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Äþìà Àëåêñàíäð (Alexandre Dumas) — Le comte de Monte-Cristo, Tome IV




    Tome IV (1845-1846)

    LVI

    Andrea Cavalcanti. Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait designe sous le nom de salon bleu, et ou venait de le preceder un jeune homme de tournure degagee, assez elegamment vetu, et qu'un cabriolet de place avait, une demi-heure auparavant, jete a la porte de l'hotel. Baptistin n'avait pas eu de peine a le reconnaitre; c'etait bien ce grand jeune homme aux cheveux blonds, a la barbe rousse, aux yeux noirs, dont le teint vermeil et la peau eblouissante de blancheur lui avaient ete signales par son maitre.

    Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme etait negligemment etendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc a pomme d'or.

    En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.

    «Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.

    —Oui, monsieur, repondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je crois, a monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?

    —Le vicomte Andrea Cavalcanti, repeta le jeune homme en accompagnant ces mots d'un salut plein de desinvolture.

    —Vous devez avoir une lettre qui vous accredite pres de moi? dit Monte-Cristo.

    —Je ne vous en parlais pas a cause de la signature, qui m'a paru etrange.

    —Simbad le marin, n'est-ce pas?

    —Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que celui des _Mille et une Nuits_....

    —Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un Anglais plus qu'original, presque fou, dont le veritable nom est Lord Wilmore.

    —Ah! voila qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va a merveille. C'est ce meme Anglais que j'ai connu... a... oui, tres bien!... Monsieur le comte, je suis votre serviteur.

    —Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, repliqua en souriant le comte, j'espere que vous serez assez bon pour me donner quelques details sur vous et votre famille.

    —Volontiers, monsieur le comte, repondit le jeune homme avec une volubilite qui prouvait la solidite de sa memoire. Je suis, comme vous l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence. Notre famille, quoique tres riche encore puisque mon pere possede un demi-million de rente, a eprouve bien des malheurs, et moi-meme, monsieur, j'ai ete a l'age de cinq ou six ans enleve par un gouverneur

    infidele; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de mes jours. Depuis que j'ai l'age de raison, depuis que je suis libre et maitre de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de votre ami Simbad m'annonce qu'il est a Paris, et m'autorise a m'adresser a vous pour en obtenir des nouvelles.

    —En verite, monsieur, tout ce que vous me racontez la est fort interessant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette mine degagee, empreinte d'une beaute pareille a celle du mauvais ange, et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses a l'invitation de mon ami Simbad, car votre pere est en effet ici et vous cherche.»

    Le comte, depuis son entree au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune homme, il avait admire l'assurance de son regard et la surete de sa voix; mais a ces mots si naturels: _Votre pere est en effet ici et vous cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'ecria:

    «Mon pere! mon pere ici?

    —Sans doute, repondit Monte-Cristo, votre pere, le major Bartolomeo Cavalcanti.»

    L'impression de terreur repandue sur les traits du jeune homme s'effaca presque aussitot.

    «Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher pere.

    —Oui, monsieur. J'ajouterai meme que je le quitte a l'instant, que l'histoire qu'il m'a contee de ce fils cheri, perdu autrefois, m'a fort touche; en verite, ses douleurs, ses craintes, ses esperances a ce sujet composeraient un poeme attendrissant. Enfin il recut un jour des nouvelles qui lui annoncaient que les ravisseurs de son fils offraient de le rendre, ou d'indiquer ou il etait, moyennant une somme assez forte. Mais rien ne retint ce bon pere; cette somme fut envoyee a la frontiere du Piemont, avec un passeport tout vise pour l'Italie. Vous etiez dans le Midi de la France, je crois?

    —Oui, monsieur, repondit Andrea d'un air assez embarrasse; oui, j'etais dans le Midi de la France.

    —Une voiture devait vous attendre a Nice?

    —C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice a Genes, de Genes a Turin, de Turin a Chambery, de Chambery a Pont-de-Beauvoisin, et de Pont-de-Beauvoisin a Paris.

    —A merveille! il esperait toujours vous rencontrer en chemin, car c'etait la route qu'il suivait lui-meme; voila pourquoi votre itineraire avait ete trace ainsi.

    —Mais, dit Andrea, s'il m'eut rencontre, ce cher pere, je doute qu'il m'eut reconnu; je suis quelque peu change depuis que je l'ai perdu de vue.

    —Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.

    —Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas a la voix du sang.

    —Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiete le marquis Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez ete eloigne de lui; c'est de quelle facon vous avez ete traite par vos persecuteurs; c'est si l'on a conserve pour votre naissance tous les egards qui lui etaient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas reste de cette souffrance morale a laquelle vous avez ete expose, souffrance pire cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des facultes dont la nature vous a si largement doue, et si vous croyez vous-meme pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang qui vous appartient.

    —Monsieur, balbutia le jeune homme etourdi, j'espere qu'aucun faux rapport....

    —Moi! J'ai entendu parler de vous pour la premiere fois par mon ami Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouve dans une position facheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question: je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont interesse, donc vous etiez interessant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre pere, qu'il le trouverait; l'a cherche, il l'a trouve, a ce qu'il parait, puisqu'il est la; enfin il m'a prevenu hier de votre arrivee, en me donnant encore quelques autres instructions relatives a votre fortune; voila tout. Je sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en meme temps, comme c'est un homme sur, riche comme une mine d'or, qui, par consequent, peut se passer ses originalites sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma question: comme je serai oblige de vous patronner quelque peu, je desirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrives, malheurs independants de votre volonte et qui ne diminuent en aucune facon la consideration que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu etranger a ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous appelaient a faire si bonne figure.

    —Monsieur, repondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et a mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs qui m'ont eloigne de mon pere, et qui, sans doute, avaient pour but de me vendre plus tard a lui comme ils l'ont fait ont calcule que, pour tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur personnelle, et meme l'augmenter encore, s'il etait possible; j'ai donc recu une assez bonne education, et j'ai ete traite par les larrons d'enfants a peu pres comme l'etaient dans l'Asie Mineure les esclaves dont leurs maitres faisaient des grammairiens, des medecins et des philosophes, pour les vendre plus cher au marche de Rome.»

    Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espere, a ce qu'il parait, de M. Andrea Cavalcanti.

    «D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque defaut d'education ou plutot d'habitude du monde, on aurait, je suppose, l'indulgence de les excuser, en consideration des malheurs qui ont accompagne ma naissance et poursuivi ma jeunesse.

    —Eh bien, dit negligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous voudrez, vicomte, car vous etes le maitre, et cela vous regarde; mais, ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les romans serres entre deux couvertures de papier jaune, se defie etrangement de ceux qu'il voit relies en velin vivant, fussent-ils dores comme vous pouvez l'etre. Voila la difficulte que je me permettrai de vous signaler, monsieur le vicomte; a peine aurez-vous raconte a quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde completement denaturee. Vous serez oblige de vous poser en Antony, et le temps des Antony est un peu passe. Peut-etre aurez-vous un succes de curiosite, mais tout le monde n'aime pas a se faire centre d'observations et cible a commentaires. Cela vous fatiguera peut-etre.

    —Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme en palissant malgre lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est la un grave inconvenient.

    —Oh! il ne faut pas non plus se l'exagerer dit Monte-Cristo; car, pour eviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan de conduite a arreter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan est d'autant plus facile a adopter qu'il est conforme a vos interets; il faudra combattre, par des temoignages et par d'honorables amities, tout ce que votre passe peut avoir d'obscur.»

    Andrea perdit visiblement contenance.

    «Je m'offrirais bien a vous comme repondant et caution, dit Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes meilleurs amis, et un besoin de chercher a faire douter les autres; aussi jouerais-je la un role hors de mon emploi, comme disent les tragediens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.

    —Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en consideration de Lord Wilmore qui m'a recommande a vous....

    —Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas laisse ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques M. le marquis Cavalcanti, votre pere. Vous allez le voir, il est un peu raide, un peu guinde; mais c'est une question d'uniforme, et quand on saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout s'excusera; nous ne sommes pas, en general, exigeants pour les Autrichiens. En somme, c'est un pere fort suffisant, je vous assure.

    —Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitte depuis si longtemps, que je n'avais de lui aucun souvenir.

    —Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des choses.

    —Mon pere est donc reellement riche, monsieur?

    —Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.

    —Alors, demanda le jeune homme avec anxiete, je vais me trouver dans une position... agreable?

    —Des plus agreables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez a Paris.

    —Mais j'y resterai toujours, en ce cas.

    —Heu! qui peut repondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme propose et Dieu dispose....»

    Andrea poussa un soupir.

    «Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai a Paris, et... qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'eloigner, cet argent dont vous me parliez tout a l'heure m'est-il assure?

    —Oh! parfaitement.

    —Par mon pere? demanda Andrea avec inquietude.

    —Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de votre pere, ouvert un credit de cinq mille francs par mois chez M. Danglars, un des plus surs banquiers de Paris.

    —Et mon pere compte rester longtemps a Paris? demanda Andrea avec inquietude.

    —Quelque jours seulement, repondit Monte-Cristo, son service ne lui permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.

    —Oh! ce cher pere! dit Andrea visiblement enchante de ce prompt depart.

    —Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper a l'accent de ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre reunion. Etes-vous prepare a embrasser ce digne M. Cavalcanti?

    —Vous n'en doutez pas, je l'espere?

    —Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez votre pere, qui vous attend.»

    Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.

    Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaitre, poussa un ressort correspondant a un tableau, lequel, en s'ecartant du cadre, laissait, par un interstice habilement menage, penetrer la vue dans le salon.

    Andrea referma la porte derriere lui et s'avanca vers le major, qui se leva des qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.

    «Ah! monsieur et cher pere, dit Andrea a haute voix et de maniere que le comte l'entendit a travers la porte fermee, est-ce bien vous?

    —Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.

    —Apres tant d'annees de separation, dit Andrea en continuant de regarder du cote de la porte, quel bonheur de nous revoir!

    —En effet, la separation a ete longue.

    —Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.

    —Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.

    Et les deux hommes s'embrasserent comme on s'embrasse au Theatre-Francais, c'est-a-dire en se passant la tete par-dessus l'epaule.

    «Ainsi donc nous voici reunis! dit Andrea.

    —Nous voici reunis, reprit le major.

    —Pour ne plus nous separer?

    —Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la France comme une seconde patrie?

    —Le fait est, dit le jeune homme, que je serais desespere de quitter Paris.

    —Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je retournerai donc en Italie aussitot que je pourrai.

    —Mais avant de partir, tres cher pere, vous me remettrez sans doute des papiers a l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je sors.

    —Sans aucun doute, car je viens expres pour cela, et j'ai eu trop de peine a vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous recommencions encore a nous chercher; cela prendrait la derniere partie de ma vie.

    —Et ces papiers?

    —Les voici.»

    Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son pere, son certificat de bapteme a lui, et, apres avoir ouvert le tout avec une avidite naturelle a un bon fils, il parcourut les deux pieces avec une rapidite et une habitude qui denotaient le coup d'oeil le plus exerce en meme temps que l'interet le plus vif.

    Lorsqu'il eut fini, une indefinissable expression de joie brilla sur son front; et regardant le major avec un etrange sourire:

    «Ah ca! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galere en Italie?...»

    Le major se redressa.

    «Et pourquoi cela? dit-il.

    —Qu'on y fabrique impunement de pareilles pieces? Pour la moitie de cela, mon tres cher pere, en France on nous enverrait prendre l'air a Toulon pour cinq ans.

    —Plait-il? dit le Lucquois en essayant de conquerir un air majestueux.

    —Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major, combien vous donne-t-on pour etre mon pere?»

    Le major voulut parler.

    «Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour etre votre fils: par consequent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui serai dispose a nier que vous soyez mon pere.»

    Le major regarda avec inquietude autour de lui.

    «Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous parlons italien.

    —Eh bien, a moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs une fois payes.

    —Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fees?

    —Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.

    —Vous avez donc eu des preuves?»

    Le major tira de son gousset une poignee d'or.

    «Palpables, comme vous voyez.

    —Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?

    —Je le crois.

    —Et que ce brave homme de comte les tiendra?

    —De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver a ce but, il faut jouer notre role.

    —Comment donc?...

    —Moi de tendre pere....

    —Moi, de fils respectueux.

    —Puisqu'ils desirent que vous descendiez de moi....

    —Qui, _ils_?

    —Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont ecrit; n'avez vous pas recu une lettre?

    —Si fait.

    —De qui?

    —D'un certain abbe Busoni.

    —Que vous ne connaissez pas?

    —Que je n'ai jamais vu.

    —Que vous disait cette lettre?

    —Vous ne me trahirez pas?

    —Je m'en garderai bien, nos interets sont les memes.

    —Alors lisez.»

    Et le major passa une lettre au jeune homme.

    Andrea lut a voix basse:

    «Vous etes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous devenir sinon riche, du moins independant?

    «Partez pour Paris a l'instant meme, et allez reclamer a M. le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Elysees, n°30, le fils que vous avez eu de la marquise de Corsinari, et qui vous a ete enleve a l'age de cinq ans.

    «Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.

    «Pour que vous ne revoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigne de vous etre agreable, vous trouverez ci-joint:

    «1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M. Gozzi, a Florence;

    «2. Une lettre d'introduction pres de M. le comte de Monte-Cristo sur lequel je vous credite d'une somme de quarante-huit mille francs.

    «Soyez chez le comte le 26 mai, a sept heures du soir.

                         «_Signe_: ABBE BUSONI.»

    —C'est cela.

    —Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.

    —Je dis que j'ai recu la pareille a peu pres.

    —Vous?

    —Oui, moi.

    —De l'abbe Busoni?

    —Non.

    —De qui donc?

    —D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le marin.

    —Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbe Busoni?

    —Si fait; moi, je suis plus avance que vous.

    —Vous l'avez vu?

    —Oui, une fois.

    —Ou cela?

    —Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi savant que moi, et c'est inutile.

    —Et cette lettre vous disait?...

    —Lisez.»

    «Vous etes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir miserable: voulez-vous avoir un nom, etre libre, etre riche?»

    —Parbleu! fit le jeune homme en se balancant sur ses talons, comme si une pareille question se faisait!

    «Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelee en sortant de Nice par la porte de Genes. Passez par Turin, Chambery et Pont-de-Beauvoisin. Presentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Elysees, le 26 mai, a sept heures du soir, et demandez-lui votre pere.

    «Vous etes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront remis par le marquis, et qui vous permettront de vous presenter sous ce nom dans le monde parisien.

    «Quant a votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous mettra a meme de le soutenir.

    «Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier a Nice, et une lettre d'introduction pres du comte de Monte-Cristo, charge par moi de pourvoir a vos besoins.

                              «SIMBAD LE MARIN.»

    «Hum! fit le major, c'est fort beau!

    —N'est-ce pas?

    —Vous avez vu le comte?

    —Je le quitte.

    —Et il a ratifie?

    —Tout.

    —Y comprenez-vous quelque chose?

    —Ma foi non.

    —Il y a une dupe dans tout cela.

    —En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?

    —Non, certainement.

    —Et bien, alors!...

    —Peu nous importe, n'est-ce pas?

    —Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et jouons serre.

    —Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.

    —Je n'en ai pas doute un seul instant, mon cher pere.

    —Vous me faites honneur, mon cher fils.»

    Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant le bruit de ses pas, les deux hommes se jeterent dans les bras l'un de l'autre; le comte les trouva embrasses.

