple des
ministres a venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunement.
Apres cette deuxieme partie de son discours, fixant son regard
d'epervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita a reflechir a la
gravite de sa situation.
Les reflexions du mercier etaient toutes faites: il donnait au
diable l'instant ou M. de La Porte avait eu l'idee de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout ou cette filleule avait ete
recue dame de la lingerie chez la reine.
Le fond du caractere de maitre Bonacieux etait un profond egoisme
mele a une avarice sordide, le tout assaisonne d'une poltronnerie
extreme. L'amour que lui avait inspire sa jeune femme, etant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'enumerer.
Bonacieux reflechit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.
«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprecie plus que personne le merite de
l'incomparable Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'etre
gouvernes.
— Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en etait veritablement ainsi, comment seriez-vous a la Bastille?
— Comment j'y suis, ou plutot pourquoi j'y suis, repliqua
M. Bonacieux, voila ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-meme; mais, a coup sur, ce n'est pas
pour avoir desoblige, sciemment du moins, M. le cardinal.
— Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
etes ici accuse de haute trahison.
— De haute trahison! s'ecria Bonacieux epouvante, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui deteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accuse de haute
trahison? Reflechissez, monsieur, la chose est materiellement
impossible.
— Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accuse
comme si ses petits yeux avaient la faculte de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?
— Oui, monsieur, repondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'etait la ou les affaires allaient s'embrouiller; c'est-a-dire,
j'en avais une.
— Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?
— On me l'a enlevee, monsieur.
— On vous l'a enlevee? dit le commissaire. Ah!»
Bonacieux sentit a ce «ah!» que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.
«On vous l'a enlevee! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?
— Je crois le connaitre.
— Quel est-il?
— Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je soupconne seulement.
— Qui soupconnez-vous? Voyons, repondez franchement.»
M. Bonacieux etait dans la plus grande perplexite: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volonte. Il se decida donc a tout dire.
«Je soupconne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
a fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
a ce qu'il m'a semble, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi.»
Le commissaire parut eprouver quelque inquietude.
«Et son nom? dit-il.
— Oh! quant a son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaitrai a l'instant meme, je vous en reponds,
fut-il entre mille personnes.»
Le front du commissaire se rembrunit.
«Vous le reconnaitriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...
— C'est-a-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-a-dire...
— Vous avez repondu que vous le reconnaitriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prevenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.
— Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'ecria
Bonacieux au desespoir. Je vous ai dit au contraire...
— Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
— Et ou faut-il le conduire? demanda le greffier.
— Dans un cachot.
— Dans lequel?
— Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien»,
repondit le commissaire avec une indifference qui penetra
d'horreur le pauvre Bonacieux.
«Helas! helas! se dit-il, le malheur est sur ma tete; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parle, elle aura avoue
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientot passee; et
demain, a la roue, a la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
pitie de moi!»
Sans ecouter le moins du monde les lamentations de maitre
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient etre
habitues, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenerent, tandis que le commissaire ecrivait en hate une
lettre que son greffier attendait.
Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fut par trop
desagreable, mais parce que ses inquietudes etaient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glisserent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funebres.
Tout a coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire a l'echafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paraitre, au lieu de l'executeur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout pres de leur sauter au
cou.
«Votre affaire s'est fort compliquee depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la verite; car votre repentir peut seul conjurer la colere
du cardinal.
— Mais je suis pret a tout dire, s'ecria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.
— Ou est votre femme, d'abord?
— Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevee.
— Oui, mais depuis hier cinq heures de l'apres-midi, grace a
vous, elle s'est echappee.
— Ma femme s'est echappee! s'ecria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est echappee, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.
— Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue conference dans la
journee?
— Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai ete chez M. d'Artagnan.
— Quel etait le but de cette visite?
— De le prier de m'aider a retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la reclamer; je me trompais, a ce qu'il parait,
et je vous en demande bien pardon.
— Et qu'a repondu M. d'Artagnan?
— M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientot
apercu qu'il me trahissait.
— Vous en imposez a la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrete votre femme, et l'a soustraite a toutes
les recherches.
— M. d'Artagnan a enleve ma femme! Ah ca, mais que me dites-vous
la?
— Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui etre confronte.
— Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'ecria Bonacieux; je ne
serais pas fache de voir une figure de connaissance.
— Faites entrer M. d'Artagnan», dit le commissaire aux deux
gardes.
Les deux gardes firent entrer Athos.
«Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant a Athos,
declarez ce qui s'est passe entre vous et monsieur.
— Mais! s'ecria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez la!
— Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'ecria le commissaire.
— Pas le moins du monde, repondit Bonacieux.
— Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.
— Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
— Comment! vous ne le connaissez pas?
— Non.
— Vous ne l'avez jamais vu?
— Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.
— Votre nom? demanda le commissaire.
— Athos, repondit le mousquetaire.
— Mais ce n'est pas un nom d'homme, ca, c'est un nom de montagne!
s'ecria le pauvre interrogateur qui commencait a perdre la tete.
— C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
— Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.
— Moi?
— Oui, vous.
— C'est-a-dire que c'est a moi qu'on a dit: «Vous etes
M. d'Artagnan?» J'ai repondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont
ecries qu'ils en etaient surs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.
— Monsieur, vous insultez a la majeste de la justice.
— Aucunement, fit tranquillement Athos.
— Vous etes M. d'Artagnan.
— Vous voyez bien que vous me le dites encore.
— Mais, s'ecria a son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute a avoir.
M. d'Artagnan est mon hote, et par consequent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement meme a cause de cela, je dois le
connaitre. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf a vingt
ans a peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Treville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.
— C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai.»
En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.
«Oh! la malheureuse! s'ecria le commissaire.
— Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espere!
— Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.
— Ah ca, s'ecria le mercier exaspere, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire a moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!
— Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrete entre
vous, plan infernal!
— Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous etes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entierement etranger a ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la demens, je la maudis.
— Ah ca, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est tres ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.
— Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en designant d'un meme geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gardes plus severement que jamais.
— Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est a
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.
— Faites ce que j'ai dit! s'ecria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!»
Athos suivit ses gardes en levant les epaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations a fendre le coeur d'un tigre.
On ramena le mercier dans le meme cachot ou il avait passe la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journee. Toute la journee
Bonacieux pleura comme un veritable mercier, n'etant pas du tout
homme d'epee, il nous l'a dit lui-meme.
Le soir, vers les neuf heures, au moment ou il allait se decider a
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprocherent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.
«Suivez-moi, dit un exempt qui venait a la suite des gardes.
— Vous suivre! s'ecria Bonacieux; vous suivre a cette heure-ci!
et ou cela, mon Dieu?
— Ou nous avons l'ordre de vous conduire.
— Mais ce n'est pas une reponse, cela.
— C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.
— Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette
fois je suis perdu!»
Et il suivit machinalement et sans resistance les gardes qui
venaient le querir.
Il prit le meme corridor qu'il avait deja pris, traversa une
premiere cour, puis un second corps de logis; enfin, a la porte de
la cour d'entree, il trouva une voiture entouree de quatre gardes
a cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se placa
pres de lui, on ferma la portiere a clef, et tous deux se
trouverent dans une prison roulante.
La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funebre. A
travers la grille cadenassee, le prisonnier apercevait les maisons
et le pave, voila tout; mais, en veritable Parisien qu'il etait,
Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux
reverberes. Au moment d'arriver a Saint-Paul, lieu ou l'on
executait les condamnes de la Bastille, il faillit s'evanouir et
se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arreter
la. La voiture passa cependant.
Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en cotoyant
le cimetiere Saint-Jean ou on enterrait les criminels d'Etat. Une
seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on
leur coupait generalement la tete, et que sa tete a lui etait
encore sur ses epaules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait
la route de la Greve, qu'il apercut les toits aigus de l'hotel de
ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout
etait fini pour lui, voulut se confesser a l'exempt, et, sur son
refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annonca que,
s'il continuait a l'assourdir ainsi, il lui mettrait un baillon.
Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on eut du
l'executer en Greve, ce n'etait pas la peine de le baillonner,
puisqu'on etait presque arrive au lieu de l'execution. En effet,
la voiture traversa la place fatale sans s'arreter. Il ne restait
plus a craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit
justement le chemin.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'etait a la Croix-du-
Trahoir qu'on executait les criminels subalternes. Bonacieux
s'etait flatte en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de
Greve: c'etait a la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage
et sa destinee! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix,
mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui.
Lorsqu'il n'en fut plus qu'a une vingtaine de pas, il entendit une
rumeur, et la voiture s'arreta. C'etait plus que n'en pouvait
supporter le pauvre Bonacieux, deja ecrase par les emotions
successives qu'il avait eprouvees; il poussa un faible
gemissement, qu'on eut pu prendre pour le dernier soupir d'un
moribond, et il s'evanouit.
CHAPITRE XIV
L'HOMME DE MEUNG
Ce rassemblement etait produit non point par l'attente d'un homme
qu'on devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.
La voiture, arretee un instant, reprit donc sa marche, traversa la
foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honore, tourna la
rue des Bons-Enfants et s'arreta devant une porte basse.
La porte s'ouvrit, deux gardes recurent dans leurs bras Bonacieux,
soutenu par l'exempt; on le poussa dans une allee, on lui fit
monter un escalier, et on le deposa dans une antichambre.
Tous ces mouvements s'etaient operes pour lui d'une facon
machinale.
Il avait marche comme on marche en reve; il avait entrevu les
objets a travers un brouillard; ses oreilles avaient percu des
sons sans les comprendre; on eut pu l'executer dans ce moment
qu'il n'eut pas fait un geste pour entreprendre sa defense, qu'il
n'eut pas pousse un cri pour implorer la pitie.
Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuye au mur et les
bras pendants, a l'endroit meme ou les gardes l'avaient depose.
Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun
objet menacant, comme rien n'indiquait qu'il courut un danger
reel, comme la banquette etait convenablement rembourree, comme la
muraille etait recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme
de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la fenetre,
retenus par des embrasses d'or, il comprit peu a peu que sa
frayeur etait exageree, et il commenca de remuer la tete a droite
et a gauche et de bas en haut.
A ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de
courage et se risqua a ramener une jambe, puis l'autre; enfin, en
s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se
trouva sur ses pieds.
En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portiere,
continua d'echanger encore quelques paroles avec une personne qui
se trouvait dans la piece voisine, et se retournant vers le
prisonnier:
«C'est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.
— Oui, monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que
vif, pour vous servir.
— Entrez», dit l'officier.
Et il s'effaca pour que le mercier put passer. Celui-ci obeit sans
replique, et entra dans la chambre ou il paraissait etre attendu.
C'etait un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives
et defensives, clos et etouffe, et dans lequel il y avait deja du
feu, quoique l'on fut a peine a la fin du mois de septembre. Une
table carree, couverte de livres et de papiers sur lesquels etait
deroule un plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le
milieu de l'appartement.
Debout devant la cheminee etait un homme de moyenne taille, a la
mine haute et fiere, aux yeux percants, au front large, a la
figure amaigrie qu'allongeait encore une royale surmontee d'une
paire de moustaches. Quoique cet homme eut trente-six a trente-
sept ans a peine, cheveux, moustache et royale s'en allaient
grisonnant. Cet homme, moins l'epee, avait toute la mine d'un
homme de guerre, et ses bottes de buffle encore legerement
couvertes de poussiere indiquaient qu'il avait monte a cheval dans
la journee.
Cet homme, c'etait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu,
non point tel qu'on nous le represente, casse comme un vieillard,
souffrant comme un martyr, le corps brise, la voix eteinte,
enterre dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipee, ne
vivant plus que par la force de son genie, et ne soutenant plus la
lutte avec l'Europe que par l'eternelle application de sa pensee,
mais tel qu'il etait reellement a cette epoque, c'est-a-dire
adroit et galant cavalier, faible de corps deja, mais soutenu par
cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus
extraordinaires qui aient existe; se preparant enfin, apres avoir
soutenu le duc de Nevers dans son duche de Mantoue, apres avoir
pris Nimes, Castres et Uzes, a chasser les Anglais de l'ile de Re
et a faire le siege de La Rochelle.