    «Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il parait que vous avez retrouve un fils selon votre coeur?

    —Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.

    —Et vous, jeune homme?

    —Ah! monsieur le comte, j'etouffe de bonheur.

    —Heureux pere! heureux enfant! dit le comte.

    —Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la necessite ou je suis de quitter Paris si vite.

    —Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo vous ne partirez pas, je l'espere, que je ne vous aie presente a quelques amis.

    —Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.

    —Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.

    —A qui?

    —Mais a monsieur votre pere; dites-lui quelques mots de l'etat de vos finances.

    —Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.

    —Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.

    —Sans doute que je l'entends.

    —Oui, mais comprenez-vous?

    —A merveille.

    —Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.

    —Que voulez-vous que j'y fasse?

    —Que vous lui en donniez, parbleu!

    —Moi?

    —Oui, vous.»

    Monte-Cristo passa entre les deux hommes.

    «Tenez! dit-il a Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque a la main.

    —Qu'est-ce que cela?

    —La reponse de votre pere.

    —De mon pere?

    —Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin d'argent?

    —Oui. Eh bien?

    —Eh bien! il me charge de vous remettre cela.

    —A compte sur mes revenus?

    —Non, pour vos frais d'installation.

    —Oh! cher pere!

    —Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je dise que cela vient de lui.

    —J'apprecie cette delicatesse, dit Andrea, en enfoncant ses billets de banque dans le gousset de son pantalon.

    —C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!

    —Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda Cavalcanti.

    —Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?

    —Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai a diner a ma maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous presenterai a lui, il faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre argent.

    —Grande tenue? demanda a demi-voix le major.

    —Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.

    —Et moi? demanda Andrea.

    —Oh! vous, tres simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc, habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Veronique pour vous habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les donnera. Moins vous affecterez de pretention dans votre mise, etant riche comme vous l'etes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaeton, allez chez Baptiste.

    —A quelle heure pourrons-nous nous presenter? demanda le jeune homme.

    —Mais vers six heures et demie.

    —C'est bien, on y sera», dit le major en portant la main a son chapeau.

    Les deux Cavalcanti saluerent le comte et sortirent. Le comte s'approcha de la fenetre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras dessous.

    «En verite, dit-il, voila deux grands miserables! Quel malheur que ce ne soit pas veritablement le pere et le fils!»

    Puis apres un instant de sombre reflexion:

    «Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le degout m'ecoeure encore plus que la haine.»




    LVII

    L'enclos a la luzerne.


    Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener a cet enclos qui confine a la maison de M. de Villefort, et, derriere la grille envahie par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre connaissance.

    Cette fois Maximilien est arrive le premier. C'est lui qui a colle son oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable des allees.

    Enfin, le craquement tant desire se fit entendre, et au lieu d'une ombre ce furent deux ombres qui s'approcherent. Le retard de Valentine avait ete occasionne par une visite de Mme Danglars et d'Eugenie, visite qui etait prolongee au-dela de l'heure ou Valentine etait attendue. Alors, pour ne pas manquer a son rendez-vous, la jeune fille avait propose a Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer a Maximilien qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il souffrait.

    Le jeune homme comprit tout avec cette rapidite d'intuition particuliere aux amants et son coeur fut soulage. D'ailleurs, sans arriver a la portee de la voix, Valentine dirigea sa promenade de maniere que Maximilien put la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle passait et repassait, un regard inapercu de sa compagne, mais jete de l'autre cote de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:

    «Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.»

    Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants et a la taille inclinee comme un beau saule, et cette brune aux yeux fiers et a la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que dans cette comparaison entre deux natures si opposees, tout l'avantage, dans le coeur du jeune homme du moins, etait pour Valentine.

    Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles s'eloignerent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme Danglars etait arrive.

    En effet, un instant apres, Valentine reparut seule. De crainte qu'un regard indiscret ne suivit son retour, elle venait lentement; et, au lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un banc, apres avoir sans affectation interroge chaque touffe de feuillage et plonge son regard dans le fond de toutes les allees.

    Ces precautions prises, elle courut a la grille.

    «Bonjour, Valentine, dit une voix.

    —Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la cause?

    —Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liee avec cette jeune personne.

    —Qui vous a donc dit que nous etions liees, Maximilien?

    —Personne; mais il m'a semble que cela ressortait de la facon dont vous vous donnez le bras, de la facon dont vous causiez: on eut dit deux compagnes de pension se faisant des confidences.

    —Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle m'avouait sa repugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je lui avouais de mon cote que je regardais comme un malheur d'epouser M. d'Epinay.

    —Chere Valentine!

    —Voila pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette apparence d'abandon entre moi et Eugenie; c'est que, tout en parlant de l'homme que je ne puis aimer, je pensais a l'homme que j'aime.

    —Que vous etes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indefini qui est a la femme ce que le parfum est a la fleur, ce que la saveur est au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'etre belle, ce n'est pas le tout pour un fruit que d'etre beau.

    —C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.

    —Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux tout a l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice a la beaute de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devint amoureux d'elle.

    —C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'etais la, et que ma presence vous rendait injuste.

    —Non... mais dites-moi... une question de simple curiosite, et qui emane de certaines idees que je me suis faites sur Mlle Danglars.

    —Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous attendre a l'indulgence.

    —Avec cela qu'entre vous vous etes bien justes les unes envers les autres!

    —Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements. Mais revenez a votre question.

    —Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son mariage avec M. de Morcerf?

    —Maximilien, je vous ai dit que je n'etais pas l'amie d'Eugenie.

    —Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans etre amies, les jeunes filles se font des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions la-dessus. Ah! je vous vois sourire.

    —S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons entre nous cette cloison de planches.

    —Voyons, que vous a-t-elle dit?

    —Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait le mariage en horreur; que sa plus grande joie eut ete de mener une vie libre et independante, et qu'elle desirait presque que son pere perdit sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.

    —Ah! vous voyez!

    —Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.

    —Rien, repondit en souriant Maximilien.

    —Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous a votre tour?

    —Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez, Valentine.

    —Voulez-vous que je m'eloigne?

    —Oh! non! non pas! Mais revenons a vous.

    —Ah! oui, c'est vrai, car a peine avons-nous dix minutes a passer ensemble.

    —Mon Dieu! s'ecria Maximilien consterne.

    —Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec melancolie Valentine, et vous avez la une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer, pauvre Maximilien, vous si bien fait pour etre heureux! Je me le reproche amerement, croyez-moi.

    —Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi; si cette attente eternelle me semble payee, a moi, par cinq minutes de votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction profonde, eternelle, que Dieu n'a pas cree deux coeurs aussi en harmonie que les notres, et ne les a pas presque miraculeusement reunis, surtout pour les separer.

    —Bon, merci, esperez pour nous deux, Maximilien: cela me rend a moitie heureuse.

    —Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si vite?

    —Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour une communication de laquelle depend, m'a-t-elle fait dire, une portion de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop riche, et qu'apres me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre; vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?

    —Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvrete, si ma Valentine etait pres de moi et que je fusse sur que personne ne me la put oter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point que ce ne soit quelque nouvelle relative a votre mariage?

    —Je ne le crois pas.

    —Cependant, ecoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant que je vivrai je ne serai pas a une autre.

    —Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?

    —Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc vous dire que l'autre jour j'ai rencontre M. de Morcerf.

    —Eh bien?

    —M. Franz est son ami, comme vous savez.

    —Oui; eh bien?

    —Eh bien, il a recu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain retour.»

    Valentine palit et appuya sa main contre la grille.

    «Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'etait cela! Mais non, la communication ne viendrait pas de Mme de Villefort.

    —Pourquoi cela?

    —Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas sympathique a ce mariage.

    —Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de Villefort.

    —Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste sourire.

    —Enfin, si elle est antipathique a ce mariage, ne fut-ce que pour le rompre, peut-etre ouvrirait-elle l'oreille a quelque autre proposition.

    —Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme de Villefort repousse, c'est le mariage.

    —Comment? le mariage! Si elle deteste si fort le mariage, pourquoi s'est-elle mariee elle-meme?

    —Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai parle de me retirer dans un couvent, elle avait, malgre les observations qu'elle avait cru devoir faire, adopte ma proposition avec joie; mon pere meme y avait consenti, a son instigation, j'en suis sure; il n'y eut que mon pauvre grand-pere qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si c'est un blaspheme, et qui n'est aime au monde que de moi. Si vous saviez, quand il a appris ma resolution, comme il m'a regardee, ce qu'il y avait de reproche dans ce regard et de desespoir dans ces larmes qui roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles! Ah! Maximilien, j'ai eprouve quelque chose comme un remords, je me suis jetee a ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon pere! On fera de moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de mon vieux grand-pere m'a payee d'avance pour ce que je souffrirai.

    —Chere Valentine! vous etes un ange, et je ne sais vraiment pas comment j'ai merite, en sabrant a droite et a gauche des Bedouins, a moins que Dieu ait considere que ce sont des infideles, je ne sais pas comment j'ai merite que vous vous reveliez a moi. Mais enfin, voyons, Valentine, quel est donc l'interet de Mme de Villefort a ce que vous ne vous mariiez pas?

    —N'avez-vous pas entendu tout a l'heure que je vous disais que j'etais riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mere, pres de cinquante mille livres de rente; mon grand-pere et ma grand-mere, le marquis et la marquise de Saint-Meran, doivent m'en laisser autant; M. Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule heritiere. Il en resulte donc que, comparativement a moi, mon frere Edouard, qui n'attend, du cote de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or, Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entree en religion, toute ma fortune, concentree sur mon pere, qui heritait du marquis, de la marquise et de moi, revenait a son fils.

    —Oh! que c'est etrange cette cupidite dans une jeune et belle femme!

    —Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son fils, et que ce que vous lui reprochez comme un defaut, au point de vue de l'amour maternel, est presque une vertu.

    —Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de cette fortune a ce fils.

    —Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout a une femme qui a sans cesse a la bouche le mot de desinteressement?

    —Valentine, mon amour m'est toujours reste sacre, et comme toute chose sacree, je l'ai couvert du voile de mon respect et enferme dans mon coeur; personne au monde, pas meme ma soeur, ne se doute donc de cet amour que je n'ai confie a qui que ce soit au monde. Valentine, me permettez-vous de parler de cet amour a un ami?»

    Valentine tressaillit.

    «A un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'a vous entendre parler ainsi! A un ami? et qui donc est cet ami?

    —Ecoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces sympathies irresistibles qui font que, tout en voyant cette personne pour la premiere fois, vous croyez la connaitre depuis longtemps, et vous vous demandez ou et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez a croire que c'est dans un monde anterieur au notre, et que cette sympathie n'est qu'un souvenir qui se reveille?

    —Oui.

    —Eh bien, voila ce que j'ai eprouve la premiere fois que j'ai vu cet homme extraordinaire.

    —Un homme extraordinaire?

    —Oui.

    —Que vous connaissez depuis longtemps alors?

    —Depuis huit ou dix jours a peine.

    —Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.

    —Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois que cet homme sera mele a tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir, que parfois son regard profond semble connaitre et sa main puissante diriger.

    —C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.

    —Ma foi, dit Maximilien, je suis tente de croire souvent qu'il devine... le bien surtout.

    —Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaitre cet homme, Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimee pour me dedommager de tout ce que j'ai souffert.

    —Pauvre amie! mais vous le connaissez!

    —Moi?

    —Oui. C'est celui qui a sauve la vie a votre belle-mere et a son fils.


    —Le comte de Monte-Cristo?

    —Lui-meme.

    —Oh! s'ecria Valentine, il ne peut jamais etre mon ami, il est trop celui de ma belle-mere.

    —Le comte, l'ami de votre belle-mere, Valentine? mon instinct ne faillirait pas a ce point; je suis sur que vous vous trompez.

    —Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus Edouard qui regne a la maison, c'est le comte: recherche de madame de Villefort, qui voit en lui le resume des connaissances humaines; admire, entendez-vous, admire de mon pere, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus d'eloquence des idees plus elevees; idolatre d'Edouard, qui, malgre sa peur des grands yeux noirs du comte, court a lui aussitot qu'il le voit arriver, et lui ouvre la main, ou il trouve toujours quelque jouet admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon pere; M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est chez lui.

    —Eh bien, chere Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites, vous devez deja ressentir ou vous ressentirez bientot les effets de sa presence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer des mains des brigands; il apercoit Mme Danglars, c'est pour lui faire un cadeau royal; votre belle-mere et votre frere passent devant sa porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a evidemment recu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu des gouts plus simples allies a une haute magnificence. Son sourire est si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi? S'il l'a fait, vous serez heureuse.

    —Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde seulement pas, ou plutot, si je passe par hasard, il detourne la vue de moi. Oh! il n'est pas genereux, allez! ou il n'a pas ce regard profond qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez a tort; car s'il eut ete genereux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette maison, il m'eut protegee de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il joue, a ce que vous pretendez, le role de soleil, il eut rechauffe mon coeur a l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh! mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage a un officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache et un grand sabre, mais ils croient pouvoir ecraser sans crainte une pauvre fille qui pleure.

    —Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.

    —S'il en etait autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait diplomatiquement, c'est-a-dire en homme qui, d'une facon ou de l'autre, veut s'impatroniser dans la maison, il m'eut, ne fut-ce qu'une seule fois honoree de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui etre bonne a rien, et il ne fait pas meme attention a moi. Qui sait meme si, pour faire sa cour a mon pere, a Mme de Villefort ou a mon frere, il ne me persecutera point aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons, franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mepriser ainsi sans raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je suis mauvaise, et je vous dis la sur cet homme des choses que je ne savais pas meme avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce meme sur moi; mais s'il l'exerce, c'est d'une maniere nuisible et corruptrice, comme vous le voyez, de bonnes pensees.

    —C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus; je ne lui dirai rien.

    —Helas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne demande pas mieux que d'etre convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous ce comte de Monte-Cristo?

    —Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi, comme je vous l'ai deja dit, mon affection pour lui est-elle tout instinctive et n'a-t-elle rien de raisonne. Est-ce que le soleil m'a fait quelque chose? Non; il me rechauffe, et a sa lumiere je vous vois, voila tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi? Non; son odeur recree agreablement un de mes sens. Je n'ai pas autre chose a dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitie pour lui est etrange comme la sienne pour moi. Une voix secrete m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amitie imprevue et reciproque. Je trouve de la correlation jusque dans ses plus simples actions, jusque dans ses plus secretes pensees entre mes actions et mes pensees. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je connais cet homme, l'idee absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive de bien emane de lui. Cependant, j'ai vecu trente ans sans avoir eu besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il m'a invite a diner pour samedi, c'est naturel au point ou nous en sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre pere est invite a ce diner, votre mere y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui sait ce qui resultera dans l'avenir de cette entrevue? Voila des circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois la-dedans quelque chose qui m'etonne; j'y puise une confiance etrange. Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je vous le jure, a lire dans ses yeux s'il a devine mon amour.

    —Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et j'aurais veritablement peur pour votre bon sens, si je n'ecoutais de vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que du hasard dans cette rencontre? En verite, reflechissez donc. Mon pere, qui ne sort jamais, a ete sur le point dix fois de refuser cette invitation a Mme de Villefort, qui, au contraire, brule du desir de voir chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est a grand-peine qu'elle a obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, a part vous, Maximilien d'autre secours a demander dans ce monde qu'a mon grand-pere, un cadavre! d'autre appui a chercher que dans ma pauvre mere, une ombre!