A la premiere vue, rien ne denotait donc le cardinal, et il etait
impossible a ceux-la qui ne connaissaient point son visage de
deviner devant qui ils se trouvaient.
Le pauvre mercier demeura debout a la porte, tandis que les yeux
du personnage que nous venons de decrire se fixaient sur lui, et
semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond du passe.
«C'est la ce Bonacieux? demanda-t-il apres un moment de silence.
— Oui, Monseigneur, reprit l'officier.
— C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.»
L'officier prit sur la table les papiers designes, les remit a
celui qui les demandait, s'inclina jusqu'a terre, et sortit.
Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la
Bastille. De temps en temps, l'homme de la cheminee levait les
yeux de dessus les ecritures, et les plongeait comme deux
poignards jusqu'au fond du coeur du pauvre mercier.
Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le
cardinal etait fixe.
«Cette tete-la n'a jamais conspire», murmura-t-il; mais n'importe,
voyons toujours.
— Vous etes accuse de haute trahison, dit lentement le cardinal.
— C'est ce qu'on m'a deja appris, Monseigneur, s'ecria Bonacieux,
donnant a son interrogateur le titre qu'il avait entendu
l'officier lui donner; mais je vous jure que je n'en savais rien.»
Le cardinal reprima un sourire.
«Vous avez conspire avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et
avec Milord duc de Buckingham.
— En effet, Monseigneur, repondit le mercier, je l'ai entendue
prononcer tous ces noms-la.
— Et a quelle occasion?
— Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attire le duc de
Buckingham a Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec
lui.
— Elle disait cela? s'ecria le cardinal avec violence.
— Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Eminence etait incapable...
— Taisez-vous, vous etes un imbecile, reprit le cardinal.
— C'est justement ce que ma femme m'a repondu, Monseigneur.
— Savez-vous qui a enleve votre femme?
— Non, Monseigneur.
— Vous avez des soupcons, cependant?
— Oui, Monseigneur; mais ces soupcons ont paru contrarier M. le
commissaire, et je ne les ai plus.
— Votre femme s'est echappee, le saviez-vous?
— Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison,
et toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien
aimable!»
Le cardinal reprima un second sourire.
«Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa
fuite?
— Absolument, Monseigneur; mais elle a du rentrer au Louvre.
— A une heure du matin elle n'y etait pas rentree encore.
— Ah! mon Dieu! mais qu'est-elle devenue alors?
— On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le
cardinal sait tout.
— En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
consentira a me dire ce qu'est devenue ma femme?
— Peut-etre; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que
vous savez relativement aux relations de votre femme avec
Mme de Chevreuse.
— Mais, Monseigneur, je n'en sais rien; je ne l'ai jamais vue.
— Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
directement chez vous?
— Presque jamais: elle avait affaire a des marchands de toile,
chez lesquels je la conduisais.
— Et combien y en avait-il de marchands de toile?
— Deux, Monseigneur.
— Ou demeurent-ils?
— Un, rue de Vaugirard; l'autre, rue de La Harpe.
— Entriez-vous chez eux avec elle?
— Jamais, Monseigneur; je l'attendais a la porte.
— Et quel pretexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute
seule?
— Elle ne m'en donnait pas; elle me disait d'attendre, et
j'attendais.
— Vous etes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!»
dit le cardinal
«Il m'appelle son cher monsieur! dit en lui-meme le mercier.
Peste! les affaires vont bien!»
«Reconnaitriez-vous ces portes?
— Oui.
— Savez-vous les numeros?
— Oui.
— Quels sont-ils?
— N° 25, dans la rue de Vaugirard; n° 75, dans la rue de La
Harpe.
— C'est bien», dit le cardinal.
A ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna; l'officier
rentra.
«Allez, dit-il a demi-voix, me chercher Rochefort; et qu'il vienne
a l'instant meme, s'il est rentre.
— Le comte est la, dit l'officier, il demande instamment a parler
a Votre Eminence!»
«A Votre Eminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel etait le
titre qu'on donnait d'ordinaire a M. le cardinal;... a Votre
Eminence!»
«Qu'il vienne alors, qu'il vienne!» dit vivement Richelieu.
L'officier s'elanca hors de l'appartement, avec cette rapidite que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal a lui obeir.
«A Votre Eminence!» murmurait Bonacieux en roulant des yeux
egares.
Cinq secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis la disparition de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage
entra.
«C'est lui, s'ecria Bonacieux.
— Qui lui? demanda le cardinal.
— Celui qui m'a enleve ma femme.»
Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.
«Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende
que je le rappelle devant moi.
— Non, Monseigneur! non, ce n'est pas lui! s'ecria Bonacieux;
non, je m'etais trompe: c'est un autre qui ne lui ressemble pas du
tout! Monsieur est un honnete homme.
— Emmenez cet imbecile!» dit le cardinal.
L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
l'antichambre ou il trouva ses deux gardes.
Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux
avec impatience Bonacieux jusqu'a ce qu'il fut sorti, et des que
la porte se fut refermee sur lui:
«Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.
— Qui? demanda Son Eminence.
— Elle et lui.
— La reine et le duc? s'ecria Richelieu.
— Oui.
— Et ou cela?
— Au Louvre.
— Vous en etes sur?
— Parfaitement sur.
— Qui vous l'a dit?
— Mme de Lannoy, qui est toute a Votre Eminence, comme vous le
savez.
— Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tot?
— Soit hasard, soit defiance, la reine a fait coucher
Mme de Fargis dans sa chambre, et l'a gardee toute la journee.
— C'est bien, nous sommes battus. Tachons de prendre notre
revanche.
— Je vous y aiderai de toute mon ame, Monseigneur, soyez
tranquille.
— Comment cela s'est-il passe?
— A minuit et demi, la reine etait avec ses femmes...
— Ou cela?
— Dans sa chambre a coucher...
— Bien.
— Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa
dame de lingerie...
— Apres?
— Aussitot la reine a manifeste une grande emotion, et, malgre le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pali.
— Apres! apres!
— Cependant, elle s'est levee, et d'une voix alteree: «Mesdames,
a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens.» Et elle
a ouvert la porte de son alcove, puis elle est sortie.
— Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prevenir a
l'instant meme?
— Rien n'etait bien certain encore; d'ailleurs, la reine avait
dit: «Mesdames, attendez-moi»; et elle n'osait desobeir a la
reine.
— Et combien de temps la reine est-elle restee hors de la
chambre?
— Trois quarts d'heure.
— Aucune de ses femmes ne l'accompagnait?
— Dona Estefania seulement.
— Et elle est rentree ensuite?
— Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose a son
chiffre, et sortir aussitot.
— Et quand elle est rentree, plus tard, a-t-elle rapporte le
coffret?
— Non.
— Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret?
— Oui: les ferrets en diamants que Sa Majeste a donnes a la
reine.
— Et elle est rentree sans ce coffret?
— Oui.
— L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors a
Buckingham?
— Elle en est sure.
— Comment cela?
— Pendant la journee, Mme de Lannoy, en sa qualite de dame
d'atour de la reine, a cherche ce coffret, a paru inquiete de ne
pas le trouver et a fini par en demander des nouvelles a la reine.
— Et alors, la reine...?
— La reine est devenue fort rouge et a repondu qu'ayant brise la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoye raccommoder chez son
orfevre.
— Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.
— J'y suis passe.
— Eh bien, l'orfevre?
— L'orfevre n'a entendu parler de rien.
— Bien! bien! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-etre...
peut-etre tout est-il pour le mieux!
— Le fait est que je ne doute pas que le genie de Votre
Eminence...
— Ne repare les betises de mon agent, n'est-ce pas?
— C'est justement ce que j'allais dire, si Votre Eminence m'avait
laisse achever ma phrase.
— Maintenant, savez-vous ou se cachaient la duchesse de Chevreuse
et le duc de Buckingham?
— Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif la-
dessus.
— Je le sais, moi.
— Vous, Monseigneur?
— Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de
Vaugirard, n° 25, et l'autre rue de La Harpe, n° 75.
— Votre Eminence veut-elle que je les fasse arreter tous deux?
— Il sera trop tard, ils seront partis.
— N'importe, on peut s'en assurer.
— Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.
— J'y vais, Monseigneur.»
Et Rochefort s'elanca hors de l'appartement.
Le cardinal, reste seul, reflechit un instant et sonna une
troisieme fois.
Le meme officier reparut.
«Faites entrer le prisonnier», dit le cardinal.
Maitre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
cardinal, l'officier se retira.
— Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe,
n'allait pas chez des marchands de toile.
— Et ou allait-elle, juste Dieu?
— Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
Buckingham.
— Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c'est
cela, Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois a ma femme
qu'il etait etonnant que des marchands de toile demeurassent dans
des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas
d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise a rire. Ah!
Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de
l'Eminence, ah! que vous etes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de genie que tout le monde revere.»
Le cardinal, tout mediocre qu'etait le triomphe remporte sur un
etre aussi vulgaire que l'etait Bonacieux, n'en jouit pas moins un
instant; puis, presque aussitot, comme si une nouvelle pensee se
presentait a son esprit, un sourire plissa ses levres, et tendant
la main au mercier:
«Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous etes un brave homme.
— Le cardinal m'a touche la main! j'ai touche la main du grand
homme! s'ecria Bonacieux; le grand homme m'a appele son ami!
— Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il
savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui
ne le connaissaient pas; et comme on vous a soupconne injustement,
eh bien, il vous faut une indemnite: tenez! prenez ce sac de cent
pistoles, et pardonnez-moi.
— Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hesitant a
prendre le sac, craignant sans doute que ce pretendu don ne fut
qu'une plaisanterie. Mais vous etiez bien libre de me faire
arreter, vous etes bien libre de me faire torturer, vous etes bien
libre de me faire pendre: vous etes le maitre, et je n'aurais pas
eu le plus petit mot a dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons
donc, vous n'y pensez pas!
— Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la
generosite, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous
prenez ce sac, et vous vous en allez sans etre trop mecontent?
— Je m'en vais enchante, Monseigneur.
— Adieu donc, ou plutot a revoir, car j'espere que nous nous
reverrons.
— Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
Eminence.
— Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouve un charme
extreme a votre conversation.
— Oh! Monseigneur!
— Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.
Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux
repondit en s'inclinant jusqu'a terre; puis il sortit a reculons,
et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui,
dans son enthousiasme, criait a tue-tete: «Vive Monseigneur! vive
Son Eminence! vive le grand cardinal!» Le cardinal ecouta en
souriant cette brillante manifestation des sentiments
enthousiastes de maitre Bonacieux; puis, quand les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'eloignement:
«Bien, dit-il, voici desormais un homme qui se fera tuer pour
moi.»
Et le cardinal se mit a examiner avec la plus grande attention la
carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, etait
etendue sur son bureau, tracant avec un crayon la ligne ou devait
passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le
port de la cite assiegee.
Comme il en etait au plus profond de ses meditations strategiques,
la porte se rouvrit, et Rochefort rentra.
«Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une
promptitude qui prouvait le degre d'importance qu'il attachait a
la commission dont il avait charge le comte.
— Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six a vingt-
huit ans et un homme de trente-cinq a quarante ans ont loge
effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons
indiquees par Votre Eminence: mais la femme est partie cette nuit,
et l'homme ce matin.
— C'etaient eux! s'ecria le cardinal, qui regardait a la pendule;
et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir
apres: la duchesse est a Tours, et le duc a Boulogne. C'est a
Londres qu'il faut les rejoindre.
— Quels sont les ordres de Votre Eminence?
— Pas un mot de ce qui s'est passe; que la reine reste dans une
securite parfaite; qu'elle ignore que nous savons son secret;
qu'elle croie que nous sommes a la recherche d'une conspiration
quelconque. Envoyez-moi le garde des sceaux Seguier.
— Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence?
— Quel homme? demanda le cardinal.
— Ce Bonacieux?
— J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait
l'espion de sa femme.»
Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnait la grande
superiorite du maitre, et se retira.
Reste seul, le cardinal s'assit de nouveau, ecrivit une lettre
qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier
entra pour la quatrieme fois.
«Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'appreter pour
un voyage.»
Un instant apres, l'homme qu'il avait demande etait debout devant
lui, tout botte et tout eperonne.
«Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous
ne vous arreterez pas un instant en route. Vous remettrez cette
lettre a Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez
mon tresorier et faites-vous payer. Il y en a autant a toucher si
vous etes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait
ma commission.»
Le messager, sans repondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre,
le bon de deux cents pistoles, et sortit.
Voici ce que contenait la lettre:
«Milady,
«Trouvez-vous au premier bal ou se trouvera le duc de Buckingham.
Il aura a son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous
de lui et coupez-en deux.
«Aussitot que ces ferrets seront en votre possession, prevenez-
moi.»
CHAPITRE XV
GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE
Le lendemain du jour ou ces evenements etaient arrives, Athos
n'ayant point reparu, M. de Treville avait ete prevenu par
d'Artagnan et par Porthos de sa disparition.
Quant a Aramis, il avait demande un conge de cinq jours, et il
etait a Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
M. de Treville etait le pere de ses soldats. Le moindre et le plus
inconnu d'entre eux, des qu'il portait l'uniforme de la compagnie,
etait aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu
l'etre son frere lui-meme.
Il se rendit donc a l'instant chez le lieutenant criminel. On fit
venir l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les
renseignements successifs apprirent qu'Athos etait momentanement
loge au For-l'Eveque.
Athos avait passe par toutes les epreuves que nous avons vu
Bonacieux subir.
Nous avons assiste a la scene de confrontation entre les deux
captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-la de peur que
d'Artagnan, inquiete a son tour, n'eut point le temps qu'il lui
fallait, Athos declara, a partir de ce moment, qu'il se nommait
Athos et non d'Artagnan.
Il ajouta qu'il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux,
qu'il n'avait jamais parle ni a l'un, ni a l'autre; qu'il etait
venu vers les dix heures du soir pour faire visite a
M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'a cette heure il etait
reste chez M. de Treville, ou il avait dine; vingt temoins,
ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs
gentilshommes distingues, entre autres M. le duc de La Tremouille.
Le second commissaire fut aussi etourdi que le premier de la
declaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il
aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment
tant a gagner sur les gens d'epee; mais le nom de M. de Treville
et celui de M. le duc de La Tremouille meritaient reflexion.
Athos fut aussi envoye au cardinal, mais malheureusement le
cardinal etait au Louvre chez le roi.
C'etait precisement le moment ou M. de Treville, sortant de chez
le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l'Eveque,
sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majeste.
Comme capitaine des mousquetaires, M. de Treville avait a toute
heure ses entrees chez le roi.
On sait quelles etaient les preventions du roi contre la reine,
preventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
d'intrigues, se defiait infiniment plus des femmes que des hommes.
Une des grandes causes surtout de cette prevention etait l'amitie
d'Anne d'Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes
l'inquietaient plus que les guerres avec l'Espagne, les demeles
avec l'Angleterre et l'embarras des finances. A ses yeux et dans
sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement
dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.
Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que
Mme de Chevreuse, exilee a Tours et qu'on croyait dans cette
ville, etait venue a Paris et, pendant cinq jours qu'elle y etait
restee, avait depiste la police, le roi etait entre dans une
furieuse colere. Capricieux et infidele, le roi voulait etre
appele Louis le Juste et Louis le Chaste. La posterite comprendra
difficilement ce caractere, que l'histoire n'explique que par des
faits et jamais par des raisonnements.
Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
etait venue a Paris, mais encore que la reine avait renoue avec
elle a l'aide d'une de ces correspondances mysterieuses qu'a cette
epoque on nommait une cabale; lorsqu'il affirma que lui, le
cardinal, allait demeler les fils les plus obscurs de cette
intrigue, quand, au moment d'arreter sur le fait, en flagrant
delit, nanti de toutes les preuves, l'emissaire de la reine pres
de l'exilee, un mousquetaire avait ose interrompre violemment le
cours de la justice en tombant, l'epee a la main, sur d'honnetes
gens de loi charges d'examiner avec impartialite toute l'affaire
pour la mettre sous les yeux du roi, — Louis XIII ne se contint
plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette pale
et muette indignation qui, lorsqu'elle eclatait, conduisait ce
prince jusqu'a la plus froide cruaute.
Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit
un mot du duc de Buckingham.
Ce fut alors que M. de Treville entra, froid, poli et dans une
tenue irreprochable.
Averti de ce qui venait de se passer par la presence du cardinal
et par l'alteration de la figure du roi, M. de Treville se sentit
fort comme Samson devant les Philistins.
Louis XIII mettait deja la main sur le bouton de la porte; au
bruit que fit M. de Treville en entrant, il se retourna.
«Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses
passions etaient montees a un certain point, ne savait pas
dissimuler, et j'en apprends de belles sur le compte de vos
mousquetaires.
— Et moi, dit froidement M. de Treville, j'en ai de belles a
apprendre a Votre Majeste sur ses gens de robe.
— Plait-il? dit le roi avec hauteur.
— J'ai l'honneur d'apprendre a Votre Majeste, continua
M. de Treville du meme ton, qu'un parti de procureurs, de
commissaires et de gens de police, gens fort estimables mais fort
acharnes, a ce qu'il parait, contre l'uniforme, s'est permis
d'arreter dans une maison, d'emmener en pleine rue et de jeter au
For-l'Eveque, tout cela sur un ordre que l'on a refuse de me
representer, un de mes mousquetaires, ou plutot des votres, Sire,
d'une conduite irreprochable, d'une reputation presque illustre,
et que Votre Majeste connait favorablement, M. Athos.
— Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce
nom.
— Que Votre Majeste se le rappelle, dit M. de Treville; M. Athos
est ce mousquetaire qui, dans le facheux duel que vous savez, a eu
le malheur de blesser grievement M. de Cahusac. — a propos,
Monseigneur, continua Treville en s'adressant au cardinal,
M. de Cahusac est tout a fait retabli, n'est-ce pas?
— Merci! dit le cardinal en se pincant les levres de colere.
— M. Athos etait donc alle rendre visite a l'un de ses amis alors
absent, continua M. de Treville, a un jeune Bearnais, cadet aux
gardes de Sa Majeste, compagnie des Essarts; mais a peine venait-
il de s'installer chez son ami et de prendre un livre en
l'attendant, qu'une nuee de recors et de soldats meles ensemble
vint faire le siege de la maison, enfonca plusieurs portes...»
Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: «C'est pour
l'affaire dont je vous ai parle.»
«Nous savons tout cela, repliqua le roi, car tout cela s'est fait
pour notre service.
— Alors, dit Treville, c'est aussi pour le service de
Votre Majeste qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent,
qu'on l'a place entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu'on a
promene au milieu d'une populace insolente ce galant homme, qui a
verse dix fois son sang pour le service de Votre Majeste et qui
est pret a le repandre encore.
— Bah! dit le roi ebranle, les choses se sont passees ainsi?
— M. de Treville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus
grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme
venait, une heure auparavant, de frapper a coups d'epee quatre
commissaires instructeurs delegues par moi afin d'instruire une
affaire de la plus haute importance.
— Je defie Votre Eminence de le prouver, s'ecria M. de Treville
avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire,
car, une heure auparavant M. Athos, qui, je le confierai a
Votre Majeste, est un homme de la plus haute qualite, me faisait
l'honneur, apres avoir dine chez moi, de causer dans le salon de
mon hotel avec M. le duc de La Tremouille et M. le comte de
Chalus, qui s'y trouvaient.»
Le roi regarda le cardinal.
«Un proces-verbal fait foi, dit le cardinal repondant tout haut a
l'interrogation muette de Sa Majeste, et les gens maltraites ont
dresse le suivant, que j'ai l'honneur de presenter a
Votre Majeste.
— Proces-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur,
repondit fierement Treville, d'homme d'epee?
— Allons, allons, Treville, taisez-vous, dit le roi.
— Si Son Eminence a quelque soupcon contre un de mes
mousquetaires, dit Treville, la justice de M. le cardinal est
assez connue pour que je demande moi-meme une enquete.
— Dans la maison ou cette descente de justice a ete faite,
continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Bearnais ami
du mousquetaire.
— Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan?
— Je veux parler d'un jeune homme que vous protegez, Monsieur de
Treville.
— Oui, Votre Eminence, c'est cela meme.
— Ne soupconnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donne de mauvais
conseils...
— A M. Athos, a un homme qui a le double de son age? interrompit
M. de Treville; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a
passe la soiree chez moi.
— Ah ca, dit le cardinal, tout le monde a donc passe la soiree
chez vous?
— Son Eminence douterait-elle de ma parole? dit Treville, le
rouge de la colere au front.
— Non, Dieu m'en garde! dit le cardinal; mais, seulement, a
quelle heure etait-il chez vous?
— Oh! cela je puis le dire sciemment a Votre Eminence, car, comme
il entrait, je remarquai qu'il etait neuf heures et demie a la
pendule, quoique j'eusse cru qu'il etait plus tard.
— Et a quelle heure est-il sorti de votre hotel?
— A dix heures et demie: une heure apres l'evenement.
— Mais, enfin, repondit le cardinal, qui ne soupconnait pas un
instant la loyaute de Treville, et qui sentait que la victoire lui
echappait, mais, enfin, Athos a ete pris dans cette maison de la
rue des Fossoyeurs.
— Est-il defendu a un ami de visiter un ami? a un mousquetaire de
ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de
M. des Essarts?
— Oui, quand la maison ou il fraternise avec cet ami est
suspecte.
— C'est que cette maison est suspecte, Treville, dit le roi;
peut-etre ne le saviez-vous pas?
— En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut etre
suspecte partout; mais je nie qu'elle le soit dans la partie
qu'habite M. d'Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si
j'en crois ce qu'il a dit, il n'existe pas un plus devoue
serviteur de Sa Majeste, un admirateur plus profond de M. le
cardinal.
— N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a blesse un jour Jussac dans
cette malheureuse rencontre qui a eu lieu pres du couvent des
Carmes-Dechausses? demanda le roi en regardant le cardinal, qui
rougit de depit.
— Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c'est bien cela, et
Votre Majeste a bonne memoire.
— Allons, que resolvons-nous? dit le roi.
— Cela regarde Votre Majeste plus que moi, dit le cardinal.
J'affirmerais la culpabilite.
— Et moi je la nie, dit Treville. Mais Sa Majeste a des juges, et
ses juges decideront.
— C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges:
c'est leur affaire de juger, et ils jugeront.
— Seulement, reprit Treville, il est bien triste qu'en ce temps
malheureux ou nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la
persecution. Aussi l'armee sera-t-elle peu contente, je puis en
repondre, d'etre en butte a des traitements rigoureux a propos
d'affaires de police.»
Le mot etait imprudent; mais M. de Treville l'avait lance avec
connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela
la mine fait du feu, et que le feu eclaire.
«Affaires de police! s'ecria le roi, relevant les paroles de
M. de Treville: affaires de police! et qu'en savez-vous, monsieur?
Melez-vous de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tete. Il
semble, a vous entendre, que, si par malheur on arrete un
mousquetaire, la France est en danger. Eh! que de bruit pour un
mousquetaire! j'en ferai arreter dix, ventrebleu! cent, meme;
toute la compagnie! et je ne veux pas que l'on souffle mot.
— Du moment ou ils sont suspects a Votre Majeste, dit Treville,
les mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, pret
a vous rendre mon epee; car apres avoir accuse mes soldats, M. le
cardinal, je n'en doute pas, finira par m'accuser moi-meme; ainsi
mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est
arrete deja, et M. d'Artagnan, qu'on va arreter sans doute.
— Tete gasconne, en finirez-vous? dit le roi.
— Sire, repondit Treville sans baisser le moindrement la voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit juge.
— On le jugera, dit le cardinal.
— Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai a
Sa Majeste la permission de plaider pour lui.»
Le roi craignit un eclat.
«Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des
motifs...»
Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:
«Pardon, dit-il, mais du moment ou Votre Majeste voit en moi un
juge prevenu, je me retire.
— Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pere, que M. Athos
etait chez vous pendant l'evenement, et qu'il n'y a point pris
part?
— Par votre glorieux pere et par vous-meme, qui etes ce que
j'aime et ce que je venere le plus au monde, je le jure!
— Veuillez reflechir, Sire, dit le cardinal. Si nous relachons
ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connaitre la verite.
— M. Athos sera toujours la, reprit M. de Treville, pret a
repondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne
desertera pas, monsieur le cardinal; soyez tranquille, je reponds
de lui, moi.
— Au fait, il ne desertera pas, dit le roi; on le retrouvera
toujours, comme dit M. de Treville. D'ailleurs, ajouta-t-il en
baissant la voix et en regardant d'un air suppliant Son Eminence,
donnons-leur de la securite: cela est politique.»
Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
«Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grace.
— Le droit de grace ne s'applique qu'aux coupables, dit Treville,
qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est
innocent. Ce n'est donc pas grace que vous allez faire, Sire,
c'est justice.
— Et il est au For-l'Eveque? dit le roi.
— Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
criminels.
— Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?
— Signer l'ordre de mise en liberte, et tout sera dit, reprit le
cardinal; je crois, comme Votre Majeste, que la garantie de
M. de Treville est plus que suffisante.»
Treville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'etait pas
sans melange de crainte; il eut prefere une resistance opiniatre
du cardinal a cette soudaine facilite.
Le roi signa l'ordre d'elargissement, et Treville l'emporta sans
retard.
Au moment ou il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire
amical, et dit au roi:
«Une bonne harmonie regne entre les chefs et les soldats, dans vos
mousquetaires, Sire; voila qui est bien profitable au service et
bien honorable pour tous.»
«Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait
Treville; on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais
hatons-nous, car le roi peut changer d'avis tout a l'heure; et au
bout du compte, il est plus difficile de remettre a la Bastille ou
au For-l'Eveque un homme qui en est sorti, que d'y garder un
prisonnier qu'on y tient.»
M. de Treville fit triomphalement son entree au For-l'Eveque, ou
il delivra le mousquetaire, que sa paisible indifference n'avait
pas abandonne.
Puis, la premiere fois qu'il revit d'Artagnan:
«Vous l'echappez belle, lui dit-il; voila votre coup d'epee a
Jussac paye. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne
faudrait pas trop vous y fier.»
Au reste, M. de Treville avait raison de se defier du cardinal et
de penser que tout n'etait pas fini, car a peine le capitaine des
mousquetaires eut-il ferme la porte derriere lui, que Son Eminence
dit au roi:
«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons
causer serieusement, s'il plait a Votre Majeste. Sire,
M. de Buckingham etait a Paris depuis cinq jours et n'en est parti
que ce matin.»
CHAPITRE XVI
OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
Il est impossible de se faire une idee de l'impression que ces
quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et palit
successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de
conquerir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.
«M. de Buckingham a Paris! s'ecria-t-il, et qu'y vient-il faire?
— Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.
— Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec
Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Conde!
— Oh! Sire, quelle idee! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre Majeste.
— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant
a m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
— Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu a Paris pour un projet tout politique.
— Et moi je suis sur qu'il est venu pour autre chose, monsieur le
cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble!
— Au fait, dit le cardinal, quelque repugnance que j'aie a
arreter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majeste m'y
fait penser: Mme de Lannoy, que, d'apres l'ordre de Votre Majeste,
j'ai interrogee plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant
celle-ci Sa Majeste avait veille fort tard, que ce matin elle
avait beaucoup pleure et que toute la journee elle avait ecrit.
— C'est cela, dit le roi; a lui sans doute, Cardinal, il me faut
les papiers de la reine.
— Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni
moi, ni Votre Majeste qui pouvons nous charger d'une pareille
mission.
— Comment s'y est-on pris pour la marechale d'Ancre? s'ecria le
roi au plus haut degre de la colere; on a fouille ses armoires, et
enfin on l'a fouillee elle-meme.
— La marechale d'Ancre n'etait que la marechale d'Ancre, une
aventuriere florentine, Sire, voila tout; tandis que l'auguste
epouse de Votre Majeste est Anne d'Autriche, reine de France,
c'est-a-dire une des plus grandes princesses du monde.
— Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a
oublie la haute position ou elle etait placee, plus elle est bas
descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis decide a en
finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour.
Elle a aussi pres d'elle un certain La Porte...
— Que je crois la cheville ouvriere de tout cela, je l'avoue, dit
le cardinal.
— Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi.
— Je crois, et je le repete a Votre Majeste, que la reine
conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit
contre son honneur.
— Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la
reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous
dis qu'elle aime cet infame duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez-
vous pas fait arreter pendant qu'il etait a Paris?
— Arreter le duc! arreter le premier ministre du roi Charles Ier!
Y pensez-vous, Sire? Quel eclat! et si alors les soupcons de
Votre Majeste, ce dont je continue a douter, avaient quelque
consistance, quel eclat terrible! quel scandale desesperant!
— Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur,
il fallait...»
Louis XIII s'arreta lui-meme, effraye de ce qu'il allait dire,
tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la
parole qui etait restee sur les levres du roi.
«Il fallait?
— Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a ete
a Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?
— Non, Sire.
— Ou logeait-il?
— Rue de La Harpe, n° 75.
— Ou est-ce, cela?
— Du cote du Luxembourg.
— Et vous etes sur que la reine et lui ne se sont pas vus?
— Je crois la reine trop attachee a ses devoirs, Sire.
— Mais ils ont correspondu, c'est a lui que la reine a ecrit
toute la journee; monsieur le duc, il me faut ces lettres!
— Sire, cependant...
— Monsieur le duc, a quelque prix que ce soit, je les veux.
— Je ferai pourtant observer a Votre Majeste...
— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi a mes volontes? etes-vous aussi d'accord
avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec
la reine?
— Sire, repondit en soupirant le cardinal, je croyais etre a
l'abri d'un pareil soupcon.
— Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres.
— Il n'y aurait qu'un moyen.
— Lequel?
— Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
Seguier. La chose rentre completement dans les devoirs de sa
charge.
— Qu'on l'envoie chercher a l'instant meme!
— Il doit etre chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer,
et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laisse l'ordre, s'il se
presentait, de le faire attendre.
— Qu'on aille le chercher a l'instant meme!
— Les ordres de Votre Majeste seront executes; mais...
— Mais quoi?
— Mais la reine se refusera peut-etre a obeir.
— A mes ordres?
— Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
— Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prevenir moi-
meme.
— Votre Majeste n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour prevenir une rupture.
— Oui, duc, je sais que vous etes fort indulgent pour la reine,
trop indulgent peut-etre; et nous aurons, je vous en previens, a
parler plus tard de cela.
— Quand il plaira a Votre Majeste; mais je serai toujours heureux
et fier, Sire, de me sacrifier a la bonne harmonie que je desire
voir regner entre vous et la reine de France.
— Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine.
Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans
le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.
La reine etait au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut,
Mme de Sable, Mme de Montbazon et Mme de Guemenee. Dans un coin
etait cette cameriste espagnole dona Estefania, qui l'avait suivie
de Madrid. Mme de Guemenee faisait la lecture, et tout le monde
ecoutait avec attention la lectrice, a l'exception de la reine,
qui, au contraire, avait provoque cette lecture afin de pouvoir,
tout en feignant d'ecouter, suivre le fil de ses propres pensees.
Ces pensees, toutes dorees qu'elles etaient par un dernier reflet
d'amour, n'en etaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privee
de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal,
qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repousse un sentiment plus
doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mere, que cette
haine avait tourmentee toute sa vie — quoique Marie de Medicis,
s'il faut en croire les memoires du temps, eut commence par
accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser —, Anne d'Autriche avait vu tomber
autour d'elle ses serviteurs les plus devoues, ses confidents les
plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux
doues d'un don funeste, elle portait malheur a tout ce qu'elle
touchait, son amitie etait un signe fatal qui appelait la
persecution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel etaient exilees;
enfin La Porte ne cachait pas a sa maitresse qu'il s'attendait a
etre arrete d'un instant a l'autre.
C'est au moment ou elle etait plongee au plus profond et au plus
sombre de ces reflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et
que le roi entra.
La lectrice se tut a l'instant meme, toutes les dames se leverent,
et il se fit un profond silence.
Quant au roi, il ne fit aucune demonstration de politesse;
seulement, s'arretant devant la reine:
«Madame, dit-il d'une voix alteree, vous allez recevoir la visite
de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont
je l'ai charge.»
La malheureuse reine, qu'on menacait sans cesse de divorce, d'exil
et de jugement meme, palit sous son rouge et ne put s'empecher de
dire:
«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier
que Votre Majeste ne puisse me dire elle-meme?»
Le roi tourna sur ses talons sans repondre, et presque au meme
instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonca la visite
de M. le chancelier.
Lorsque le chancelier parut, le roi etait deja sorti par une autre
porte.
Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y
a pas de mal a ce que nos lecteurs fassent des a present
connaissance avec lui.
Ce chancelier etait un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine a Notre-Dame, et qui avait ete autrefois valet de chambre
du cardinal, qui le proposa a Son Eminence comme un homme tout
devoue. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:
Apres une jeunesse orageuse, il s'etait retire dans un couvent
pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de
l'adolescence.
Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre penitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y
entrassent avec lui. Il en etait obsede sans relache, et le
superieur, auquel il avait confie cette disgrace, voulant autant
qu'il etait en lui l'en garantir, lui avait recommande pour
conjurer le demon tentateur de recourir a la corde de la cloche et
de sonner a toute volee. Au bruit denonciateur, les moines
seraient prevenus que la tentation assiegeait un frere, et toute
la communaute se mettrait en prieres.
Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit
malin a grand renfort de prieres faites par les moines; mais le
diable ne se laisse pas deposseder facilement d'une place ou il a
mis garnison; a mesure qu'on redoublait les exorcismes, il
redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche
sonnait a toute volee, annoncant l'extreme desir de mortification
qu'eprouvait le penitent.
Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient a
la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils etaient
encore obliges de sauter vingt fois a bas de leurs lits et de se
prosterner sur le carreau de leurs cellules.
On ignore si ce fut le diable qui lacha prise ou les moines qui se
lasserent; mais, au bout de trois mois, le penitent reparut dans
le monde avec la reputation du plus terrible possede qui eut
jamais existe.
En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint
president a mortier a la place de son oncle, embrassa le parti du
cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacite; devint
chancelier, servit Son Eminence avec zele dans sa haine contre la
reine mere et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les
juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de
M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien
gagnee, il en vint a recevoir la singuliere commission pour
l'execution de laquelle il se presentait chez la reine.
La reine etait encore debout quand il entra, mais a peine l'eut-
elle apercu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe a ses
femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et,
d'un ton de supreme hauteur:
«Que desirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel
but vous presentez-vous ici?
— Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que
j'ai l'honneur de devoir a Votre Majeste, une perquisition exacte
dans vos papiers.
— Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers... a moi!
mais voila une chose indigne!
— Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette
circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert.
Sa Majeste ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitee
elle-meme a vous preparer a cette visite?
— Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, a ce qu'il
parait: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes
secretaires.»
Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais
il savait bien que ce n'etait pas dans un meuble que la reine
avait du serrer la lettre importante qu'elle avait ecrite dans la
journee.