    —Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur moi, aujourd'hui, ne me convainc pas.

    —Ni la votre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez pas d'autre exemple a me citer....

    —J'en ai un, dit Maximilien en hesitant; mais en verite, Valentine, je suis force de l'avouer moi-meme, il est encore plus absurde que le premier.

    —Tant pis, dit en souriant Valentine.

    —Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois, depuis dix ans que je sers, du la vie a un de ces eclairs interieurs qui vous dictent un mouvement en avant ou en arriere, pour que la balle qui devait vous tuer passe a cote de vous.

    —Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur a mes prieres de cette deviation des balles? Quand vous etes la-bas, ce n'est plus pour moi que je prie Dieu et ma mere, c'est pour vous.

    —Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant que je vous connusse, Valentine?

    —Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, mechant, revenez donc a cet exemple que vous-meme avouez etre absurde.

    —Eh bien, regardez par les planches, et voyez la-bas, a cet arbre, le cheval nouveau avec lequel je suis venu.

    —Oh! l'admirable bete! s'ecria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas amene pres de la grille? je lui eusse parle et il m'eut entendue.

    —C'est en effet, comme vous le voyez, une bete d'un assez grand prix, dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornee, Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Medeah_, je le nomme ainsi. Je demandai quel etait son prix: on me repondit quatre mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regarde, m'avait caresse avec sa tete et avait caracole sous moi de la facon la plus coquette et la plus charmante. Le meme soir j'avais quelques amis a la maison: M. de Chateau-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaitre, meme de nom. On proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour desirer gagner. Mais j'etais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose a faire que d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis.

    «Comme on se mettait a table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose a peine vous avouer cela, Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittames a minuit. Je n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand de chevaux. Tout palpitant, tout fievreux, je sonnai; celui qui vint m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'elancai de l'autre cote de la porte a peine ouverte. J'entrai dans l'ecurie, je regardai au ratelier. Oh! bonheur! _Medeah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la lui applique moi-meme sur le dos, je lui passe la bride, _Medeah_ se prete de la meilleure grace du monde a cette operation! Puis, deposant les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand stupefait, je reviens ou plutot je passe la nuit a me promener dans les Champs-Elysees. Eh bien, j'ai vu de la lumiere a la fenetre du comte, il m'a semble apercevoir son ombre derriere les rideaux. Maintenant Valentine, je jurerais que le comte a su que je desirais ce cheval, et qu'il a perdu expres pour me le faire gagner.

    —Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous etes trop fantastique, en verite... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de la poesie ne saurait s'etioler a plaisir dans une passion monotone comme la notre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous?

    —Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison... votre doigt le plus petit, que je le baise.

    —Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux voix, deux ombres!

    —Comme il vous plaira, Valentine.

    —Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?

    —Oh! oui.»

    Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt a travers l'ouverture, mais sa main tout entiere par-dessus la cloison.

    Maximilien poussa un cri, et s'elancant a son tour sur la borne, saisit cette main adoree et y appliqua ses levres ardentes; mais aussitot la petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir Valentine, effrayee peut-etre de la sensation qu'elle venait d'eprouver!




    LVIII

    M. Noirtier de Villefort.


    Voici ce qui s'etait passe dans la maison du procureur du roi apres le depart de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que nous venons de rapporter.

    M. de Villefort etait entre chez son pere, suivi de Mme de Villefort; quant a Valentine, nous savons ou elle etait.

    Tous deux, apres avoir salue le vieillard, apres avoir congedie Barrois, vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans a son service, avaient pris place a ses cotes.

    M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil a roulettes, ou on le placait le matin et d'ou on le tirait le soir, assis devant une glace qui reflechissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans meme tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier, immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs ses enfants, dont la ceremonieuse reverence lui annoncait quelque demarche officielle inattendue.

    La vue et l'ouie etaient les deux seuls sens qui animassent encore, comme deux etincelles, cette matiere humaine deja aux trois quarts faconnee pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il reveler au-dehors la vie interieure qui animait la statue; et le regard qui denoncait cette vie interieure etait semblable a une de ces lumieres lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un desert qu'il y a encore un etre existant qui veille dans ce silence et cette obscurite.

    Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmonte d'un sourcil noir, tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les epaules, etait blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout organe de l'homme exerce aux depens des autres organes, s'etaient concentrees toute l'activite, toute l'adresse, toute la force, toute l'intelligence, repandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit. Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps manquaient, mais cet oeil puissant suppleait a tout: il commandait avec les yeux; il remerciait avec les yeux; c'etait un cadavre avec des yeux vivants, et rien n'etait plus effrayant parfois que ce visage de marbre au haut duquel s'allumait une colere ou luisait une joie. Trois personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre paralytique: c'etait Villefort, Valentine et le vieux domestique dont nous avons deja parle. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son pere, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme, lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas a lui plaire en le comprenant, tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine etait parvenue, a force de devouement, d'amour et de patience, a comprendre du regard toutes les pensees de Noirtier. A ce langage muet ou inintelligible pour tout autre, elle repondait avec toute sa voix, toute sa physionomie, toute son ame, de sorte qu'il s'etablissait des dialogues animes entre cette jeune fille et cette pretendue argile, a peu pres redevenue poussiere, et qui cependant etait encore un homme d'un savoir immense, d'une penetration inouie et d'une volonte aussi puissante que peut l'etre l'ame enfermee dans une matiere par laquelle elle a perdu le pouvoir de se faire obeir.

    Valentine avait donc resolu cet etrange probleme de comprendre la pensee du vieillard pour lui faire comprendre sa pensee a elle; et, grace a cette etude, il etait bien rare que, pour les choses ordinaires de la vie, elle ne tombat point avec precision sur le desir de cette ame vivante, ou sur le besoin de ce cadavre a moitie insensible.

    Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons dit, il servait son maitre, il connaissait si bien toutes ses habitudes, qu'il etait rare que Noirtier eut besoin de lui demander quelque chose.

    Villefort n'avait en consequence besoin du secours ni de l'un ni de l'autre pour entamer avec son pere l'etrange conversation qu'il venait provoquer. Lui-meme, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent, c'etait par ennui et par indifference. Il laissa donc Valentine descendre au jardin, il eloigna donc Barrois, et apres avoir pris sa place a la droite de son pere, tandis que Mme de Villefort s'asseyait a sa gauche:

    «Monsieur, dit-il, ne vous etonnez pas que Valentine ne soit pas montee avec nous et que j'aie eloigne Barrois, car la conference que nous allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une communication a vous faire.»

    Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce preambule, tandis qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au plus profond du coeur du vieillard.

    «Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glace et qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes surs, Mme de Villefort et moi, qu'elle vous agreera.»

    L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il ecoutait: voila tout.

    «Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.»

    Une figure de cire ne fut pas restee plus froide a cette nouvelle que ne resta la figure du vieillard.

    «Le mariage aura lieu avant trois mois», reprit Villefort.

    L'oeil du vieillard continua d'etre inanime.

    Mme de Villefort prit la parole a son tour, et se hata d'ajouter:

    «Nous avons pense que cette nouvelle aurait de l'interet pour vous, monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours semble attirer votre affection; il nous reste donc a vous dire seulement le nom du jeune homme qui lui est destine. C'est un des plus honorables partis auxquels Valentine puisse pretendre; il y a de la fortune, un beau nom et des garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les gouts de celui que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous etre inconnu. Il s'agit de M. Franz de Quenelle, baron d'Epinay.»

    Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort prononca le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait si bien, frissonna, et les paupieres, se dilatant comme eussent pu faire des levres pour laisser passer des paroles, laisserent, elles, passer un eclair.

    Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimitie publique qui avaient existe entre son pere et le pere de Franz, comprit ce feu et cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inapercus, et reprenant la parole ou sa femme l'avait laissee:

    «Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, pres comme elle est d'atteindre sa dix-neuvieme annee, que Valentine soit enfin etablie. Neanmoins, nous ne vous avons point oublie dans les conferences, et nous nous sommes assures d'avance que le mari de Valentine accepterait, sinon de vivre pres de nous, qui generions peut-etre un jeune menage, du moins que vous, que Valentine cherit particulierement, et qui, de votre cote, paraissez lui rendre cette affection, vivriez pres d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un pour veiller sur vous.»

    L'eclair du regard de Noirtier devint sanglant.

    Assurement il se passait quelque chose d'affreux dans l'ame de ce vieillard; assurement le cri de la douleur et de la colere montait a sa gorge, et, ne pouvant eclater, l'etouffait, car son visage s'empourpra et ses levres devinrent bleues.

    Villefort ouvrit tranquillement une fenetre en disant:

    «Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal a M. Noirtier.»

    Puis il revint, mais sans se rasseoir.

    «Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plait a M. d'Epinay et a sa famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une tante. Sa mere etant morte au moment ou elle le mettait au monde, et son pere ayant ete assassine en 1815, c'est-a-dire quand l'enfant avait deux ans a peine, il ne releve donc que de sa propre volonte.

    —Assassinat mysterieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restes inconnus, quoique le soupcon ait plane sans s'abattre au-dessus de la tete de beaucoup de gens.»

    Noirtier fit un tel effort que ses levres se contracterent comme pour sourire.

    «Or, continua Villefort, les veritables coupables, ceux-la qui savent qu'ils ont commis le crime, ceux-la sur lesquels peut descendre la justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu apres leur mort, seraient bien heureux d'etre a notre place, et d'avoir une fille a offrir a M. Franz d'Epinay pour eteindre jusqu'a l'apparence du soupcon.»

    Noirtier s'etait calme avec une puissance que l'on n'aurait pas du attendre de cette organisation brisee.

    «Oui, je comprends», repondit-il du regard a Villefort; et ce regard exprimait tout ensemble le dedain profond et la colere intelligente.

    Villefort, de son cote, repondit a ce regard, dans lequel il avait lu ce qu'il contenait, par un leger mouvement d'epaules.

    Puis il fit signe a sa femme de se lever.

    «Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agreez tous mes respects. Vous plait-il qu'Edouard vienne vous presenter ses respects?»

    Il etait convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant les yeux, son refus en les clignant a plusieurs reprises, et avait quelque desir a exprimer quand il les levait au ciel.

    S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement.

    S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche.

    A la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.

    Mme de Villefort, accueillie par un refus evident, se pinca les levres.

    «Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.

    —Oui», fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacite.

    M. et Mme de Villefort saluerent et sortirent en ordonnant qu'on appelat Valentine, deja prevenue au reste qu'elle aurait quelque chose a faire dans la journee pres de M. Noirtier.

    Derriere eux, Valentine, toute rose encore d'emotion, entra chez le vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprit combien souffrait son aieul et combien de choses il avait a lui dire.

    «Oh! bon papa, s'ecria-t-elle, qu'est-il donc arrive? On t'a fache, n'est-ce pas, et tu es en colere?

    —Oui, fit-il, en fermant les yeux.

    —Contre qui donc? contre mon pere? non; contre Mme de Villefort? non; contre moi?»

    Le vieillard fit signe que oui.

    «Contre moi?» reprit Valentine etonnee.

    Le vieillard renouvela le signe.

    «Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa?» s'ecria Valentine.

    Pas de reponse, elle continua:

    «Je ne t'ai pas vu de la journee; on t'a donc rapporte quelque chose de moi?

    —Oui, dit le regard du vieillard avec vivacite.

    —Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon pere.... Ah!... M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas?

    —Oui.

    —Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fachent? Qu'est-ce donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser pres de toi?

    —Non, non, fit le regard.

    —Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu!»

    Et elle chercha.

    «Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du vieillard. Ils ont parle de mon mariage peut-etre?

    —Oui, repliqua le regard courrouce.

    —Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils m'avaient bien recommande de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en avaient rien dit a moi-meme, et que j'avais surpris en quelque sorte ce secret par indiscretion; voila pourquoi j'ai ete si reservee avec toi. Pardonne-moi, bon papa Noirtier.»

    Redevenu fixe et atone, le regard sembla repondre: «Ce n'est pas seulement ton silence qui m'afflige.»

    «Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-etre que je t'abandonnerais, bon pere, et que mon mariage me rendrait oublieuse?

    —Non, dit le vieillard.

    —Ils t'ont dit alors que M. d'Epinay consentait a ce que nous demeurassions ensemble?

    —Oui.

    —Alors pourquoi es-tu fache?»

    Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.

    «Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes?»

    Le vieillard fit signe que oui.

    «Et tu as peur que je ne sois malheureuse?

    —Oui.

    —Tu n'aimes pas M. Franz?»

    Les yeux repeterent trois ou quatre fois:

    «Non, non, non.

    —Alors tu as bien du chagrin, bon pere?

    —Oui.

    —Eh bien, ecoute, dit Valentine en se mettant a genoux devant Noirtier et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'Epinay.»

    Un eclair de joie passa dans les yeux de l'aieul.

    «Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as ete si fort fache contre moi?»

    Une larme humecta la paupiere aride du vieillard.

    «Eh bien, continua Valentine, c'etait pour echapper a ce mariage qui fait mon desespoir.»

    La respiration de Noirtier devint haletante.

    «Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon pere? O mon Dieu, si tu pouvais m'aider, si nous pouvions a nous deux rompre leur projet! Mais tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et la volonte si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible et meme plus faible que moi. Helas! tu eusses ete pour moi un protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta sante; mais aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te rejouir ou t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oublie de m'enlever avec les autres.»

    Il y eut a ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:

    «Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.

    —Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.

    —Oui.»

    Noirtier leva les yeux au ciel. C'etait le signe convenu entre lui et Valentine lorsqu'il desirait quelque chose.

    «Que veux-tu, cher pere? voyons.»

    Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses pensees a mesure qu'elles se presentaient a elle, et voyant qu'a tout ce qu'elle pouvait dire le vieillard repondait constamment _non_:

    «Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!»

    Alors elle recita l'une apres l'autre toutes les lettres de l'alphabet, depuis A jusqu'a N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du paralytique; a N, Noirtier fit signe que oui.

    «Ah! dit Valentine, la chose que vous desirez commence par la lettre N! c'est a l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui voulons-nous a l'N? Na, ne, ni, no.

    —Oui, oui, oui, fit le vieillard.

    —Ah! c'est _no_?

    —Oui.»

    Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard fixe sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier etait tombe dans le facheux etat ou il se trouvait, lui avait rendu les epreuves si faciles, qu'elle devinait aussi vite la pensee du vieillard que si lui-meme eut pu chercher dans le dictionnaire.

    Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arreter.

    «_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?»

    Le vieillard fit signe que c'etait effectivement un notaire qu'il desirait.

    «Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.

    —Oui, fit le paralytique.

    —Mon pere doit-il le savoir?

    —Oui.

    —Es-tu presse d'avoir ton notaire?

    —Oui.

    —Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher pere. Est-ce tout ce que tu veux?

    —Oui.»

    Valentine courut a la sonnette et appela un domestique pour le prier de faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-pere.

    «Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'etait pas facile a trouver, cela?»

    Et la jeune fille sourit a l'aieul comme elle eut pu faire a un enfant.

    M. de Villefort entra ramene par Barrois.

    «Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.

    —Monsieur, dit Valentine, mon grand-pere desire un notaire.»

    A cette demande etrange et surtout inattendue, M. de Villefort echangea un regard avec le paralytique.