Quand le chancelier eut rouvert et referme vingt fois les tiroirs
du secretaire, il fallut bien, quelque hesitation qu'il eprouvat,
il fallut bien, dis-je, en venir a la conclusion de l'affaire,
c'est-a-dire a fouiller la reine elle-meme. Le chancelier s'avanca
donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton tres perplexe et d'un air
fort embarrasse:
«Et maintenant, dit-il, il me reste a faire la perquisition
principale.
— Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutot qui
ne voulait pas comprendre.
— Sa Majeste est certaine qu'une lettre a ete ecrite par vous
dans la journee; elle sait qu'elle n'a pas encore ete envoyee a
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secretaire, et cependant cette lettre est quelque part.
— Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression etait devenue presque menacante.
— Je suis un fidele sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majeste ordonnera, je le ferai.
— Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai ecrit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est la.»
Et la reine ramena sa belle main a son corsage.
«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.
— Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.
— Si le roi eut voulu que cette lettre lui fut remise, madame, il
vous l'eut demandee lui-meme. Mais, je vous le repete, c'est moi
qu'il a charge de vous la reclamer, et si vous ne la rendiez
pas...
— Eh bien?
— C'est encore moi qu'il a charge de vous la prendre.
— Comment, que voulez-vous dire?
— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorise a
chercher le papier suspect sur la personne meme de Votre Majeste.
— Quelle horreur! s'ecria la reine.
— Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
— Cette conduite est d'une violence infame; savez-vous cela,
monsieur?
— Le roi commande, madame, excusez-moi.
— Je ne le souffrirai pas; non, non, plutot mourir!» s'ecria la
reine, chez laquelle se revoltait le sang imperieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.
Le chancelier fit une profonde reverence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'etait charge, et
comme eut pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit a l'instant meme jaillir des pleurs de rage.
La reine etait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaute.
La commission pouvait donc passer pour delicate, et le roi en
etait arrive, a force de jalousie contre Buckingham, a n'etre plus
jaloux de personne.
Sans doute le chancelier Seguier chercha des yeux a ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit ou la reine avait avoue
que se trouvait le papier.
Anne d'Autriche fit un pas en arriere, si pale qu'on eut dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber, a une table qui se trouvait derriere elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.
«Tenez, monsieur, la voila, cette lettre, s'ecria la reine d'une
voix entrecoupee et fremissante, prenez-la, et me delivrez de
votre odieuse presence.»
Le chancelier, qui de son cote tremblait d'une emotion facile a
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'a terre et se retira.
A peine la porte se fut-elle refermee sur lui, que la reine tomba
a demi evanouie dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint tres pale, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle etait adressee au roi d'Espagne, il
lut tres rapidement.
C'etait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frere et l'empereur d'Autriche a faire semblant,
blesses qu'ils etaient par la politique de Richelieu, dont
l'eternelle preoccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de declarer la guerre a la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal etait encore au
Louvre. On lui dit que Son Eminence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majeste.
Le roi se rendit aussitot pres de lui.
«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'etait aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En echange, il y
est fort question de vous.»
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arrive au bout, il la relut une
seconde fois.
«Eh bien, Votre Majeste, dit-il, vous voyez jusqu'ou vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas. A votre place, en verite, Sire, je cederais a de si
puissantes instances, et ce serait de mon cote avec un veritable
bonheur que je me retirerais des affaires.
— Que dites-vous la, duc?
— Je dis, Sire, que ma sante se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux eternels. Je dis que, selon toute probabilite,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siege de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez la ou M. de Conde, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'etat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Eglise
et qu'on detourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer a des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux a l'interieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand a l'etranger.
— Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nommes dans cette lettre seront punis comme ils
le meritent, et la reine elle-meme.
— Que dites-vous la, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
eprouve la moindre contrariete! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majeste puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, meme contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majeste a l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier a dire: «Pas de grace, Sire, pas de grace
pour la coupable!» Heureusement il n'en est rien, et Votre Majeste
vient d'en acquerir une nouvelle preuve.
— C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en merite pas moins toute
ma colere.
— C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et veritablement,
quand elle bouderait serieusement Votre Majeste, je le
comprendrais; Votre Majeste l'a traitee avec une severite!...
— C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
votres, duc, si haut places qu'ils soient et quelque peril que je
coure a agir severement avec eux.
— La reine est mon ennemie, mais n'est pas la votre, Sire; au
contraire, elle est epouse devouee, soumise et irreprochable;
laissez-moi donc, Sire, interceder pour elle pres de
Votre Majeste.
— Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne a moi la premiere!
— Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez soupconne la reine.
— Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!
— Sire, je vous en supplie.
— D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
— En faisant une chose que vous sauriez lui etre agreable.
— Laquelle?
— Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous reponds que sa rancune ne tiendra point a une pareille
attention.
— Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.
— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donnes l'autre jour a sa fete, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.
— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
etait tout pret a se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous etes trop indulgent.
— Sire, dit le cardinal, laissez la severite aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien.»
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondement, demandant conge au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d'Autriche, qui, a la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait a quelque reproche, fut fort etonnee de voir le
lendemain le roi faire pres d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut repulsif, son orgueil de
femme et sa dignite de reine avaient ete tous deux si cruellement
offenses, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer a oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fete.
C'etait une chose si rare qu'une fete pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu'a cette annonce, ainsi que l'avait pense le
cardinal, la derniere trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fete devait avoir lieu, mais le roi repondit qu'il fallait
qu'il s'entendit sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal a quelle epoque
cette fete aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
pretexte quelconque, differait de la fixer.
Dix jours s'ecoulerent ainsi.
Le huitieme jour apres la scene que nous avons racontee, le
cardinal recut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:
«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
apres les avoir recues, je serai a Paris.»
Le jour meme ou le cardinal avait recu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:
«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours apres avoir recu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours a l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours a elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela a douze jours.
— Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcule?
— Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
echevins de la ville donnent une fete le 3 octobre. Cela
s'arrangera a merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine.»
Puis le cardinal ajouta:
«A propos, Sire, n'oubliez pas de dire a Sa Majeste, la veille de
cette fete, que vous desirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants.»
CHAPITRE XVII
LE MENAGE BONACIEUX
C'etait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappe de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystere.
Plus d'une fois le roi avait ete humilie que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, etait excellente, fut mieux instruit que lui-meme de ce
qui se passait dans son propre menage. Il espera donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumiere de cette
conversation et revenir ensuite pres de Son Eminence avec quelque
secret que le cardinal sut ou ne sut pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tete, laissa s'ecouler le torrent sans
repondre et esperant qu'il finirait par s'arreter; mais ce n'etait
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillit une lumiere quelconque, convaincu qu'il etait
que le cardinal avait quelque arriere-pensee et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva a
ce but par sa persistance a accuser.
«Mais, s'ecria Anne d'Autriche, lassee de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime aide donc commis? Il
est impossible que Votre Majeste fasse tout ce bruit pour une
lettre ecrite a mon frere.»
Le roi, attaque a son tour d'une maniere si directe, ne sut que
repondre; il pensa que c'etait la le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fete.
«Madame, dit-il avec majeste, il y aura incessamment bal a l'hotel
de ville; j'entends que, pour faire honneur a nos braves echevins,
vous y paraissiez en habit de ceremonie, et surtout paree des
ferrets de diamants que je vous ai donnes pour votre fete. Voici
ma reponse.»
La reponse etait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui etait au reste dans son
caractere. Elle devint excessivement pale, appuya sur une console
sa main d'une admirable beaute, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux epouvantes, elle ne
repondit pas une seule syllabe.
«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son etendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?
— Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
— Vous paraitrez a ce bal?
— Oui.
— Avec vos ferrets?
— Oui.»
La paleur de la reine augmenta encore, s'il etait possible; le roi
s'en apercut, et en jouit avec cette froide cruaute qui etait un
des mauvais cotes de son caractere.
«Alors, c'est convenu, dit le roi, et voila tout ce que j'avais a
vous dire.
— Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d'Autriche.
Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas repondre a
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.
«Mais tres incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus precisement la date du jour, je la demanderai au cardinal.
— C'est donc le cardinal qui vous a annonce cette fete? s'ecria
la reine.
— Oui, madame, repondit le roi etonne; mais pourquoi cela?
— C'est lui, qui vous a dit de m'inviter a y paraitre avec ces
ferrets?
— C'est-a-dire, madame...
— C'est lui, Sire, c'est lui!
— Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime a
cette invitation?
— Non, Sire.
— Alors vous paraitrez?
— Oui, Sire.
— C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte.»
La reine fit une reverence, moins par etiquette que parce que ses
genoux se derobaient sous elle.
Le roi partit enchante.
«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientot. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!»
Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tete enfoncee entre
ses bras palpitants.
En effet, la position etait terrible. Buckingham etait retourne a
Londres, Mme de Chevreuse etait a Tours. Plus surveillee que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une ame au monde a qui se
fier.
Aussi, en presence du malheur qui la menacait et de l'abandon qui
etait le sien, eclata-t-elle en sanglots.
«Ne puis-je donc etre bonne a rien a Votre Majeste?» dit tout a
coup une voix pleine de douceur et de pitie.
La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas a se tromper a
l'expression de cette voix: c'etait une amie qui parlait ainsi.
En effet, a l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle etait occupee a
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi etait
entre; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.
La reine poussa un cri percant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
ete donnee par La Porte.
«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-meme des angoisses de la reine; je suis
a Votre Majeste corps et ame, et si loin que je sois d'elle, si
inferieure que soit ma position, je crois que j'ai trouve un moyen
de tirer Votre Majeste de peine.
— Vous! o Ciel! vous! s'ecria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cotes, puis-je me fier a vous?
— Oh! madame! s'ecria la jeune femme en tombant a genoux: sur mon
ame, je suis prete a mourir pour Votre Majeste!»
Ce cri etait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas a se tromper.
«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traitres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus devoue que moi a Votre Majeste. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donnes au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets etaient enfermes dans une petite boite en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.
— Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.
— Oui, sans doute, il le faut, s'ecria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?
— Il faut envoyer quelqu'un au duc.
— Mais qui?... qui?... a qui me fier?
— Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!
— Mais il faudra ecrire!
— Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majeste et votre cachet particulier.
— Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!
— Oui, s'ils tombent entre des mains infames! Mais je reponds que
ces deux mots seront remis a leur adresse.
— Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma reputation entre vos mains!
— Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
— Mais comment? dites-le-moi au moins.
— Mon mari a ete remis en liberte il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnete homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majeste, sans meme
savoir qu'elle est de Votre Majeste, a l'adresse qu'elle
indiquera.»
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un elan
passionne, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincerite dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.
«Fais cela, s'ecria-t-elle, et tu m'auras sauve la vie, tu m'auras
sauve l'honneur!
— Oh! n'exagerez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien a sauver a Votre Majeste, qui est seulement
victime de perfides complots.
— C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.
— Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»
La reine courut a une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle ecrivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit a Mme Bonacieux.
«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose necessaire.
— Laquelle?
— L'argent.»
Mme Bonacieux rougit.
«Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai a Votre Majeste que mon
mari...
— Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
— Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est la son defaut.
Cependant, que Votre Majeste ne s'inquiete pas, nous trouverons
moyen...
— C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Memoires de Mme de Motteville ne s'etonneront pas de
cette reponse); mais, attends.»
Anne d'Autriche courut a son ecrin.
«Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix a ce qu'on
assure; elle vient de mon frere le roi d'Espagne, elle est a moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.
— Dans une heure vous serez obeie.
— Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'a peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait: a Milord duc de Buckingham,
a Londres.
— La lettre sera remise a lui-meme.
— Genereuse enfant!» s'ecria Anne d'Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la legerete d'un oiseau.