    «Oui», fit ce dernier avec une fermete qui indiquait qu'avec l'aide de Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il desirait, il etait pret a soutenir la lutte.

    «Vous demandez le notaire? repeta Villefort.

    —Oui.

    —Pour quoi faire?»

    Noirtier ne repondit pas.

    «Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire?» demanda Villefort.

    Le regard du paralytique demeura immobile et par consequent muet, ce qui voulait dire: Je persiste dans ma volonte.

    «Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?

    —Mais enfin, dit Barrois, pret a insister avec la perseverance habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.»

    Barrois ne reconnaissait d'autre maitre que Noirtier et n'admettait jamais que ses volontes fussent contestees en rien.

    «Oui, je veux un notaire», fit le vieillard en fermant les yeux d'un air de defi et comme s'il eut dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je veux.

    «On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur; mais je m'excuserai pres de lui et vous excuserai vous-meme, car la scene sera fort ridicule.

    —N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher.»

    Et le vieux serviteur sortit triomphant.




    LIX

    Le testament.


    Au moment ou Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet interet malicieux qui annoncait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronca.

    Il prit un siege, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit.

    Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifference; mais, du coin de l'oeil, il avait ordonne a Valentine de ne point s'inquieter et de rester aussi.

    Trois quarts d'heure apres, le domestique rentra avec le notaire.

    «Monsieur, dit Villefort apres les premieres salutations, vous etes mande par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie generale lui a ote l'usage des membres et de la voix, et nous seuls, a grand-peine, parvenons a saisir quelques lambeaux de ses pensees.»

    Noirtier fit de l'oeil un appel a Valentine, appel si serieux et si imperatif, qu'elle repondit sur-le-champ:

    «Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-pere.

    —C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais a monsieur en venant.

    —Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en s'adressant a Villefort et a Valentine, c'est la un de ces cas ou l'officier public ne peut inconsiderement proceder sans assumer une responsabilite dangereuse. La premiere necessite pour qu'un acte soit valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidelement interprete la volonte de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-meme etre sur de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle pas; et comme l'objet de ses desirs et de ses repugnances, vu son mutisme, ne peut m'etre prouve clairement, mon ministere est plus qu'inutile et serait illegalement exerce.»

    Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de triomphe se dessina sur les levres du procureur du roi. De son cote, Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle se placa sur le chemin du notaire.

    «Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-pere est une langue qui se peut apprendre facilement, et de meme que je la comprends, je puis en quelques minutes vous amener a la comprendre. Que vous faut-il, voyons, monsieur, pour arriver a la parfaite edification de votre conscience?

    —Ce qui est necessaire pour que nos actes soient valables, mademoiselle, repondit le notaire, c'est-a-dire la certitude de l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais il faut tester sain d'esprit.

    —Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que mon grand-pere n'a jamais mieux joui qu'a cette heure de la plenitude de son intelligence. M. Noirtier, prive de sa voix, prive du mouvement, ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne a plusieurs reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour causer avec M. Noirtier, essayez.»

    Le regard que lanca le vieillard a Valentine etait si humide de tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-meme.

    «Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, monsieur?» demanda le notaire.

    Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit apres un instant.

    «Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est-a-dire que les signes indiques par elle sont bien ceux a l'aide desquels vous faites comprendre votre pensee?

    —Oui, fit encore le vieillard.

    —C'est vous qui m'avez fait demander?

    —Oui.

    —Pour faire votre testament?

    —Oui.

    —Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?»

    Le paralytique cligna vivement et a plusieurs reprises ses yeux.

    «Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, et votre conscience sera-t-elle en repos?»

    Mais avant que le notaire eut pu repondre, Villefort le tira a part:

    «Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunement un choc physique aussi terrible que celui qu'a eprouve M. Noirtier de Villefort, sans que le moral ait recu lui-meme une grave atteinte?

    —Ce n'est point cela precisement qui m'inquiete, monsieur, repondit le notaire, mais je me demande comment nous arriverons a deviner les pensees, afin de provoquer les reponses.

    —Vous voyez donc que c'est impossible», dit Villefort.

    Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier arreta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard appelait evidemment une riposte.

    «Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiete point: si difficile qu'il soit, ou plutot qu'il vous paraisse de decouvrir la pensee de mon grand-pere, je vous la revelerai, moi, de facon a lever tous les doutes a cet egard. Voila six ans que je suis pres de M. Noirtier, et, qu'il le dise lui-meme, si, depuis six ans, un seul de ses desirs est reste enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre?

    —Non, fit le vieillard.

    —Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre interprete?»

    Le paralytique fit signe que oui.

    «Bien; voyons, monsieur, que desirez-vous de moi, et quel est l'acte que vous desirez faire?»

    Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu'a la lettre T. A cette lettre, l'eloquent coup d'oeil de Noirtier arreta.

    «C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est visible.

    —Attendez», dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-pere: «Ta... te....»

    Le vieillard arreta a la seconde de ces syllabes.

    Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif elle feuilleta les pages.

    «Testament, dit son doigt arrete par le coup d'oeil de Noirtier.

    —Testament! s'ecria le notaire, la chose est visible, monsieur veut tester.

    —Oui, fit Noirtier a plusieurs reprises.

    —Voila qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire a Villefort stupefait.

    —En effet, repliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma fille. Or, Valentine sera peut-etre un peu trop interessee a ce testament pour etre un interprete convenable des obscures volontes de M. Noirtier de Villefort.

    —Non, non! fit le paralytique.

    —Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point interessee a votre testament?

    —Non, fit Noirtier.

    —Monsieur, dit le notaire, qui, enchante de cette epreuve, se promettait de raconter dans le monde les details de cet episode pittoresque; monsieur, rien ne me parait plus facile maintenant que ce que tout a l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce testament sera tout simplement un testament mystique, c'est-a-dire prevu et autorise par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept temoins, approuve par le testateur devant eux, et ferme par le notaire, toujours devant eux. Quant au temps, il durera a peine plus longtemps qu'un testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacrees et qui sont toujours les memes, et quant aux details, la plupart seront fournis par l'etat meme des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gerees, les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, nous allons lui donner l'authenticite la plus complete; l'un de mes confreres me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera a la dictee. Etes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en s'adressant au vieillard.

    —Oui», repondit Noirtier, radieux d'etre compris.

    «Que va-t-il faire?» se demanda Villefort a qui sa haute position commandait tant de reserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers quel but tendait son pere.

    Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxieme notaire designe par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait devine le desir de son maitre, etait deja parti.

    Alors le procureur du roi fit dire a sa femme de monter.

    Au bout d'un quart d'heure, tout le monde etait reuni dans la chambre du paralytique, et le second notaire etait arrive.

    En peu de mots les deux officiers ministeriels furent d'accord. On lut a Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer, pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire se retournant de son cote, lui dit:

    «Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un.

    —Oui, fit Noirtier.

    —Avez-vous quelque idee du chiffre auquel se monte votre fortune?

    —Oui.

    —Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement; vous m'arreterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez etre le votre.

    —Oui.»

    Il y avait dans cet interrogatoire une espece de solennite; d'ailleurs jamais la lutte de l'intelligence contre la matiere n'avait peut-etre ete plus visible; et si ce n'etait un sublime, comme nous allions le dire, c'etait au moins un curieux spectacle.

    On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire etait assis a une table, tout pret a ecrire; le premier notaire se tenait debout devant lui et interrogeait.

    «Votre fortune depasse trois cent mille francs n'est-ce pas? demanda-t-il.

    Noirtier fit signe que oui.

    «Possedez-vous quatre cent mille francs?» demanda le notaire.

    Noirtier resta immobile.

    «Cinq cent mille?

    Meme immobilite.

    «Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?»

    Noirtier fit signe que oui.

    «Vous possedez neuf cent mille francs?

    —Oui.

    —En immeubles?» demanda le notaire.

    Noirtier fit signe que non.

    «En inscriptions de rentes?»

    Noirtier fit signe que oui.

    «Ces inscriptions sont entre vos mains?»

    Un coup d'oeil adresse a Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui revint un instant apres avec une petite cassette.

    «Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire.

    Noirtier fit signe que oui.

    On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs d'inscriptions sur le Grand-Livre.

    Le premier notaire passa, les unes apres les autres, chaque inscription a son collegue; le compte y etait, comme l'avait accuse Noirtier.

    «C'est bien cela, dit-il; il est evident que l'intelligence est dans toute sa force et dans toute son etendue.»

    Puis, se retournant vers le paralytique:

    «Donc, lui dit-il, vous possedez neuf cent mille francs de capital, qui, a la facon dont ils sont places, doivent vous produire quarante mille livres de rente a peu pres?

    —Oui, fit Noirtier.

    —A qui desirez-vous laisser cette fortune?

    —Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus l'affection de son grand-pere, et je dirai presque sa reconnaissance; il est donc juste qu'elle recueille le prix de son devouement.»

    L'oeil de Noirtier lanca un eclair comme s'il n'etait pas dupe de ce faux assentiment donne par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui supposait.

    «Est-ce donc a Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf cent mille francs?» demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu'a enregistrer cette clause, mais qui tenait a s'assurer cependant de l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment par tous les temoins de cette etrange scene.

    Valentine avait fait un pas en arriere et pleurait, les yeux baisses; le vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la facon la plus significative.

    «Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort que vous instituez pour votre legataire universelle?»

    Noirtier fit signe que non.

    «Vous ne vous trompez pas? s'ecria le notaire etonne; vous dites bien non?

    —Non! repeta Noirtier, non!»

    Valentine releva la tete; elle etait stupefaite, non pas de son exheredation, mais d'avoir provoque le sentiment qui dicte d'ordinaire de pareils actes.

    Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse qu'elle s'ecria:

    «Oh! mon bon pere, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous m'otez, mais vous me laissez toujours votre coeur?

    —Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant avec une expression a laquelle Valentine ne pouvait se tromper.

    —Merci! merci!» murmura la jeune fille.

    Cependant ce refus avait fait naitre dans le coeur de Mme de Villefort une esperance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.

    «Alors c'est donc a votre petit-fils Edouard de Villefort que vous laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?» demanda la mere.

    Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.

    «Non, fit le notaire; alors c'est a monsieur votre fils ici present?

    —Non», repliqua le vieillard.

    Les deux notaires se regarderent stupefaits; Villefort et sa femme se sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colere.

    «Mais, que vous avons-nous donc fait, pere, dit Valentine; vous ne nous aimez donc plus?»

    Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa belle-fille, et s'arreta sur Valentine avec une expression de profonde tendresse.

    «Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon pere, tache d'allier cet amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je n'ai jamais songe a ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du cote de ma mere, trop riche; explique-toi donc.»

    Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.

    «Ma main? dit-elle.

    —Oui, fit Noirtier.

    —Sa main! repeterent tous les assistants.

    —Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre pere est fou, dit Villefort.

    —Oh! s'ecria tout a coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce pas, bon pere?

    —Oui, oui, oui, repeta trois fois le paralytique lancant un eclair a chaque fois que se relevait sa paupiere.

    —Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas?

    —Oui.

    —Mais c'est absurde, dit Villefort.

    —Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est tres logique et me fait l'effet de s'enchainer parfaitement.

    —Tu ne veux pas que j'epouse M. Franz d'Epinay?

    —Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard.

    —Et vous desheritez votre petite-fille, s'ecria le notaire parce qu'elle fait un mariage contre votre gre?

    —Oui, repondit Noirtier.

    —De sorte que sans ce mariage elle serait votre heritiere?

    —Oui.»

    Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.

    Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, regardait son grand-pere avec un sourire reconnaissant; Villefort mordait ses levres minces; Mme de Villefort ne pouvait reprimer un sentiment joyeux qui, malgre elle, s'epanouissait sur son visage.

    «Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette union. Seul maitre de la main de ma fille, je veux qu'elle epouse M. Franz d'Epinay, et elle l'epousera.»

    Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.

    «Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous faire de votre fortune au cas ou Mlle Valentine epouserait M. Franz?

    Le vieillard resta immobile.

    «Vous comptez en disposer, cependant?

    —Oui, fit Noirtier.

    —En faveur de quelqu'un de votre famille?

    —Non.

    —En faveur des pauvres, alors?

    —Oui.

    —Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose a ce que vous depouilliez entierement votre fils?

    —Oui.

    —Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise a distraire.»

    Noirtier demeura immobile.

    «Vous continuez a vouloir disposer de tout?

    —Oui.

    —Mais apres votre mort on attaquera le testament!

    —Non.

    —Mon pere me connait, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa volonte sera sacree pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma position je ne puis plaider contre les pauvres.»

    L'oeil de Noirtier exprima le triomphe.

    «Que decidez-vous, monsieur? demanda le notaire a Villefort.

    —Rien, monsieur, c'est une resolution prise dans l'esprit de mon pere, et je sais que mon pere ne change pas de resolution. Je me resigne donc. Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir les hopitaux; mais je ne cederai pas a un caprice de vieillard, et je ferai selon ma conscience.»

    Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son pere libre de tester comme il l'entendrait.

    Le meme jour le testament fut fait; on alla chercher les temoins, il fut approuve par le vieillard, ferme en leur presence et depose chez M. Deschamps, le notaire de la famille.




    LX

    Le telegraphe.


    M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte de Monte-Cristo, qui etait venu pour leur faire visite, avait ete introduit dans le salon, ou il les attendait; Mme de Villefort, trop emotionnee pour entrer ainsi tout a coup, passa par sa chambre a coucher, tandis que le procureur du roi, plus sur de lui-meme, s'avanca directement vers le salon.

    Mais si maitre qu'il fut de ses sensations, si bien qu'il sut composer son visage, M. de Villefort ne put si bien ecarter le nuage de son front que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquat cet air sombre et reveur.

    «Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo apres les premiers compliments, qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrive au moment ou vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?»

    Villefort essaya de sourire.

    «Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi. C'est moi qui perds mon proces, et c'est le hasard, l'entetement, la folie qui a lance le requisitoire.

    —Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un interet parfaitement joue. Vous est-il, en realite, arrive quelque malheur grave?

    —Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume, cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte d'argent.

    —En effet, repondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose avec une fortune comme celle que vous possedez et avec un esprit philosophique et eleve comme l'est le votre.

    —Aussi, repondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me preoccupe, quoique, apres tout, neuf cent mille francs vaillent bien un regret, ou tout au moins un mouvement de depit. Mais je me blesse surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalite, je ne sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui renverse mes esperances de fortune et detruit peut-etre l'avenir de ma fille par le caprice d'un vieillard tombe en enfance.

    —Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'ecria le comte. Neuf cent mille francs, avez-vous dit? Mais, en verite, comme vous le dites, la somme merite d'etre regrettee, meme par un philosophe. Et qui vous donne ce chagrin.

    —Mon pere, dont je vous ai parle.

    —M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il etait en paralysie complete, et que toutes ses facultes etaient aneanties?

    —Oui, ses facultes physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, il est occupe a dicter un testament a deux notaires.

    —Mais alors il a parle?

    —Il a fait mieux, il s'est fait comprendre.

    —Comment cela?

    —A l'aide du regard; ses yeux ont continue de vivre, et vous voyez, ils tuent.

    —Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer a son tour, peut-etre vous exagerez-vous la situation?

    —Madame...» dit le comte en s'inclinant.

    Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.

    «Mais que me dit donc la M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et quelle disgrace incomprehensible?...

    —Incomprehensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant les epaules, un caprice de vieillard!

    —Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette decision?

    —Si fait, dit Mme de Villefort; et il depend meme de mon mari que ce testament, au lieu d'etre fait au detriment de Valentine, soit fait au contraire en sa faveur.»

    Le comte, voyant que les deux epoux commencaient a parler par paraboles, prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et l'approbation la plus marquee Edouard qui versait de l'encre dans l'abreuvoir des oiseaux.

    «Ma chere, dit Villefort repondant a sa femme, vous savez que j'aime peu me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort de l'univers dependit d'un signe de ma tete. Cependant il importe que mes decisions soient respectees dans ma famille, et que la folie d'un vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrete dans mon esprit depuis de longues annees. Le baron d'Epinay etait mon ami vous le savez, et une alliance avec son fils etait des plus convenables.

    —Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec lui?... En effet, elle a toujours ete opposee a ce mariage, et je ne serais pas etonnee que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne soit l'execution d'un plan concerte entre eux.

    —Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, a une fortune de neuf cent mille francs.

    —Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait entrer dans un couvent.

    —N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, madame!

    —Malgre la volonte de votre pere? dit Mme de Villefort, attaquant une autre corde: c'est bien grave!»

    Monte-Cristo faisait semblant de ne point ecouter, et ne perdait point un mot de ce qui se disait.

    «Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respecte mon pere, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez moi la conscience de sa superiorite morale; parce qu'enfin un pere est sacre a deux titres, sacre comme notre createur, sacre comme notre maitre; mais aujourd'hui je dois renoncer a reconnaitre une intelligence dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le pere, poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule a moi de conformer ma conduite a ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pecuniaire qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volonte, et le monde appreciera de quel cote etait la saine raison. En consequence, je marierai ma fille au baron Franz d'Epinay, parce que ce mariage est, a mon sens, bon et honorable, et qu'en definitive je veux marier ma fille a qui me plait.

    —Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment sollicite l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier desherite, dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va epouser M. le baron Franz d'Epinay?

    —Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voila la raison, dit Villefort en haussant les epaules.

    —La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.

    —La raison reelle, madame. Croyez-moi, je connais mon pere.

    —Concoit-on cela? repondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, M. d'Epinay deplait-il plus qu'un autre a M. Noirtier?

    —En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'Epinay, le fils du general de Quenelle, n'est-ce pas, qui a ete fait baron d'Epinay par le roi Charles X?

    —Justement, reprit Villefort.

    —Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble!

    —Aussi n'est-ce qu'un pretexte, j'en suis certaine, dit Mme de Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier ne veut pas que sa petite-fille se marie.

    —Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause a cette haine?

    —Eh! mon Dieu! qui peut savoir?

    —Quelque antipathie politique peut-etre?

    —En effet, mon pere et le pere de M. d'Epinay ont vecu dans des temps orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort.

    —Votre pere n'etait-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.

    —Mon pere a ete jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporte par son emotion hors des bornes de la prudence, et la robe de senateur que Napoleon lui avait jetee sur les epaules ne faisait que deguiser le vieil homme, mais sans l'avoir change. Quand mon pere conspirait, ce n'etait pas pour l'Empereur, c'etait contre les Bourbons; car mon pere avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les utopies irrealisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a applique a la reussite de ces choses possibles ces terribles theories de la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.

    —Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M. d'Epinay se seront rencontres sur le sol de la politique. M. le general d'Epinay, quoique ayant servi sous Napoleon, n'avait-il pas au fond du coeur garde des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le meme qui fut assassine un soir sortant d'un club napoleonien, ou on l'avait attire dans l'esperance de trouver en lui un frere?»

    Villefort regarda le comte presque avec terreur.

    «Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.

    —Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au contraire; et c'est justement a cause de ce que vous venez de dire que, pour voir s'eteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idee de faire aimer deux enfants dont les peres s'etaient hais.

    —Idee sublime! dit Monte-Cristo, idee pleine de charite et a laquelle le monde devait applaudir. En effet, c'etait beau de voir Mlle Noirtier de Villefort s'appeler Mme Franz d'Epinay.»

    Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il eut voulu lire au fond de son coeur l'intention qui avait dicte les paroles qu'il venait de prononcer.

    Mais le comte garda le bienveillant sourire stereotype sur ses levres; et cette fois encore, malgre la profondeur de son regard, le procureur du roi ne vit pas au-dela de l'epiderme.

    «Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour Valentine que de perdre la fortune de son grand-pere, je ne crois pas cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. d'Epinay recule devant cet echec pecuniaire; il verra que je vaux peut-etre mieux que la somme, moi qui la sacrifie au desir de lui tenir ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de sa mere, administre par M. et Mme de Saint-Meran, ses aieuls maternels, qui la cherissent tous deux tendrement.

    —Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont venir a Paris dans un mois au plus, et Valentine, apres un tel affront, sera dispensee de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici aupres de M. Noirtier.»

    Le comte ecoutait avec complaisance la voix discordante de ces amours-propres blesses et de ces interets meurtris.

    «Mais il me semble, dit Monte-Cristo apres un instant de silence, et je vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si M. Noirtier desherite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier avec un jeune homme dont il a deteste le pere, il n'a pas le meme tort a reprocher a ce cher Edouard.

    —N'est-ce pas, monsieur? s'ecria Mme de Villefort avec une intonation impossible a decrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement injuste? Ce pauvre Edouard, il est aussi bien le petit-fils de M. Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas du epouser M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, Edouard porte le nom de la famille, ce qui n'empeche pas que, meme en supposant que Valentine soit effectivement desheritee par son grand-pere, elle sera encore trois fois plus riche que lui.»

    Ce coup porte, le comte ecouta et ne parla plus.

    «Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous prie, de nous entretenir de ces miseres de famille, oui c'est vrai, ma fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les veritables riches. Oui, mon pere m'aura frustre d'un espoir legitime, et cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme un homme de coeur. M. d'Epinay, a qui j'avais promis le revenu de cette somme, le recevra, dusse-je m'imposer les plus cruelles privations.

    —Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant a la seule idee qui murmurat sans cesse au fond de son coeur, peut-etre vaudrait-il mieux que l'on confiat cette mesaventure a M. d'Epinay, et qu'il rendit lui-meme sa parole.

    —Oh! ce serait un grand malheur! s'ecria Villefort.

    —Un grand malheur? repeta Monte-Cristo.

    —Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manque, meme pour des raisons d'argent jette de la defaveur sur une jeune fille; puis, d'anciens bruits, que je voulais eteindre, reprendraient de la consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'Epinay, s'il est honnete homme, se verra encore plus engage par l'exheredation de Valentine qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice: non, c'est impossible.

    —Je pense comme M. de Villefort dit Monte-Cristo en fixant son regard sur Mme de Villefort; et si j'etais assez de ses amis pour me permettre de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Epinay va revenir, a ce que l'on m'a dit du moins, a nouer cette affaire si fortement qu'elle ne se put denouer; j'engagerais enfin une partie dont l'issue doit etre si honorable pour M. de Villefort.»

    Ce dernier se leva, transporte d'une joie visible, tandis que sa femme palissait legerement.

    «Bien, dit-il, voila tout ce que je demandais et je me prevaudrai de l'opinion d'un conseiller tel que vous dit-il en tendant la main a Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considere ce qui arrive aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de change a nos projets.

    —Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura, je vous en reponds gre de votre resolution; vos amis en seront fiers et M. d'Epinay, dut-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne saurait etre, sera charme d'entrer dans une famille ou l'on sait s'elever a la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir son devoir.»

    En disant ces mots, le comte s'etait leve et s'appretait a partir.

    «Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.

    —J'y suis force, madame, je venais seulement vous rappeler votre promesse pour samedi.

    —Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions?

    —Vous etes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et parfois de si urgentes occupations....

    —Mon mari a donne sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez de voir qu'il la tient quand il a tout a perdre, a plus forte raison quand il a tout a gagner.

    —Et, demanda Villefort, est-ce a votre maison des Champs-Elysees que la reunion a lieu?

    —Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre devouement plus meritoire: c'est a la campagne.

    —A la campagne?

    —Oui.

    —Et ou cela? pres de Paris, n'est-ce pas?

    —Aux portes, a une demi-heure de la barriere, a Auteuil.

    —A Auteuil! s'ecria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous demeuriez a Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a ete transportee. Et a quel endroit d'Auteuil?

    —Rue de la Fontaine!

    —Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix etranglee; et a quel numero?

    —Au n°28.

    —Mais, s'ecria Villefort, c'est donc a vous que l'on a vendu la maison de M. de Saint-Meran?

    —M. de Saint-Meran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle donc a M. de Saint-Meran?

    —Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le comte?

    —Laquelle?

    —Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas?

    —Charmante.

    —Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter.

    —Oh! reprit Monte-Cristo, en verite, monsieur, c'est une prevention dont je ne me rends pas compte.

    —Je n'aime pas Auteuil, monsieur, repondit le procureur du roi, en faisant un effort sur lui-meme.

    —Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espere, dit avec inquietude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur de vous recevoir?

    —Non, monsieur le comte... j'espere bien... croyez que je ferai tout ce que je pourrai, balbutia Villefort.

    —Oh! repondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, a six heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitee depuis plus de vingt ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante legende.

    —J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort.

    —Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de prendre conge de vous.

    —En effet, vous avez dit que vous etiez force de nous quitter, monsieur le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez meme, je crois, nous dire pour quoi faire, quand vous vous etes interrompu pour passer a une autre idee.

    —En verite, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire ou je vais.

    —Bah! dites toujours.

    —Je vais, en veritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a bien souvent fait rever des heures entieres.

    —Laquelle?

    —Un telegraphe. Ma foi tant pis, voila le mot lache.

    —Un telegraphe! repeta Mme de Villefort.

    —Eh mon Dieu, oui, un telegraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin, sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants pareils aux pattes d'un immense coleoptere, et jamais ce ne fut sans emotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant l'air avec precision, et portant a trois cents lieues la volonte inconnue d'un homme assis devant une table, a un autre homme assis a l'extremite de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce chef tout-puissant: je croyais alors aux genies, aux sylphes, aux gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne m'etait venue de voir de pres ces gros insectes au ventre blanc, aux pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes de pierre le petit genie humain, bien gourme, bien pedant, bien bourre de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voila qu'un beau matin j'ai appris que le moteur de chaque telegraphe etait un pauvre diable d'employe a douze cents francs par an, occupe tout le jour a regarder, non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pecheur, non pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre blanc, aux pattes noires, son correspondant, place a quelque quatre ou cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un desir curieux de voir de pres cette chrysalide vivante et d'assister a la comedie que du fond de sa coque elle donne a cette autre chrysalide, en tirant les uns apres les autres quelques bouts de ficelle.

    —Et vous allez la?

    —J'y vais.

    —A quel telegraphe? A celui du ministere de l'Interieur ou de l'Observatoire?

    —Oh! non pas, je trouverais la des gens qui voudraient me forcer de comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient malgre moi un mystere qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir deja perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au telegraphe du ministere de l'Interieur, ni au telegraphe de l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le telegraphe en plein champ, pour y trouver le pur bonhomme petrifie dans sa tour.

    —Vous etes un singulier grand seigneur, dit Villefort.

    —Quelle ligne me conseillez-vous d'etudier?

    —Mais la plus occupee a cette heure.

    —Bon! celle d'Espagne, alors?

    —Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous explique....

    —Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je n'y veux rien comprendre. Du moment ou j'y comprendrai quelque chose, il n'y aura plus de telegraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchatel ou de M. de Montalivet, transmis au prefet de Bayonne et travesti en deux mots grecs:

    [Grec] C'est la bete aux pattes noires et le mot effrayant que je veux conserver dans toute leur purete et dans toute ma veneration.

    —Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus rien.

    —Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de Bayonne?

    —Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Chatillon.

    —Et apres celui de Chatillon?

    —Celui de la tour de Montlhery, je crois.

    —Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.»

    A la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de desheriter Valentine, et qui se retiraient enchantes d'avoir fait un acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.




    LXI

    Le moyen de delivrer un jardinier des loirs qui mangent ses peches.


    Non pas le meme soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le comte de Monte-Cristo sortit par la barriere d'Enfer, prit la route d'Orleans, depassa le village de Linas sans s'arreter au telegraphe qui, justement au moment ou le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras decharnes, et gagna la tour de Montlhery, situee, comme chacun sait, sur l'endroit le plus eleve de la plaine de ce nom.

    Au pied de la colline, le comte mit pied a terre, et par un petit sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commenca de gravir la montagne; arrive au sommet, il se trouva arrete par une haie sur laquelle des fruits verts avaient succede aux fleurs roses et blanches.

    Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point a la trouver. C'etait une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au courant du mecanisme et la porte s'ouvrit.

    Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur douze de large, borne d'un cote par la partie de la haie dans laquelle etait encadree l'ingenieuse machine que nous avons decrite sous le nom de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute parsemee de ravenelles et de giroflees.

    On n'eut pas dit, a la voir ainsi ridee et fleurie comme une aieule a qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fete, qu'elle pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux oreilles menacantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.

    On parcourait ce jardin en suivant une allee sablee de sable rouge, sur lequel mordait, avec des tons qui eussent rejoui l'oeil de Delacroix, notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs annees. Cette allee avait la forme d'un 8, et tournait en s'elancant, de maniere a faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et fraiche deesse des bons jardiniers latins, n'avait ete honoree d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'etait celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.

    En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de pucerons verts qui desolent et rongent les plantes grandissant sur un terrain humide. Ce n'etait cependant point l'humidite qui manquait a ce jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres, le disaient assez d'ailleurs l'humidite factice eut promptement supplee a l'humidite naturelle, grace au tonneau plein d'eau croupissante qui creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilite d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux deux points opposes du cercle.

    D'ailleurs, pas une herbe dans les allees, pas un rejeton parasite dans les plates-bandes; une petite-maitresse polit et emonde avec moins de soin les geraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardiniere de porcelaine que ne le faisait le maitre jusqu'alors invisible du petit enclos.

    Monte-Cristo arreta apres avoir referme la porte en agrafant la ficelle a son clou, et embrassa d'un regard toute la propriete.

    «Il parait, dit-il, que l'homme du telegraphe a des jardiniers a l'annee, ou se livre passionnement a l'agriculture.»

    Tout a coup il se heurta a quelque chose, tapi derriere une brouette chargee de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant echapper une exclamation qui peignait son etonnement, et Monte-Cristo se trouva en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'annees qui ramassait des fraises qu'il placait sur des feuilles de vigne.

    Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.

    Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et assiette.

    «Vous faites votre recolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.

    —Pardon, monsieur, repondit le bonhomme en portant la main a sa casquette, je ne suis pas la-haut c'est vrai, mais je viens d'en descendre a l'instant meme.

    —Que je ne vous gene en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos fraises, si toutefois il vous en reste encore.

    —J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais vingt et une, cinq de plus que l'annee derniere. Mais ce n'est pas etonnant, le printemps a ete chaud cette annee, et ce qu'il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voila pourquoi, au lieu de seize que j'ai eues l'annee passee, j'en ai cette annee, voyez-vous, onze deja cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y etaient encore hier, monsieur, elles y etaient, j'en suis sur, je les ai comptees. Il faut que ce soit le fils de la mere Simon qui me les ait soufflees, je l'ai vu roder par ici ce matin. Ah! le petit drole, voler dans un enclos! il ne sait pas ou cela peut le mener.