Dix minutes apres, elle etait chez elle; comme elle l'avait dit a
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
liberte; elle ignorait donc le changement qui s'etait fait en lui
a l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opere la flatterie
et l'argent de Son Eminence et qu'avaient corrobore, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amene l'enlevement de sa
femme, mais que c'etait seulement une precaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait a grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouve les meubles
a peu pres brises et les armoires a peu pres vides, la justice
n'etant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant a la servante,
elle s'etait enfuie lors de l'arrestation de son maitre. La
terreur avait gagne la pauvre fille au point qu'elle n'avait cesse
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitot sa rentree dans sa maison, fait
part a sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
repondu pour le feliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait derober a ses devoirs serait consacre tout entier
a lui rendre visite.
Ce premier moment s'etait fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, eut paru un peu bien long a maitre
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet a reflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de reflechir.
D'autant plus que les reflexions de Bonacieux etaient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait deja sur le chemin des honneurs
et de la fortune.
De son cote, Mme Bonacieux avait reflechi, mais, il faut le dire,
a tout autre chose que l'ambition; malgre elle, ses pensees
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Mariee a dix-huit ans a M. Bonacieux,
ayant toujours vecu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque a une jeune femme
dont le coeur etait plus eleve que sa position, Mme Bonacieux
etait restee insensible aux seductions vulgaires; mais, a cette
epoque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan etait gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, apres l'uniforme des
mousquetaires, etait le plus apprecie des dames. Il etait, nous le
repetons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'etre aime; il y en avait la plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tete de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en etait arrivee juste a cet age heureux de la vie.
Les deux epoux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves evenements
eussent passe entre eux, s'aborderent donc avec une certaine
preoccupation; neanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie reelle
et s'avanca vers sa femme a bras ouverts.
Mme Bonacieux lui presenta le front.
«Causons un peu, dit-elle.
— Comment? dit Bonacieux etonne.
— Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance a
vous dire.
— Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez serieuses
a vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlevement, je vous
prie.
— Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
— Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivite?
— Je l'ai apprise le jour meme; mais comme vous n'etiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'etiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui put vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attache a cet evenement que
l'importance qu'il meritait.
— Vous en parlez bien a votre aise, madame! reprit Bonacieux
blesse du peu d'interet que lui temoignait sa femme; savez-vous
que j'ai ete plonge un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?
— Un jour et une nuit sont bientot passes; laissons donc votre
captivite, et revenons a ce qui m'amene pres de vous.
— Comment? ce qui vous amene pres de moi! N'est-ce donc pas le
desir de revoir un mari dont vous etes separee depuis huit jours?
demanda le mercier pique au vif.
— C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
— Parlez!
— Une chose du plus haut interet et de laquelle depend notre
fortune a venir peut-etre.
— Notre fortune a fort change de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas etonne que d'ici a quelques
mois elle ne fit envie a beaucoup de gens.
— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais
vous donner.
— A moi?
— Oui, a vous. Il y a une bonne et sainte action a faire,
monsieur, et beaucoup d'argent a gagner en meme temps.»
Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent a son mari, elle le
prenait par son faible.
Mais un homme, fut-ce un mercier, lorsqu'il a cause dix minutes
avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le meme homme.
«Beaucoup d'argent a gagner! dit Bonacieux en allongeant les
levres.
— Oui, beaucoup.
— Combien, a peu pres?
— Mille pistoles peut-etre.
— Ce que vous avez a me demander est donc bien grave?
— Oui.
— Que faut-il faire?
— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont
vous ne vous dessaisirez sous aucun pretexte, et que vous
remettrez en main propre.
— Et pour ou partirai-je?
— Pour Londres.
— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas
affaire a Londres.
— Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.
— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux savoir non seulement a quoi je m'expose, mais
encore pour qui je m'expose.
— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous
attend: la recompense depassera vos desirs, voila tout ce que je
puis vous promettre.
— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m'en
defie maintenant, et M. le cardinal m'a eclaire la-dessus.
— Le cardinal! s'ecria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?
— Il m'a fait appeler, repondit fierement le mercier.
— Et vous vous etes rendu a son invitation, imprudent que vous
etes.
— Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne
pas m'y rendre, car j'etais entre deux gardes. Il est vrai encore
de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Eminence, si
j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse ete fort
enchante.
— Il vous a donc maltraite? il vous a donc fait des menaces?
— Il m'a tendu la main et m'a appele son ami, — son ami!
entendez-vous, madame? — je suis l'ami du grand cardinal!
— Du grand cardinal!
— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?
— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un
ministre est ephemere, et qu'il faut etre fou pour s'attacher a un
ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent
pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un evenement; c'est a
ces pouvoirs qu'il faut se rallier.
— J'en suis fache, madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir
que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
— Vous servez le cardinal?
— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que
vous vous livriez a des complots contre la surete de l'Etat, et
que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas
francaise et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand
cardinal est la, son regard vigilant surveille et penetre jusqu'au
fond du coeur.»
Bonacieux repetait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu
dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compte
sur son mari et qui, dans cet espoir, avait repondu de lui a la
reine, n'en fremit pas moins, et du danger dans lequel elle avait
failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se
trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la
cupidite de son mari elle ne desesperait pas de l'amener a ses
fins.
«Ah! vous etes cardinaliste, monsieur, s'ecria-t-elle ah! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui
insultent votre reine!
— Les interets particuliers ne sont rien devant les interets de
tous. Je suis pour ceux qui sauvent Etat», dit avec emphase
Bonacieux.
C'etait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait
retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer.
«Et savez-vous ce que c'est que Etat dont vous parlez? dit
Mme Bonacieux en haussant les epaules. Contentez-vous d'etre un
bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du cote qui vous
offre le plus d'avantages.
— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac a la panse
arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci,
madame la precheuse?
— D'ou vient cet argent?
— Vous ne devinez pas?
— Du cardinal?
— De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
— Le comte de Rochefort! mais c'est lui qui m'a enlevee!
— Cela se peut, madame.
— Et vous recevez de l'argent de cet homme?
— Ne m'avez-vous pas dit que cet enlevement etait tout politique?
— Oui; mais cet enlevement avait pour but de me faire trahir ma
maitresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent
compromettre l'honneur et peut-etre la vie de mon auguste
maitresse.
— Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maitresse est une
perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
— Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lache, avare et
imbecile, mais je ne vous savais pas infame!
— Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en
colere, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que
dites-vous donc?
— Je dis que vous etes un miserable! continua Mme Bonacieux, qui
vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous
faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste
encore! Ah! vous vous vendez, corps et ame, au demon pour de
l'argent.
— Non, mais au cardinal.
— C'est la meme chose! s'ecria la jeune femme. Qui dit Richelieu,
dit Satan.
— Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!
— Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
lachete.
— Mais qu'exigez-vous donc de moi? voyons!
— Je vous l'ai dit: que vous partiez a l'instant meme, monsieur,
que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne
vous charger, et a cette condition j'oublie tout, je pardonne, et
il y a plus-elle lui tendit la main — je vous rends mon amitie.»
Bonacieux etait poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut
attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune
a une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hesitait:
«Allons, etes-vous decide? dit-elle.
— Mais, ma chere amie, reflechissez donc un peu a ce que vous
exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-etre
la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.
— Qu'importe, si vous les evitez!
— Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, decidement, je
refuse: les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi.
Brrrrou! c'est affreux, la Bastille! Rien que d'y penser, j'en ai
la chair de poule. On m'a menace de la torture. Savez-vous ce que
c'est que la torture? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre
les jambes jusqu'a ce que les os eclatent! Non, decidement, je
n'irai pas. Et morbleu! que n'y allez-vous vous-meme? car, en
verite, je crois que je me suis trompe sur votre compte jusqu'a
present: je crois que vous etes un homme, et des plus enrages
encore!
— Et vous, vous etes une femme, une miserable femme, stupide et
abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas a
l'instant meme, je vous fais arreter par l'ordre de la reine, et
je vous fais mettre a cette Bastille que vous craignez tant.»
Bonacieux tomba dans une reflexion profonde, il pesa murement les
deux coleres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la
reine: celle du cardinal l'emporta enormement.
«Faites-moi arreter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
reclamerai de Son Eminence.»
Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait ete trop loin, et
elle fut epouvantee de s'etre si fort avancee. Elle contempla un
instant avec effroi cette figure stupide, d'une resolution
invincible, comme celle des sots qui ont peur.
«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-etre, au bout du compte, avez-vous
raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et
vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez cause avec le cardinal.
Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un
homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite
aussi disgracieusement et ne satisfasse point a ma fantaisie.
— C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit
Bonacieux triomphant, et je m'en defie.
— J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c'est
bien, n'en parlons plus.
— Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire a
Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que
Rochefort lui avait recommande d'essayer de surprendre les secrets
de sa femme.
— Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une
defiance instinctive repoussait maintenant en arriere: il
s'agissait d'une bagatelle comme en desirent les femmes, d'une
emplette sur laquelle il y avait beaucoup a gagner.»
Mais plus la jeune femme se defendait, plus au contraire Bonacieux
pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier etait
important. Il resolut donc de courir a l'instant meme chez le
comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un
messager pour l'envoyer a Londres.
«Pardon, si je vous quitte, ma chere madame Bonacieux, dit-il;
mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris
rendez-vous avec un de mes amis, je reviens a l'instant meme, et
si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitot que
j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme
il commence a se faire tard, je vous reconduis au Louvre.
— Merci, monsieur, repondit Mme Bonacieux: vous n'etes point
assez brave pour m'etre d'une utilite quelconque, et je m'en
retournerai bien au Louvre toute seule.
— Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier.
Vous reverrai-je bientot?
— Sans doute; la semaine prochaine, je l'espere, mon service me
laissera quelque liberte, et j'en profiterai pour revenir mettre
de l'ordre dans nos affaires, qui doivent etre quelque peu
derangees.
— C'est bien; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas?
— Moi! pas le moins du monde.
— A bientot, alors?
— A bientot.»
Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'eloigna rapidement.
«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut referme la porte
de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus a cet
imbecile que d'etre cardinaliste! Et moi qui avais repondu a la
reine, moi qui avais promis a ma pauvre maitresse... Ah! mon Dieu,
mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu'une de ces miserables
dont fourmille le palais, et qu'on a placees pres d'elle pour
l'espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup
aime; maintenant, c'est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole,
vous me le paierez!»
Au moment ou elle disait ces mots, un coup frappe au plafond lui
fit lever la tete, et une voix, qui parvint a elle a travers le
plancher, lui cria:
«Chere madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allee, et
je vais descendre pres de vous.»
CHAPITRE XVIII
L'AMANT ET LE MARI
«Ah! madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui
ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez
la un triste mari.
— Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement
Mme Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquietude.
— Tout entiere.
— Mais comment cela? mon Dieu!
— Par un procede a moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la
conversation plus animee que vous avez eue avec les sbires du
cardinal.
— Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions?
— Mille choses: d'abord, que votre mari est un niais et un sot,
heureusement; puis, que vous etiez embarrassee, ce dont j'ai ete
fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre a votre
service, et Dieu sait si je suis pret a me jeter dans le feu pour
vous; enfin que la reine a besoin qu'un homme brave, intelligent
et devoue fasse pour elle un voyage a Londres. J'ai au moins deux
des trois qualites qu'il vous faut, et me voila.»
Mme Bonacieux ne repondit pas, mais son coeur battait de joie, et
une secrete esperance brilla a ses yeux.
«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je
consens a vous confier cette mission?
— Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il
faire?
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous
confier un pareil secret, monsieur? Vous etes presque un enfant!
— Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous reponde de
moi.
— J'avoue que cela me rassurerait fort.
— Connaissez-vous Athos?
— Non.
— Porthos?
— Non.
— Aramis?
— Non. Quels sont ces messieurs?
— Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Treville, leur
capitaine?
— Oh! oui, celui-la, je le connais, non pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler a la reine comme d'un
brave et loyal gentilhomme.
— Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal,
n'est-ce pas?
— Oh! non, certainement.
— Eh bien, revelez-lui votre secret, et demandez-lui, si
important, si precieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me
le confier.
— Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le reveler
ainsi.
— Vous l'alliez bien confier a M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec
depit.
— Comme on confie une lettre au creux d'un arbre, a l'aile d'un
pigeon, au collier d'un chien.
— Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
— Vous le dites.
— Je suis un galant homme!
— Je le crois.
— Je suis brave!
— Oh! cela, j'en suis sure.
— Alors, mettez-moi donc a l'epreuve.»
Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une derniere
hesitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une
telle persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entrainee a se
fier a lui. D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces
circonstances ou il faut risquer le tout pour le tout. La reine
etait aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une
trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire
qu'elle eprouvait pour ce jeune protecteur la decida a parler.
«Ecoutez, lui dit-elle, je me rends a vos protestations et je cede
a vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend,
que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me
tuerai en vous accusant de ma mort.
— Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d'Artagnan, que
si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je
mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un.»
Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard
lui avait deja revele une partie en face de la Samaritaine. Ce fut
leur mutuelle declaration d'amour.
D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il
possedait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour,
faisaient de lui un geant.
— Sur mon ame, vous m'aviez fait oublier tout cela, chere
Constance! oui, vous avez raison, il me faut un conge.
— Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
— Oh! celui-la, s'ecria d'Artagnan apres un moment de reflexion,
je le surmonterai, soyez tranquille.
— Comment cela?
— J'irai trouver ce soir meme M. de Treville, que je chargerai de
demander pour moi cette faveur a son beau-frere, M. des Essarts.
— Maintenant, autre chose.
— Quoi? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hesitait a
continuer.
— Vous n'avez peut-etre pas d'argent?
— Peut-etre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.
— Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant
de cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si
amoureusement son mari, prenez ce sac.
— Celui du cardinal! s'ecria en eclatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, grace a ses carreaux enleves, n'avait pas
perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
— Celui du cardinal, repondit Mme Bonacieux; vous voyez qu'il se
presente sous un aspect assez respectable.
— Pardieu! s'ecria d'Artagnan, ce sera une chose doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son
Eminence!
— Vous etes un aimable et charmant jeune homme, dit
Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majeste ne sera point ingrate.
— Oh! je suis deja grandement recompense! s'ecria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez de vous le dire; c'est deja plus de
bonheur que je n'en osais esperer.
— Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
— Quoi?
— On parle dans la rue.
— C'est la voix...
— De mon mari. Oui, je l'ai reconnue!»
D'Artagnan courut a la porte et poussa le verrou.
«Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.
— Mais je devrais etre partie aussi, moi. Et la disparition de
cet argent, comment la justifier si je suis la?
— Vous avez raison, il faut sortir.
— Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.
— Alors il faut monter chez moi.
— Ah! s'ecria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me
fait peur.»
Mme Bonacieux prononca ces paroles avec une larme dans les yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, trouble, attendri, il se jeta a
ses genoux.
«Chez moi, dit-il, vous serez en surete comme dans un temple, je
vous en donne ma parole de gentilhomme.
— Partons, dit-elle, je me fie a vous, mon ami.»
D'Artagnan rouvrit avec precaution le verrou, et tous deux, legers
comme des ombres, se glisserent par la porte interieure dans
l'allee, monterent sans bruit l'escalier et rentrerent dans la
chambre de d'Artagnan.
Une fois chez lui, pour plus de surete, le jeune homme barricada
la porte; ils s'approcherent tous deux de la fenetre, et par une
fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme
en manteau.
A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son
epee a demi, s'elanca vers la porte.
C'etait l'homme de Meung.
«Qu'allez-vous faire? s'ecria Mme Bonacieux; vous nous perdez.
— Mais j'ai jure de tuer cet homme! dit d'Artagnan.
— Votre vie est vouee en ce moment et ne vous appartient pas. Au
nom de la reine, je vous defends de vous jeter dans aucun peril
etranger a celui du voyage.
— Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien?
— En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive emotion; en mon
nom, je vous en prie. Mais ecoutons, il me semble qu'ils parlent
de moi.»
D'Artagnan se rapprocha de la fenetre et preta l'oreille.
M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide,
il etait revenu a l'homme au manteau qu'un instant il avait laisse
seul.
«Elle est partie, dit-il, elle sera retournee au Louvre.
— Vous etes sur, repondit l'etranger, qu'elle ne s'est pas doutee
dans quelles intentions vous etes sorti?
— Non, repondit Bonacieux avec suffisance; c'est une femme trop
superficielle.
— Le cadet aux gardes est-il chez lui?
— Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est ferme,
et l'on ne voit aucune lumiere briller a travers les fentes.
— C'est egal, il faudrait s'en assurer.
— Comment cela?
— En allant frapper a sa porte.
— Je demanderai a son valet.
— Allez.»
Bonacieux rentra chez lui, passa par la meme porte qui venait de
donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de
d'Artagnan et frappa.
Personne ne repondit. Porthos, pour faire plus grande figure,
avait emprunte ce soir-la Planchet. Quant a d'Artagnan, il n'avait
garde de donner signe d'existence.
Au moment ou le doigt de Bonacieux resonna sur la porte, les deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
«Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.
— N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en
surete que sur le seuil d'une porte.
— Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien
entendre.
— Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux.»
D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
chambre une autre oreille de Denys, etendit un tapis a terre, se
mit a genoux, et fit signe a Mme Bonacieux de se pencher, comme il
le faisait vers l'ouverture.
«Vous etes sur qu'il n'y a personne? dit l'inconnu.
— J'en reponds, dit Bonacieux.
— Et vous pensez que votre femme?...
— Est retournee au Louvre.
— Sans parler a aucune personne qu'a vous?
— J'en suis sur.
— C'est un point important, comprenez-vous?
— Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportee a donc une
valeur...?
— Tres grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
— Alors le cardinal sera content de moi?
— Je n'en doute pas.
— Le grand cardinal!
— Vous etes sur que, dans sa conversation avec vous, votre femme
n'a pas prononce de noms propres?
— Je ne crois pas.
— Elle n'a nomme ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni
Mme de Vernet?
— Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer a Londres
pour servir les interets d'une personne illustre.»
«Le traitre! murmura Mme Bonacieux.
— Silence!» dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui
abandonna sans y penser.
«N'importe, continua l'homme au manteau, vous etes un niais de
n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre
a present; Etat qu'on menace etait sauve, et vous...
— Et moi?
— Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de
noblesse...
— Il vous l'a dit?
— Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.
— Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m'adore, et il est
encore temps.»
«Le niais! murmura Mme Bonacieux.
— Silence!» dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
«Comment est-il encore temps? reprit l'homme au manteau.
— Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que
j'ai reflechi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je
cours chez le cardinal.
— Eh bien, allez vite; je reviendrai bientot savoir le resultat
de votre demarche.»
L'inconnu sortit.
«L'infame! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette epithete a
son mari.
— Silence!» repeta d'Artagnan en lui serrant la main plus
fortement encore.
Un hurlement terrible interrompit alors les reflexions de
d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'etait son mari, qui s'etait
apercu de la disparition de son sac et qui criait au voleur.
«Oh! mon Dieu! s'ecria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le
quartier.»
Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur
frequence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et
que d'ailleurs la maison du mercier etait depuis quelque temps
assez mal famee, voyant que personne ne venait, il sortit en
continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'eloignait dans
la direction de la rue du Bac.
«Et maintenant qu'il est parti, a votre tour de vous eloigner, dit
Mme Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez
que vous vous devez a la reine.
— A elle et a vous! s'ecria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais
reviendrai-je aussi digne de votre amour?»
La jeune femme ne repondit que par la vive rougeur qui colora ses
joues. Quelques instants apres, d'Artagnan sortit a son tour,
enveloppe, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait
cavalierement le fourreau d'une longue epee.
Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont
la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer; mais lorsqu'il
eut disparu a l'angle de la rue, elle tomba a genoux, et joignant
les mains:
«O mon Dieu! s'ecria-t-elle, protegez la reine, protegez-moi!»
CHAPITRE XIX
PLAN DE CAMPAGNE
D'Artagnan se rendit droit chez M. de Treville. Il avait reflechi
que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damne
inconnu, qui paraissait etre son agent, et il pensait avec raison
qu'il n'y avait pas un instant a perdre.
Le coeur du jeune homme debordait de joie. Une occasion ou il y
avait a la fois gloire a acquerir et argent a gagner se presentait
a lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher
d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du
premier coup, pour lui, plus qu'il n'eut ose demander a la
Providence.
M. de Treville etait dans son salon avec sa cour habituelle de
gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier
de la maison, alla droit a son cabinet et le fit prevenir qu'il
l'attendait pour chose d'importance.
D'Artagnan etait la depuis cinq minutes a peine, lorsque
M. de Treville entra. Au premier coup d'oeil et a la joie qui se
peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se
passait effectivement quelque chose de nouveau.
Tout le long de la route, d'Artagnan s'etait demande s'il se
confierait a M. de Treville, ou si seulement il lui demanderait de
lui accorder carte blanche pour une affaire secrete. Mais
M. de Treville avait toujours ete si parfait pour lui, il etait si
fort devoue au roi et a la reine, il haissait si cordialement le
cardinal, que le jeune homme resolut de tout lui dire.
«Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Treville.
— Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je
l'espere, de vous avoir derange, quand vous saurez de quelle chose
importante il est question.
— Dites alors, je vous ecoute.
— Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la
voix, que de l'honneur et peut-etre de la vie de la reine.
— Que dites-vous la? demanda M. de Treville en regardant tout
autour de lui s'ils etaient bien seuls, et en ramenant son regard
interrogateur sur d'Artagnan.
— Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu maitre d'un secret...
— Que vous garderez, j'espere, jeune homme, sur votre vie.
— Mais que je dois vous confier, a vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de
Sa Majeste.
— Ce secret est-il a vous?
— Non, monsieur, c'est celui de la reine.
— Etes-vous autorise par Sa Majeste a me le confier?
— Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystere m'est
recommande.
— Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-a-vis de moi?
— Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que
j'ai peur que vous ne me refusiez la grace que je viens vous
demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.
— Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous
desirez.
— Je desire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un
conge de quinze jours.
— Quand cela?
— Cette nuit meme.
— Vous quittez Paris?
— Je vais en mission.
— Pouvez-vous me dire ou?
— A Londres.
— Quelqu'un a-t-il interet a ce que vous n'arriviez pas a votre
but?
— Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour
m'empecher de reussir.
— Et vous partez seul?
— Je pars seul.
— En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le
dis, foi de Treville.
— Comment cela?
— On vous fera assassiner.
— Je serai mort en faisant mon devoir.
— Mais votre mission ne sera pas remplie.
— C'est vrai, dit d'Artagnan.
— Croyez-moi, continua Treville, dans les entreprises de ce
genre, il faut etre quatre pour arriver un.
— Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis
disposer d'eux.
— Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir?
— Nous nous sommes jure, une fois pour toutes, confiance aveugle
et devouement a toute epreuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire
que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus
incredules que vous.
— Je puis leur envoyer a chacun un conge de quinze jours, voila
tout: a Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller
aux eaux de Forges! a Porthos et a Aramis, pour suivre leur ami,
qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position.
L'envoi de leur conge sera la preuve que j'autorise leur voyage.
— Merci, monsieur, et vous etes cent fois bon.
— Allez donc les trouver a l'instant meme, et que tout s'execute
cette nuit. Ah! et d'abord ecrivez-moi votre requete a M. des
Essarts. Peut-etre aviez-vous un espion a vos trousses, et votre
visite, qui dans ce cas est deja connue du cardinal, sera
legitimee ainsi.»
D'Artagnan formula cette demande, et M. de Treville, en la
recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les
quatre conges seraient au domicile respectif des voyageurs.
«Ayez la bonte d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise
rencontre.
— Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! A propos!» dit
M. de Treville en le rappelant.
D'Artagnan revint sur ses pas.
«Avez-vous de l'argent?»
D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.
«Assez? demanda M. de Treville.