    —En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la jeunesse du delinquant et de sa gourmandise.

    —Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort desagreable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-etre un chef que je fais attendre ainsi?»

    Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu.

    «Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, a sa volonte, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosite et qui commence meme a se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait perdre votre temps.

    —Oh! mon temps n'est pas cher, repliqua le bonhomme avec un sourire melancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais pas le perdre, mais j'avais recu le signal qui m'annoncait que je pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhery, meme un cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant moi, puis mes fraises etaient mures, et un jour de plus.... D'ailleurs, croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?

    —Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, repondit gravement Monte-Cristo; c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.

    —Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les loirs?

    —J'ai lu cela dans Petrone, dit le comte.

    —Vraiment? Ca ne doit pas etre bon, quoi qu'on dise: Gras comme un loir. Et ce n'est pas etonnant monsieur, que les loirs soient gras, attendu qu'ils dorment toute la sainte journee, et qu'ils ne se reveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais quatre abricots; ils m'en ont entame un. J'avais un brugnon, un seul il est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont a moitie devore du cote de la muraille; un brugnon superbe et qui etait excellent. Je n'en ai jamais mange de meilleur.

    —Vous l'avez mange? demanda Monte-Cristo.

    —C'est-a-dire la moitie qui restait, vous comprenez bien. C'etait exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-la ne choisissent pas les pires morceaux. C'est comme le fils de la mere Simon, il n'a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette annee, continua l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dusse-je, quand les fruits seront pres de murir, passer la nuit pour les garder.»

    Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au telegraphe, c'etait l'horticulture. Il se mit a cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par la le coeur du jardinier.

    «Monsieur etait venu pour voir le telegraphe? dit-il.

    —Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas defendu par les reglements.

    —Oh! pas defendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que nous disons.

    —On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous repetiez des signaux que vous ne compreniez pas vous-meme.

    —Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant l'homme du telegraphe.

    —Pourquoi aimez-vous mieux cela?

    —Parce que, de cette facon, je n'ai pas de responsabilite. Je suis une machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne m'en demande pas davantage.»

    «Diable! fit Monte-Cristo en lui-meme, est-ce que par hasard je serais tombe sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer de malheur.»

    «Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne a mon poste. Vous plait-il de monter avec moi?

    —Je vous suis.»

    Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisee en trois etages; celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que beches, rateaux, arrosoirs, dresses contre la muraille: c'etait tout l'ameublement.

    Le second etait l'habitation ordinaire ou plutot nocturne de l'employe; il contenait quelques pauvres ustensiles de menage, un lit, une table, deux chaises, une fontaine de gres, plus quelques herbes seches pendues au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; il avait etiquete tout cela avec le soin d'un maitre botaniste du Jardin des plantes.

    «Faut-il passer beaucoup de temps a etudier la telegraphie, monsieur? demanda Monte-Cristo.

    —Ce n'est pas l'etude qui est longue, c'est le surnumerariat.

    —Et combien recoit-on d'appointements?

    —Mille francs, monsieur.

    —Ce n'est guere.

    —Non; mais on est loge, comme vous voyez.»

    Monte-Cristo regarda la chambre.

    «Pourvu qu'il n'aille pas tenir a son logement», murmura-t-il.

    On passa au troisieme etage: c'etait la chambre du telegraphe. Monte-Cristo regarda tour a tour les deux poignees de fer a l'aide desquelles l'employe faisait jouer la machine.

    «C'est fort interessant, dit-il, mais a la longue c'est une vie qui doit vous paraitre un peu insipide?

    —Oui, dans le commencement cela donne le torticolis a force de regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos heures de recreation et nos jours de conge.

    —Vos jours de conge?

    —Oui.

    —Lesquels?

    —Ceux ou il fait du brouillard.

    —Ah! c'est juste.

    —Ce sont mes jours de fete, a moi; je descends dans le jardin ces jours-la, et je plante, je taille, je rogne, j'echenille: en somme, le temps passe.

    —Depuis combien de temps etes-vous ici?

    —Depuis dix ans et cinq ans de surnumerariat, quinze.

    —Vous avez?...

    —Cinquante-cinq ans.

    —Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?

    —Oh! monsieur, vingt-cinq ans.

    —Et de combien est cette pension?

    —De cent ecus.

    —Pauvre humanite! murmura Monte-Cristo.

    —Vous dites, monsieur?... demanda l'employe.

    —Je dis que c'est fort interessant.

    —Quoi?

    —Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument a vos signes?

    —Rien absolument.

    —Vous n'avez jamais essaye de comprendre?

    —Jamais; pour quoi faire?

    —Cependant, il y a des signaux qui s'adressent a vous directement.

    —Sans doute.

    —Et ceux-la vous les comprenez?

    —Ce sont toujours les memes.

    —Et ils disent?

    —_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou a demain..._

    —Voila qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, ne voila-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.

    —Ah! c'est vrai; merci, monsieur.

    —Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?

    —Oui; il me demande si je suis pret.

    —Et vous lui repondez?...

    —Par un signe qui apprend en meme temps a mon correspondant de droite que je suis pret, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche a se preparer a son tour.

    —C'est tres ingenieux, dit le comte.

    —Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il va parler.

    —J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une question.

    —Faites.

    —Vous aimez le jardinage?

    —Avec passion.

    —Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, d'avoir un enclos de deux arpents?

    —Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre.

    —Avec vos mille francs, vous vivez mal?

    —Assez mal; mais enfin je vis.

    —Oui; mais vous n'avez qu'un jardin miserable.

    —Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand.

    —Et encore, tel qu'il est, il est peuple de loirs qui devorent tout.

    —Ca, c'est mon fleau.

    —Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tete quand le correspondant de droite va marcher?

    —Je ne le verrais pas.

    —Alors qu'arriverait-il?

    —Que je ne pourrais pas repeter ses signaux.

    —Et apres?

    —Il arriverait que, ne les ayant pas repetes par negligence, je serais mis a l'amende.

    —De combien?

    —De cent francs.

    —Le dixieme de votre revenu, c'est joli!

    —Ah! fit l'employe.

    —Cela vous est arrive? dit Monte-Cristo.

    —Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.

    —Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au signal, ou d'en transmettre un autre?

    —Alors, c'est different, je serais renvoye et je perdrais ma pension.

    —Trois cents francs?

    —Cent ecus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai rien de tout cela.

    —Pas meme pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci merite reflexion, hein?

    —Pour quinze mille francs?

    —Oui.

    —Monsieur, vous m'effrayez.

    —Bah!

    —Monsieur, vous voulez me tenter?

    —Justement! Quinze mille francs, comprenez?

    —Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant a droite!

    —Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.

    —Qu'est-ce que c'est?

    —Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-la?

    —Des billets de banque!

    —Carres; il y en a quinze.

    —Et a qui sont-ils?

    —A vous, si vous voulez.

    —A moi! s'ecria l'employe suffoque.

    —Oh! mon Dieu, oui! a vous, en toute propriete.

    —Monsieur, voila mon correspondant de droite qui marche.

    —Laissez-le marcher.

    —Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais etre a l'amende.

    —Cela vous coutera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout interet a prendre mes quinze billets de banque.

    —Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses signaux.

    —Laissez-le faire et prenez.»

    Le comte mit le paquet dans la main de l'employe.

    «Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs vous ne vivrez pas.

    —J'aurai toujours ma place.

    —Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de votre correspondant.

    —Oh! monsieur, que me proposez-vous la?

    —Un enfantillage.

    —Monsieur, a moins que d'y etre force....

    —Je compte bien vous y forcer effectivement.»

    Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.

    «Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous acheterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.

    —Un jardin de deux arpents?

    —Et mille francs de rente.

    —Mon Dieu! mon Dieu!

    —Mais prenez donc!»

    Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de l'employe.

    «Que dois-je faire?

    —Rien de bien difficile.

    —Mais enfin?

    —Repeter les signes que voici.»

    Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois signes tout traces, des numeros indiquant l'ordre dans lequel ils devaient etre faits.

    «Ce ne sera pas long, comme vous voyez.

    —Oui, mais....

    —C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.»

    Le coup porta; rouge de fievre et suant a grosses gouttes, le bonhomme executa les uns apres les autres les trois signes donnes par le comte, malgre les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne comprenant rien a ce changement, commencait a croire que l'homme aux brugnons etait devenu fou.

    Quant au correspondant de gauche, il repeta consciencieusement les memes signaux qui furent recueillis definitivement au ministere de l'Interieur.

    «Maintenant, vous voila riche, dit Monte-Cristo.

    —Oui, repondit l'employe, mais a quel prix!

    —Ecoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort a personne, et vous avez servi les projets de Dieu.»

    L'employe regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il etait pale, il etait rouge; enfin, il se precipita vers sa chambre pour boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'a la fontaine, et il s'evanouit au milieu de ses haricots secs.

    Cinq minutes apres que la nouvelle telegraphique fut arrivee au ministere, Debray fit mettre les chevaux a son coupe, et courut chez Danglars.

    «Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il a la baronne.

    —Je crois bien! il en a pour six millions.

    —Qu'il les vende a quelque prix que ce soit.

    —Pourquoi cela?

    —Parce que don Carlos s'est sauve de Bourges et est rentre en Espagne.

    —Comment savez-vous cela?

    —Parbleu, dit Debray en haussant les epaules, comme je sais les nouvelles.»

    La baronne ne se le fit pas repeter deux fois: elle courut chez son mari, lequel courut a son tour chez son agent de change et lui ordonna de vendre a tout prix.

    Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baisserent aussitot. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se debarrassa de tous ses coupons.

    Le soir on lut dans le _Messager_:

          _Depeche telegraphique_.

    «Le roi don Carlos a echappe a la surveillance qu'on exercait sur lui a Bourges, et est rentre en Espagne par la frontiere de Catalogne. Barcelone s'est soulevee en sa faveur.»

    Pendant toute la soiree il ne fut bruit que de la prevoyance de Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.

    Ceux qui avaient conserve leurs coupons ou achete ceux de Danglars se regarderent comme ruines et passerent une fort mauvaise nuit.

    Le lendemain on lut dans le _Moniteur_:

    «C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annonce hier la fuite de don Carlos et la revolte de Barcelone.

    «Le roi don Carlos n'a pas quitte Bourges, et la Peninsule jouit de la plus profonde tranquillite.

    «Un signe telegraphique, mal interprete a cause du brouillard, a donne lieu a cette erreur.»

    Les fonds remonterent d'un chiffre double de celui ou ils etaient descendus.

    Cela fit, en perte et en manque a gagner, un million de difference pour Danglars.

    «Bon! dit Monte-Cristo a Morrel, qui se trouvait chez lui au moment ou on annoncait l'etrange revirement de Bourse dont Danglars avait ete victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une decouverte que j'eusse payee cent mille.

    —Que venez-vous donc de decouvrir? demanda Maximilien.

    —Je viens de decouvrir le moyen de delivrer un jardinier des loirs qui lui mangeaient ses peches.»




    LXII

    Les fantomes.


    A la premiere vue, et examinee du dehors, la maison d'Auteuil n'avait rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation destinee au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicite tenait a la volonte du maitre, qui avait positivement ordonne que rien ne fut change a l'exterieur; il n'etait besoin pour s'en convaincre que de considerer l'interieur. En effet, a peine la porte etait-elle ouverte que le spectacle changeait.

    M. Bertuccio s'etait surpasse lui-meme pour le gout des ameublements et la rapidite de l'execution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait abattre en une nuit une allee d'arbres qui genait le regard de Louis XIV, de meme en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour entierement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs blocs enormes de racines, ombrageaient la facade principale de la maison, devant laquelle, au lieu de paves a moitie caches par l'herbe, s'etendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient ete posees le matin meme et qui formait un vaste tapis ou perlait encore l'eau dont on l'avait arrose.

    Au reste, les ordres venaient du comte; lui-meme avait remis a Bertuccio un plan ou etaient indiques le nombre et la place des arbres qui devaient etre plantes, la forme et l'espace de la pelouse qui devait succeder aux paves.

    Vue ainsi, la maison etait devenue meconnaissable, et Bertuccio lui-meme protestait qu'il ne la reconnaissait plus, emboitee qu'elle etait dans son cadre de verdure.

    L'intendant n'eut pas ete fache, tandis qu'il y etait, de faire subir quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement defendu qu'on y touchat en rien. Bertuccio s'en dedommagea en encombrant de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminees.

    Ce qui annoncait l'extreme habilete de l'intendant et la profonde science du maitre, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est que cette maison, deserte depuis vingt annees, si sombre et si triste encore la veille, tout impregnee qu'elle etait de cette fade odeur qu'on pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect de la vie, les parfums que preferait le maitre, et jusqu'au degre de son jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait la, sous sa main, ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux preferes; dans les antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il aimait le chant; c'est que toute cette maison, reveillee de son long sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, s'epanouissait, pareille a ces maisons que nous avons depuis longtemps cheries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous laissons involontairement une partie de notre ame.

    Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours habite cette maison dans des escaliers restaures de la veille, les autres peuplant les remises, ou les equipages, numerotes et cases, semblaient installes depuis cinquante ans; et les ecuries, ou les chevaux au ratelier repondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne parlent a leurs maitres.

    La bibliotheque etait disposee sur deux corps, aux deux cotes de la muraille, et contenait deux mille volumes a peu pres; tout un compartiment etait destine aux romans modernes, et celui qui avait paru la veille etait deja range a sa place, se pavanant dans sa reliure rouge et or.

    De l'autre cote de la maison, faisant pendant a la bibliotheque, il y avait la serre, garnie de plantes rares et s'epanouissant dans de larges potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille a la fois des yeux et de l'odorat, un billard que l'on eut dit abandonne depuis une heure au plus par les joueurs, qui avaient laisse mourir les billes sur le tapis.

    Une seule chambre avait ete respectee par le magnifique Bertuccio. Devant cette chambre, situee a l'angle gauche du premier etage, a laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait sortir par l'escalier derobe, les domestiques passaient avec curiosite et Bertuccio avec terreur.

    A cinq heures precises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivee avec une impatience melee d'inquietude; il esperait quelques compliments, tout en redoutant un froncement de sourcils.

    Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation ni de mecontentement.

    Seulement, en entrant dans sa chambre a coucher, situee du cote oppose a la chambre fermee, il etendit la main vers le tiroir d'un petit meuble en bois de rose, qu'il avait deja distingue a son premier voyage.

    «Cela ne peut servir qu'a mettre des gants, dit-il.

    —En effet, Excellence, repondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y trouverez des gants.»

    Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y trouver, flacons, cigares, bijoux.

    «Bien!» dit-il encore.

    Et M. Bertuccio se retira l'ame ravie, tant etait grande, puissante et reelle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait.

    A six heures precises, on entendit pietiner un cheval devant la porte d'entree. C'etait notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Medeah_.

    Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux levres.

    «Me voila le premier, j'en suis bien sur! lui cria Morrel: je l'ai fait expres pour vous avoir un instant a moi seul avant tout le monde. Julie et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien soin de mon cheval?

    —Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent.

    —C'est qu'il a besoin d'etre bouchonne. Si vous saviez de quel train il a ete! Une veritable trombe!

    —Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit Monte-Cristo du ton qu'un pere mettrait a parler a son fils.

    —Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.

    —Moi! Dieu m'en preserve! repondit le comte. Non. Je regretterais seulement que le cheval ne fut pas bon.

    —Il est si bon, mon cher comte, que M. de Chateau-Renaud, l'homme le plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du ministere, courent apres moi en ce moment, et sont un peu distances, comme vous voyez, et encore sont-ils talonnes par les chevaux de la baronne Danglars, qui vont d'un trot a faire tout bonnement leurs six lieues a l'heure.

    —Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.

    —Tenez, les voila.»

    En effet, au moment meme, un coupe a l'attelage tout fumant et deux chevaux de selle hors d'haleine arriverent devant la grille de la maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitot le coupe decrivit son cercle, et vint s'arreter au perron, suivi de deux cavaliers.

    En un instant Debray eut mis pied a terre, et se trouva a la portiere. Il offrit sa main a la baronne, qui lui fit en descendant un geste imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans celle du secretaire du ministre.

    Derriere sa femme descendit le banquier, pale comme s'il fut sorti du sepulcre au lieu de sortir de son coupe.

    Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour, le peristyle, la facade de la maison; puis, reprimant une legere emotion, qui se fut certes traduite sur son visage, s'il eut ete permis a son visage de palir, elle monta le perron tout en disant a Morrel:

    «Monsieur, si vous etiez de mes amis, je vous demanderais si votre cheval est a vendre.»

    Morrel fit un sourire qui ressemblait fort a une grimace, et se retourna vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras ou il se trouvait.

    Le comte le comprit.

    «Ah! madame, repondit-il, pourquoi n'est-ce point a moi que cette demande s'adresse?

    —Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien desirer, car on est trop sure d'obtenir. Aussi etait-ce a M. Morrel.

    —Malheureusement, reprit le comte, je suis temoin que M. Morrel ne peut ceder son cheval, son honneur etant engage a ce qu'il le garde.

    —Comment cela?

    —Il a parie dompter _Medeah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez maintenant, baronne, que s'il s'en defaisait avant le terme fixe par le pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu peur; et un capitaine de spahis, meme pour passer un caprice a une jolie femme, ce qui est, a mon avis, une des choses les plus sacrees de ce monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.

    —Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant a Monte-Cristo un sourire reconnaissant.

    —Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal deguise par son sourire epais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.»

    Ce n'etait pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles attaques sans y riposter, et cependant, au grand etonnement des jeunes gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne repondit rien.

    Monte-Cristo souriait a ce silence, qui denoncait une humilite inaccoutumee, tout en montrant a la baronne deux immenses pots de porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des vegetations marines d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir cette richesse, cette seve et cet esprit.

    La baronne etait emerveillee.

    «Eh! mais, on planterait la-dedans un marronnier des Tuileries! dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles enormites?

    —Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela a nous autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail d'un autre age, une espece d'oeuvre des genies de la terre et de la mer.

    —Comment cela et de quelle epoque cela peut-il etre?

    —Je ne sais pas; seulement j'ai oui dire qu'un empereur de la Chine avait fait construire un four expres; que dans ce four, les uns apres les autres, on avait fait cuire douze pots pareils a ceux-ci. Deux se briserent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres a trois cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta ses coquilles; le tout fut cimente par deux cents annees sous ses profondeurs inouies, car une revolution emporta l'empereur qui avait voulu faire cet essai et ne laissa que le proces-verbal qui constatait la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux cents ans on retrouva le proces-verbal, et l'on songea a retirer les vases. Des plongeurs allerent, sous des machines faites expres, a la decouverte dans la baie ou on les avait jetes; mais sur les dix on n'en retrouva plus que trois, les autres avaient ete disperses et brises par les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que des monstres informes, effrayants, mysterieux, et pareils a ceux que voient les seuls plongeurs, ont fixe avec etonnement leur regard terne et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y refugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.»

    Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosites, arrachait machinalement, et l'une apres l'autre, les fleurs d'un magnifique oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa a un cactus, mais alors le cactus, d'un caractere moins facile que l'oranger, le piqua outrageusement.

    Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un songe.

    «Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui etes amateur de tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux Gerard Dow, un Raphael, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois Murillo, qui sont dignes de vous etre presentes.

    —Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.

    —Ah! vraiment!

    —Oui, on est venu le proposer au Musee.

    —Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.

    —Non, et qui cependant a refuse de l'acheter.

    —Pourquoi cela? demanda Chateau-Renaud.

    —Vous etes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez riche.

    —Ah! pardon! dit Chateau-Renaud. J'entends dire cependant de ces choses-la tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y habituer.

    —Cela viendra, dit Debray.

    —Je ne crois pas, repondit Chateau-Renaud.

    —M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!» annonca Baptistin.

    Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraiche, des moustaches grises, l'oeil assure, un habit de major orne de trois plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irreprochable de vieux soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre pere que nous connaissons.

    Pres de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avancait, le sourire sur les levres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux fils que nous connaissons encore.

    Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du pere au fils, et s'arreterent tout naturellement plus longtemps sur ce dernier, qu'ils detaillerent.

    «Cavalcanti! dit Debray.

    —Un beau nom, fit Morrel, peste!

    —Oui, dit Chateau-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien, mais ils s'habillent mal.

    —Vous etes difficile, Chateau-Renaud, reprit Debray; ces habits sont d'un excellent faiseur, et tout neufs.

    —Voila justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de s'habiller aujourd'hui pour la premiere fois.

    —Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de Monte-Cristo.

    —Vous avez entendu, des Cavalcanti.

    —Cela m'apprend leur nom, voila tout.

    —Ah! c'est vrai, vous n'etes pas au courant de nos noblesses d'Italie, qui dit Cavalcanti, dit race de princes.

    —Belle fortune? demanda le banquier.

    —Fabuleuse.

    —Que font-ils?

    —Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir a bout. Ils ont d'ailleurs des credits sur vous, a ce qu'ils m'ont dit en me venant voir avant-hier. Je les ai meme invites a votre intention. Je vous les presenterai.

    —Mais il me semble qu'ils parlent tres purement le francais, dit Danglars.

    —Le fils a ete eleve dans un college du Midi, a Marseille ou dans les environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme.

    —De quoi? demanda la baronne.

    —Des Francaises, madame. Il veut absolument prendre femme a Paris.

    —Une belle idee qu'il a la!» dit Danglars en haussant les epaules.

    Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre moment, eut presage un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.

    «Le baron parait bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo a Mme Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard?

    —Non, pas encore, que je sache. Je crois plutot qu'il aura joue a la Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait a qui s'en prendre.

    —M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin.

    Les deux personnes annoncees entrerent. M. de Villefort, malgre sa puissance sur lui-meme, etait visiblement emu. En touchant sa main, Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait.

    «Decidement, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit Monte-Cristo a lui-meme et en regardant Mme Danglars, qui souriait au procureur du roi et qui embrassait sa femme.

    Apres les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupe jusque-la du cote de l'office, se glissait dans un petit salon attenant a celui dans lequel on se trouvait. Il alla a lui.

    «Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.

    —Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives.

    —Ah! c'est vrai.

    —Combien de couverts?

    —Comptez vous-meme.

    —Tout le monde est-il arrive, Excellence?

    —Oui.»

    Bertuccio glissa son regard a travers la porte entrebaillee. Monte-Cristo le couvait des yeux.

    «Ah! mon Dieu! s'ecria-t-il.

    —Quoi donc? demanda le comte.

    —Cette femme!... cette femme!...

    —Laquelle?

    —Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...

    —Mme Danglars?

    —Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est elle!

    —Qui, elle?

    —La femme du jardin! celle qui etait enceinte! celle qui se promenait en attendant!... en attendant!...»

    Bertuccio demeura la bouche ouverte, pale et les cheveux herisses.

    «En attendant qui?»

    Bertuccio, sans repondre, montra Villefort du doigt, a peu pres du meme geste dont Macbeth montra Banco.

    «Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?

    —Quoi? qui?

    —Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.

    —Mais je ne l'ai donc pas tue?

    —Ah ca! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le comte.

    —Mais il n'est donc pas mort?

    —Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper entre la sixieme et la septieme cote gauche, comme c'est la coutume de vos compatriotes, vous aurez frappe plus haut ou plus bas; et ces gens de justice, ca vous a l'ame chevillee dans le corps; ou bien plutot rien de ce que vous m'avez raconte n'est vrai, c'est un reve de votre imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi ayant mal digere votre vengeance; elle vous aura pese sur l'estomac; vous aurez eu le cauchemar, voila tout. Voyons, rappelez votre calme, et comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de Chateau-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo Cavalcanti, huit.

    —Huit! repeta Bertuccio.

    —Attendez donc! attendez donc! vous etes bien presse de vous en aller, que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.»

    Cette fois Bertuccio commenca un cri que le regard de Monte-Cristo eteignit sur ses levres.

    «Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalite!

    —Voila six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit severement le comte c'est l'heure ou j'ai donne l'ordre qu'on se mit a table; vous savez que je n'aime point a attendre.»

    Et Monte-Cristo entra dans le salon ou l'attendaient ses convives, tandis que Bertuccio regagnait la salle a manger en s'appuyant contre les murailles.

    Cinq minutes apres, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio parut, et faisant, comme Vatel a Chantilly, un dernier et heroique effort:

    «Monsieur le comte est servi», dit-il.

    Monte-Cristo offrit le bras a Mme de Villefort.

    «Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la baronne Danglars, je vous prie.»

    Villefort obeit, et l'on passa dans la salle a manger.




    LXIII

    Le diner.


    Il etait evident qu'en passant dans la salle a manger, un meme sentiment animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence les avait menes tous dans cette maison, et cependant, tout etonnes et meme tout inquiets que quelques-uns etaient de s'y trouver, ils n'eussent point voulu ne pas y etre.

    Et cependant des relations d'une date recente, la position excentrique et isolee, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient un devoir aux hommes d'etre circonspects, et aux femmes une loi de ne point entrer dans cette maison ou il n'y avait point de femmes pour les recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passe les uns sur la circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosite, les pressant de son irresistible aiguillon, l'avait emporte sur le tout.

    Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti pere et fils qui, l'un malgre sa raideur, l'autre malgre sa desinvolture, ne parussent preoccupes de se trouver reunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, a d'autres hommes qu'ils voyaient pour la premiere fois.

    Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.

    Aucun de ces deux mouvements n'avait echappe au comte, et deja, dans cette simple mise en contact des individus, il y avait pour l'observateur de cette scene un fort grand interet.

    M. de Villefort avait a sa droite Mme Danglars et a sa gauche Morrel. Le comte etait assis entre Mme de Villefort et Danglars.

    Les autres intervalles etaient remplis par Debray, assis entre Cavalcanti pere et Cavalcanti fils, et par Chateau-Renaud, assis entre Mme de Villefort et Morcerf.

    Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris a tache de renverser completement la symetrie parisienne et de donner plus encore a la curiosite qu'a l'appetit de ses convives l'aliment qu'elle desirait. Ce fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental a la maniere dont pouvaient l'etre les festins des fees arabes.

    Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe etaient amonceles en pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons monstrueux etendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel, de l'Asie Mineure et du Cap, enfermes dans des fioles aux formes bizarres et dont la vue semblait encore ajouter a la saveur de ces vins, defilerent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on put depenser mille louis a un diner de dix personnes, mais a la condition que, comme Cleopatre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de Medicis, on boirait de l'or fondu.

    Monte-Cristo vit l'etonnement general, et se mit a rire et a se railler tout haut.

    «Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est qu'arrive a un certain degre de fortune il n'y a plus de necessaire que le superflu, comme ces dames admettront qu'arrive a un certain degre d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'ideal? Or, en poursuivant le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons pas. Qu'est-ce qu'un bien veritablement desirable? Un bien que nous ne pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me procurer des choses impossibles a avoir, telle est l'etude de toute ma vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volonte. Je mets a poursuivre une fantaisie, par exemple, la meme perseverance que vous mettez, vous, monsieur Danglars, a creer une ligne de chemin de fer; vous, monsieur de Villefort, a faire condamner un homme a mort, vous monsieur Debray, a pacifier un royaume, vous, monsieur de Chateau-Renaud, a plaire a une femme; et vous, Morrel, a dompter un cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux poissons, nes, l'un a cinquante lieues de Saint-Petersbourg, l'autre a cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les reunir sur la meme table?

    —Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.

    —Voici M. de Chateau-Renaud, qui a habite la Russie, qui vous dira le nom de l'un, repondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui est Italien, qui vous dira le nom de l'autre.

    —Celui-ci, dit Chateau-Renaud, est, je crois, un sterlet.

    —A merveille.

    —Et celui-la, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.

    —C'est cela meme. Maintenant, monsieur Danglars, demandez a ces deux messieurs ou se pechent ces deux poissons.

    —Mais, dit Chateau-Renaud, les sterlets se pechent dans la Volga seulement.

    —Mais dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse des amproies de cette taille.

    —Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de Fusaro.

    —Impossible! s'ecrierent ensemble tous les convives.

    —Eh bien, voila justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis comme Neron: _cupitor impossibilium_; et voila, vous aussi, ce qui vous amuse en ce moment, voila enfin ce qui fait que cette chair, qui peut-etre en realite ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va vous sembler exquise tout a l'heure, c'est que, dans votre esprit, il etait impossible de se la procurer et que cependant la voila.

    —Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons a Paris?

    —Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporte ces deux poissons chacun dans un grand tonneau matelasse, l'un de roseaux et d'herbes du fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont ete mis dans un fourgon fait expres; ils ont vecu ainsi, le sterlet douze jours, et la lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier s'en est empare pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?

    —Je doute au moins, repondit Danglars, en souriant de son sourire epais.

    —Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux et qui vivent encore.»

    Danglars ouvrit des yeux effares; l'assemblee battit des mains.

    Quatre domestiques apporterent deux tonneaux garnis de plantes marines, dans chacun desquels palpitait un poisson pareil a ceux qui etaient servis sur la table.

    «Mais pourquoi deux de chaque espece? demanda Danglars.

    —Parce que l'un pouvait mourir, repondit simplement Monte-Cristo.

    —Vous etes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les philosophes ont beau dire, c'est superbe d'etre riche.

    —Et surtout d'avoir des idees, dit Mme Danglars.

    —Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci madame; elle etait fort en honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie a Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tete, des poissons de l'espece de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'apres le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'etait aussi un luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un arc-en-ciel qui s'evapore, passait par toutes les nuances du prisme, apres quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son merite. Si on ne le voyait pas vivant, on le meprisait mort.

    —Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie a Rome.

    —Ah! ca, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais ou serait le merite de venir dix-huit cents ans apres Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux que lui?»

    Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux enormes mais ils avaient le bon esprit de ne pas dire un mot.

    «Tout cela est fort aimable, dit Chateau-Renaud cependant ce que j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec laquelle vous etes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous n'avez achete cette maison qu'il y a cinq ou six jours?

    —Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.

    —Eh bien, je suis sur qu'en huit jours elle a subi une transformation complete; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entree que celle-ci, et la cour etait pavee et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour est un magnifique gazon borde d'arbres qui paraissent avoir cent ans.

    —Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo.

    —En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse delivrance, c'est par la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison.

    —Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai prefere une entree qui me permit de voir le bois de Boulogne a travers ma grille.