— Trois cents pistoles.
— C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.»
D'Artagnan salua M. de Treville, qui lui tendit la main;
d'Artagnan la lui serra avec un respect mele de reconnaissance.
Depuis qu'il etait arrive a Paris, il n'avait eu qu'a se louer de
cet excellent homme, qu'il avait toujours trouve digne, loyal et
grand.
Sa premiere visite fut pour Aramis; il n'etait pas revenu chez son
ami depuis la fameuse soiree ou il avait suivi Mme Bonacieux. Il y
a plus: a peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et a chaque
fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde
tristesse empreinte sur son visage.
Ce soir encore, Aramis veillait sombre et reveur; d'Artagnan lui
fit quelques questions sur cette melancolie profonde; Aramis
s'excusa sur un commentaire du dix-huitieme chapitre de saint
Augustin qu'il etait force d'ecrire en latin pour la semaine
suivante, et qui le preoccupait beaucoup.
Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un
serviteur de M. de Treville entra porteur d'un paquet cachete.
«Qu'est-ce la? demanda Aramis.
— Le conge que monsieur a demande, repondit le laquais.
— Moi, je n'ai pas demande de conge.
— Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici
une demi-pistole pour votre peine; vous direz a M. de Treville que
M. Aramis le remercie bien sincerement. Allez.»
Le laquais salua jusqu'a terre et sortit.
«Que signifie cela? demanda Aramis.
— Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
suivez-moi.
— Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir...»
Aramis s'arreta.
«Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan.
— Qui? reprit Aramis.
— La femme qui etait ici, la femme au mouchoir brode.
— Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? repliqua Aramis en
devenant pale comme la mort.
— Je l'ai vue.
— Et vous savez qui elle est?
— Je crois m'en douter, du moins.
— Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-
vous ce qu'est devenue cette femme?
— Je presume qu'elle est retournee a Tours.
— A Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
est-elle retournee a Tours sans me rien dire?
— Parce qu'elle a craint d'etre arretee.
— Comment ne m'a-t-elle pas ecrit?
— Parce qu'elle craint de vous compromettre.
— D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'ecria Aramis. Je me
croyais meprise, trahi. J'etais si heureux de la revoir! Je ne
pouvais croire qu'elle risquat sa liberte pour moi, et cependant
pour quelle cause serait-elle revenue a Paris?
— Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.
— Et quelle est cette cause? demanda Aramis.
— Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment,
j'imiterai la retenue de la niece du docteur.»
Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait
certain soir a ses amis.
«Eh bien, donc, puisqu'elle a quitte Paris et que vous en etes
sur, d'Artagnan, rien ne m'y arrete plus, et je suis pret a vous
suivre. Vous dites que nous allons?...
— Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous
invite meme a vous hater, car nous avons deja perdu beaucoup de
temps. A propos, prevenez Bazin.
— Bazin vient avec nous? demanda Aramis.
— Peut-etre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le
moment chez Athos.»
Aramis appela Bazin, et apres lui avoir ordonne de le venir
joindre chez Athos:
«Partons donc», dit-il en prenant son manteau, son epee et ses
trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs
pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole egaree. Puis,
quand il se fut bien assure que cette recherche etait superflue,
il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le
jeune cadet aux gardes sut aussi bien que lui quelle etait la
femme a laquelle il avait donne l'hospitalite, et sut mieux que
lui ce qu'elle etait devenue.
Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de
d'Artagnan, et le regardant fixement:
«Vous n'avez parle de cette femme a personne? dit-il.
— A personne au monde.
— Pas meme a Athos et a Porthos?
— Je ne leur en ai pas souffle le moindre mot.
— A la bonne heure.»
Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin
avec d'Artagnan, et tous deux arriverent bien tot chez Athos.
Ils le trouverent tenant son conge d'une main et la lettre de
M. de Treville de l'autre.
«Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce conge et cette
lettre que je viens de recevoir?» dit Athos etonne.
«Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sante l'exige
absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc
prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront,
et retablissez-vous promptement.
«Votre affectionne
«Treville»
«Eh bien, ce conge et cette lettre signifient qu'il faut me
suivre, Athos.
— Aux eaux de Forges?
— La ou ailleurs.
— Pour le service du roi?
— Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
Majestes?»
En ce moment, Porthos entra.
«Pardieu, dit-il, voici une chose etrange: depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des conges sans qu'ils les
demandent?
— Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent
pour eux.
— Ah! ah! dit Porthos, il parait qu'il y a du nouveau ici?
— Oui, nous partons, dit Aramis.
— Pour quel pays? demanda Porthos.
— Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela a
d'Artagnan.
— Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan.
— Pour Londres! s'ecria Porthos; et qu'allons-nous faire a
Londres?
— Voila ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous
fier a moi.
— Mais pour aller a Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent,
et je n'en ai pas.
— Ni moi, dit Aramis.
— Ni moi, dit Athos.
— J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son tresor de sa
poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents
pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en
faut pour aller a Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez
tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, a Londres.
— Et pourquoi cela?
— Parce que, selon toute probabilite, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.
— Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?
— Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
— Ah ca, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit
Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?
— Tu en seras bien plus avance! dit Athos.
— Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
— Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il
vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans
les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous
ne vous en inquietez meme pas.
— D'Artagnan a raison, dit Athos, voila nos trois conges qui
viennent de M. de Treville, et voila trois cents pistoles qui
viennent je ne sais d'ou. Allons nous faire tuer ou l'on nous dit
d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions?
D'Artagnan, je suis pret a te suivre.
— Et moi aussi, dit Porthos.
— Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fache de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.
— Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.
— Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.
— Tout de suite, repondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute a
perdre.
— Hola! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crierent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez
les chevaux de l'hotel.»
En effet, chaque mousquetaire laissait a l'hotel general comme a
une caserne son cheval et celui de son laquais.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hate.
«Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Ou allons-
nous d'abord?
— A Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour
arriver a Londres.
— Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
— Parle.
— Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan
nous donnera a chacun ses instructions, je partirai en avant par
la route de Boulogne pour eclairer le chemin; Athos partira deux
heures apres par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de
Noyon; quant a d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec
les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en
d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
— Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de
mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret
peut par hasard etre trahi par des gentilshommes, mais il est
presque toujours vendu par des laquais.
— Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en
ce que j'ignore moi-meme quelles instructions je puis vous donner.
Je suis porteur d'une lettre, voila tout. Je n'ai pas et ne puis
faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellee; il
faut donc, a mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est la,
dans cette poche. Et il montra la poche ou etait la lettre. Si je
suis tue, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route;
s'il est tue, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
— Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut
etre consequent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous
m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les
eaux de mer; je suis libre. On veut nous arreter, je montre la
lettre de M. de Treville, et vous montrez vos conges; on nous
attaque, nous nous defendons; on nous juge, nous soutenons
mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marche
de quatre hommes isoles, tandis que quatre hommes reunis font une
troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
mousquetons; si l'on envoie une armee contre nous, nous livrerons
bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la
lettre.
— Bien dit, s'ecria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le
plan d'Athos. Et toi, Porthos?
— Moi aussi, dit Porthos, s'il convient a d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise;
qu'il decide, et nous executerons.
— Eh bien, dit d'Artagnan, je decide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.
— Adopte!» reprirent en choeur les trois mousquetaires.
Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses preparatifs pour partir a l'heure convenue.
CHAPITRE XX
VOYAGE
A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris
par la barriere Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils resterent
muets; malgre eux, ils subissaient l'influence de l'obscurite et
voyaient des embuches partout.
Aux premiers rayons du jour, leurs langues se delierent; avec le
soleil, la gaiete revint: c'etait comme a la veille d'un combat,
le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on
allait peut-etre quitter etait, au bout du compte, une bonne
chose.
L'aspect de la caravane, au reste, etait des plus formidables: les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette
habitude de l'escadron qui fait marcher regulierement ces nobles
compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito.
Les valets suivaient, armes jusqu'aux dents.
Tout alla bien jusqu'a Chantilly, ou l'on arriva vers les huit
heures du matin. Il fallait dejeuner. On descendit devant une
auberge que recommandait une enseigne representant saint Martin
donnant la moitie de son manteau a un pauvre. On enjoignit aux
laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prets a
repartir immediatement.
On entra dans la salle commune, et l'on se mit a table. Un
gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, etait
assis a cette meme table et dejeunait. Il entama la conversation
sur la pluie et le beau temps; les voyageurs repondirent: il but a
leur sante; les voyageurs lui rendirent sa politesse.
Mais au moment ou Mousqueton venait annoncer que les chevaux
etaient prets et ou l'on se levait de table l'etranger proposa a
Porthos la sante du cardinal. Porthos repondit qu'il ne demandait
pas mieux, si l'etranger a son tour voulait boire a la sante du
roi. L'etranger s'ecria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son
Eminence. Porthos l'appela ivrogne; l'etranger tira son epee.
«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus a
reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus
vite que vous pourrez.»
Et tous trois remonterent a cheval et repartirent a toute bride,
tandis que Porthos promettait a son adversaire de le perforer de
tous les coups connus dans l'escrime.
«Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas.
— Mais pourquoi cet homme s'est-il attaque a Porthos plutot qu'a
tout autre? demanda Aramis.
— Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris
pour le chef, dit d'Artagnan.
— J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne etait un puits de
sagesse», murmura Athos.
Et les voyageurs continuerent leur route.
A Beauvais, on s'arreta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
chemin.
A une lieue de Beauvais, a un endroit ou le chemin se trouvait
resserre entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui,
profitant de ce que la route etait depavee en cet endroit, avaient
l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des
ornieres boueuses.
Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel,
les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il etait trop
tard. Les ouvriers se mirent a railler les voyageurs, et firent
perdre par leur insolence la tete meme au froid Athos qui poussa
son cheval contre l'un d'eux.
Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fosse et y prit un
mousquet cache; il en resulta que nos sept voyageurs furent
litteralement passes par les armes. Aramis recut une balle qui lui
traversa l'epaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans
les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant
Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fut grievement
blesse, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut etre plus dangereusement blesse qu'il ne l'etait.
«C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brulons pas une amorce,
et en route.»
Aramis, tout blesse qu'il etait, saisit la criniere de son cheval,
qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait
rejoints, et galopait tout seul a son rang.
«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
— J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a ete
emporte par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre
que je porte n'ait pas ete dedans.
— Ah ca, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera,
dit Aramis.
— Si Porthos etait sur ses jambes, il nous aurait rejoints
maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne
se sera degrise.»
Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux
fussent si fatigues, qu'il etait a craindre qu'ils ne refusassent
bientot le service.
Les voyageurs avaient pris la traverse, esperant de cette facon
etre moins inquietes, mais, a Creve-coeur, Aramis declara qu'il ne
pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage
qu'il cachait sous sa forme elegante et sous ses facons polies
pour arriver jusque-la. A tout moment il palissait, et l'on etait
oblige de le soutenir sur son cheval; on le descendit a la porte
d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une
escarmouche, etait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'esperance d'aller coucher a Amiens.
«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouverent en route, reduits a
deux maitres et a Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus
leur dupe, et je vous reponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la
bouche ni tirer l'epee d'ici a Calais. J'en jure...
— Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos
chevaux y consentent.»
Et les voyageurs enfoncerent leurs eperons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimules, retrouverent des forces. On
arriva a Amiens a minuit, et l'on descendit a l'auberge du Lis
d'Or.
L'hotelier avait l'air du plus honnete homme de la terre, il recut
les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de
l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une
charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres etait a
l'extremite de l'hotel. D'Artagnan et Athos refuserent; l'hote
repondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs
Excellences; mais les voyageurs declarerent qu'ils coucheraient
dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur
jetterait a terre. L'hote insista, les voyageurs tinrent bon; il
fallut faire ce qu'ils voulurent.
Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demanderent qui
etait la, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
En effet, c'etaient Planchet et Grimaud.
«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
messieurs veulent, je co