    —En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige!

    —En effet, dit Chateau-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve, c'est chose miraculeuse; car elle etait fort vieille la maison, et meme fort triste. Je me rappelle avoir ete charge par ma mere de la visiter, quand M. de Saint-Meran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans.

    —M. de Saint-Meran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait donc a M. de Saint-Meran avant que vous l'achetiez?

    —Il parait que oui, repondit Monte-Cristo.

    —Comment, il parait! vous ne savez pas a qui vous avez achete cette maison?

    —Ma foi non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces details.

    —Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait ete habitee, dit Chateau-Renaud, et c'etait une grande tristesse que de la voir avec ses persiennes fermees, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En verite, si elle n'eut point appartenu au beau-pere d'un procureur du roi, on eut pu la prendre pour une de ces maisons maudites ou quelque grand crime a ete commis.»

    Villefort qui jusque-la n'avait point touche aux trois ou quatre verres de vins extraordinaires places devant lui en prit un au hasard et le vida d'un seul trait.

    Monte-Cristo laissa s'ecouler un instant; puis, au milieu du silence qui avait suivi les paroles de Chateau-Renaud:

    «C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la meme pensee m'est venue la premiere fois que j'y entrai; et cette maison me parut si lugubre, que jamais je ne l'eusse achetee si mon intendant n'eut fait la chose pour moi. Probablement que le drole avait recu quelque pourboire du tabellion.

    —C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Meran a voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, fut vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitee encore, elle fut tombee en ruine.»

    Ce fut Morrel qui palit a son tour.

    «Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au possible.

    —Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?

    —Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits ou il semble qu'on respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un enchainement de souvenirs, par un caprice de la pensee qui nous reporte a d'autres temps, a d'autres lieux, qui n'ont peut-etre aucun rapport avec les temps et les lieux ou nous nous trouvons; tant il y a que cette chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de diner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le cafe au jardin; apres le diner, le spectacle.»

    Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.

    Villefort et Mme Danglars demeurerent un instant comme cloues a leur place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glaces.

    «Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.

    —Il faut y aller», repondit Villefort en se levant et en lui offrant le bras.

    Tout le monde etait deja epars dans la maison, pousse par la curiosite, car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas a cette chambre, et qu'en meme temps on parcourrait le reste de cette masure dont Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'elanca donc par les portes ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils furent passes a leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils eussent pu le comprendre, eut epouvante les convives bien autrement que cette chambre dans laquelle on allait entrer.

    On commenca en effet par parcourir les appartements, les chambres meublees a l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapisses des plus beaux tableaux des vieux maitres; des boudoirs en etoffes de Chine, aux couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.

    Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour tombat, elle n'etait point eclairee et qu'elle etait dans la vetuste, quand toutes les autres chambres avaient revetu une parure neuve.

    Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte lugubre.

    «Hou! s'ecria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.»

    Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas.

    Plusieurs observations se croiserent, dont le resultat fut qu'en effet la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.

    «N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement place, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au pastel, que l'humidite a fait palir, ne semblent-ils pas dire, avec leurs levres blemes et leurs yeux effares: J'ai vu!»

    Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placee pres de la cheminee.

    «Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous asseoir sur cette chaise ou peut-etre le crime a ete commis!»

    Mme Danglars se leva vivement.

    «Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout.

    —Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, a qui l'emotion de Mme Danglars n'echappait point.

    —Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu'a present j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?

    —Ah! dit celui-ci, nous avons a Pise la tour d'Ugolin, a Ferrare la prison du Tasse, et a Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.

    —Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce que vous en pensez.

    —Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Chateau-Renaud en riant.

    —Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui porte a la melancolie, mais certainement je vois cette maison tout en noir.»

    Quant a Morrel, depuis qu'il avait ete question de la dot de Valentine, il etait demeure triste et n'avait pas prononce un mot.

    «Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbe de Ganges quelconque, descendant pas a pas, par une nuit sombre et orageuse, cet escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hate de derober a la vue des hommes, sinon au regard de Dieu!»

    Mme Danglars s'evanouit a moitie au bras de Villefort, qui fut lui-meme oblige de s'adosser a la muraille.

    «Ah! mon Dieu! madame, s'ecria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous palissez!

    —Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M. de Monte-Cristo nous raconte des histoires epouvantables, dans l'intention sans doute de nous faire mourir de peur.

    —Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous epouvantez ces dames.

    —Qu'avez-vous donc? repeta tout bas Debray a Mme Danglars.

    —Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air, voila tout.

    —Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras a Mme Danglars et en s'avancant vers l'escalier derobe.

    —Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici.

    —En verite, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est serieuse?

    —Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une facon de supposer les choses qui donne a l'illusion l'aspect de la realite.

    —Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutot se representer cette chambre comme une bonne et honnete chambre de mere de famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit visite par la deesse Lucine, et cet escalier mysterieux comme le passage par ou, doucement et pour ne pas troubler le sommeil reparateur de l'accouchee, passe le medecin ou la nourrice, ou le pere lui-meme emportant l'enfant qui dort?...»

    Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer a cette douce peinture, poussa un gemissement et s'evanouit tout a fait.

    «Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-etre faudrait-il la transporter a sa voiture.

    —Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublie mon flacon!

    —J'ai le mien», dit Mme de Villefort.

    Et elle passa a Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge pareille a celle dont le comte avait essaye sur Edouard la bienfaisante influence.

    «Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.

    —Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essaye.

    —Et vous avez reussi?

    —Je le crois.»

    On avait transporte Mme Danglars dans la chambre a cote. Monte-Cristo laissa tomber sur ses levres une goutte de la liqueur rouge, elle revint a elle.

    «Oh! dit-elle, quel reve affreux!»

    Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas reve. On chercha M. Danglars, mais, peu dispose aux impressions poetiques, il etait descendu au jardin, et causait, avec M. Cavalcanti pere, d'un projet de chemin de fer de Livourne a Florence. Monte-Cristo semblait desespere; il prit le bras de Mme Danglars et la conduisit au jardin ou l'on retrouva M. Danglars prenant le cafe entre MM. Cavalcanti pere et fils.

    «En verite, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayee?

    —Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon la disposition d'esprit ou nous nous trouvons.»

    Villefort s'efforca de rire.

    «Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une chimere....

    —Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la conviction qu'un crime a ete commis dans cette maison.

    —Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du roi.

    —Ma foi, repondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en profiterai pour faire ma declaration.

    —Votre declaration? dit Villefort.

    —Oui, et en face de temoins.

    —Tout cela est fort interessant, dit Debray; et s'il y a reellement crime, nous allons faire admirablement la digestion.

    —Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, monsieur de Villefort pour que la declaration soit valable, elle doit etre faite aux autorites competentes.»

    Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en meme temps qu'il serrait sous le sien celui de Mme Danglars, il traina le procureur du roi jusque sous le platane, ou l'ombre etait la plus epaisse.

    Tous les autres convives suivaient.

    «Tenez, dit Monte-Cristo, ici, a cette place meme (et il frappait la terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres deja vieux, j'ai fait creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, ont deterre un coffre ou plutot des ferrures de coffre, au milieu desquelles etait le squelette d'un enfant nouveau-ne. Ce n'est pas de la fantasmagorie cela, j'espere?»

    Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le poignet de Villefort.

    «Un enfant nouveau-ne? repeta Debray; diable! ceci devient serieux, ce me semble.

    —Eh bien, dit Chateau-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je pretendais tout a l'heure que les maisons avaient une ame et un visage comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet de leurs entrailles. La maison etait triste parce qu'elle avait des remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime.

    —Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier effort.

    —Comment! un enfant enterre vivant dans un jardin, ce n'est pas un crime? s'ecria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-la, monsieur le procureur du roi?

    —Mais qui dit qu'il a ete enterre vivant?

    —Pourquoi l'enterrer la, s'il etait mort? Ce jardin n'a jamais ete un cimetiere.

    —Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naivement le major Cavalcanti.

    —Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, repondit Danglars.

    —Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.

    —Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda Monte-Cristo.

    —Oui, monsieur le comte», repondit celui-ci avec un accent qui n'avait plus rien d'humain.

    Monte-Cristo vit que c'etait tout ce que pouvaient supporter les deux personnes pour lesquelles il avait prepare cette scene; et ne voulant pas la pousser trop loin:

    «Mais le cafe, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.»

    Et il ramena ses convives vers la table placee au milieu de la pelouse.

    «En verite monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversee; laissez-moi m'asseoir, je vous prie.»

    Et elle tomba sur une chaise.

    Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort.

    «Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il.

    Mais avant que Mme de Villefort se fut approchee de son amie, le procureur du roi avait deja dit a l'oreille de Mme Danglars:

    «Il faut que je vous parle.

    —Quand cela?

    —Demain.

    —Ou?

    —A mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore la l'endroit le plus sur.

    —J'irai.»

    En ce moment Mme de Villefort s'approcha.

    «Merci, chere amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est plus rien, et je me sens tout a fait mieux.»




    LXIV

    Le mendiant.


    La soiree s'avancait; Mme de Villefort avait manifeste le desir de regagner Paris, ce que n'avait point ose faire Mme Danglars, malgre le malaise evident qu'elle eprouvait.

    Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le signal du depart. Il offrit une place dans son landau a Mme Danglars, afin qu'elle eut les soins de sa femme. Quant a M. Danglars, absorbe dans une conversation industrielle des plus interessantes avec M. Cavalcanti, il ne faisait aucune attention a tout ce qui se passait.

    Monte-Cristo, tout en demandant son flacon a Mme de Villefort, avait remarque que M. de Villefort s'etait approche de Mme Danglars, et guide par sa situation, il avait devine ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il eut parle si bas qu'a peine si Mme Danglars elle-meme l'avait entendu.

    Il laissa, sans s'opposer a aucun arrangement, partir Morrel, Debray et Chateau-Renaud a cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. de Villefort; de son cote, Danglars, de plus en plus enchante de Cavalcanti pere, l'invita a monter avec lui dans son coupe.

    Quant a Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant la porte, et dont un groom, qui exagerait les agrements de la fashion anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, l'enorme cheval gris de fer.

    Andrea n'avait pas beaucoup parle durant le diner, par cela meme que c'etait un garcon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement eprouve la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilate n'apercevait peut-etre pas sans crainte un procureur du roi.

    Ensuite il avait ete accapare par M. Danglars, qui, apres un rapide coup d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu timide, en rapprochant tous ces symptomes de l'hospitalite de Monte-Cristo, avait pense qu'il avait affaire a quelque nabab venu a Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.

    Il avait donc contemple avec une complaisance indicible l'enorme diamant qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et experimente, de peur qu'il n'arrivat quelque accident a ses billets de banque, les avait convertis a l'instant meme en un objet de valeur. Puis, apres le diner, toujours sous pretexte d'industrie et de voyages, il avait questionne le pere et le fils sur leur maniere de vivre; et le pere et le fils, prevenus que c'etait chez Danglars que devaient leur etre ouverts, a l'un, son credit de quarante-huit mille francs, une fois donnes, a l'autre, son credit annuel de cinquante mille livres, avaient ete charmants et plein d'affabilite pour le banquier, aux domestiques duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serre la main, tant leur reconnaissance eprouvait le besoin de l'expansion.

    Une chose surtout augmenta la consideration, nous dirons presque la veneration de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidele au principe d'Horace: _nil admirari_, s'etait contente, comme on l'a vu, de faire preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures lamproies. Puis il avait mange sa part de celle-la sans dire un seul mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosites etaient familieres a l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait probablement, a Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procedes pareils a ceux dont le comte s'etait servi pour faire venir des lamproies du lac Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec une bienveillance tres prononcee ces paroles de Cavalcanti:

    «Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour affaires.

    —Et moi, monsieur, avait repondu Danglars, je serai heureux de vous recevoir.»

    Sur quoi il avait propose a Cavalcanti, si cependant cela ne le privait pas trop de se separer de son fils, de le reconduire a l'hotel des Princes.

    Cavalcanti avait repondu que, depuis longtemps, son fils avait l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en consequence, il avait ses chevaux et ses equipages a lui, et que, n'etant pas venus ensemble, il ne voyait pas de difficulte a ce qu'ils s'en allassent separement.

    Le major etait donc monte dans la voiture de Danglars, et le banquier s'etait assis a ses cotes, de plus en plus charme des idees d'ordre et d'economie de cet homme, qui, cependant, donnait a son fils cinquante mille francs par an ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent mille livres de rente.

    Quant a Andrea, il commenca, pour se donner bon air, a gronder son groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait a la porte de sortie, ce qui lui avait donne la peine de faire trente pas pour aller chercher son tilbury.

    Le groom recut la semonce avec humilite, prit, pour retenir le cheval impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de la droite les renes a Andrea, qui les prit et posa legerement sa botte vernie sur le marchepied.

    En ce moment, une main s'appuya sur son epaule. Le jeune homme se retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublie quelque chose a lui dire, et revenait a la charge au moment du depart.

    Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'apercut qu'une figure etrange, halee par le soleil, encadree dans une barbe de modele, des yeux brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'epanouissant sur une bouche ou brillaient, rangees a leur place et sans qu'il en manquat une seule, trente-deux dents blanches, aigues et affamees comme celles d'un loup ou d'un chacal.

    Un mouchoir a carreaux rouges coiffait cette tete aux cheveux grisatres et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus dechires couvrait ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui s'appuya sur l'epaule d'Andrea, et qui fut la premiere chose que vit le jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme, reconnut-il cette figure a la lueur de la lanterne de son tilbury, ou fut-il seulement frappe de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula vivement.

    «Que me voulez-vous? dit-il.

    —Pardon! notre bourgeois, repondit l'homme en portant la main a son mouchoir rouge, je vous derange peut-etre, mais c'est que j'ai a vous parler.

    —On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour debarrasser son maitre de cet importun.

    —Je ne mendie pas, mon joli garcon, dit l'homme inconnu au domestique avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci s'ecarta: je desire seulement dire deux mots a votre bourgeois, qui m'a charge d'une commission il y a quinze jours a peu pres.

    —Voyons, dit a son tour Andrea avec assez de force pour que le domestique ne s'apercut point de son trouble, que voulez-vous? dites vite, mon ami.

    —Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge, que vous voulussiez bien m'epargner la peine de retourner a Paris a pied. Je suis tres fatigue, et, comme je n'ai pas si bien dine que toi, a peine, si je puis me tenir.»

    Le jeune homme tressaillit a cette etrange familiarite.

    «Mais enfin, lui dit-il, voyons que voulez-vous?

    —Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et que tu me reconduises.

    Andrea palit, mais ne repondit point.

    «Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfoncant ses mains dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux provocateurs, c'est une idee que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit Benedetto?»

    A ce nom, le jeune homme reflechit sans doute, car il s'approcha de son groom, et lui dit:

    «Cet homme a effectivement ete charge par moi d'une commission dont il a a me rendre compte. Allez a pied jusqu'a la barriere; la, vous prendrez un cabriolet, afin de n'etre point trop en retard.»

    Le valet, surpris, s'eloigna.

    «Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea.

    —Oh! quant a cela, je vais moi-meme te conduire en belle place; attends», dit l'homme au mouchoir rouge.

    Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un endroit ou il etait effectivement impossible a qui que ce fut au monde de voir l'honneur que lui accordait Andrea.

    «Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigue, et puis, un petit peu, parce que j'ai a causer d'affaires avec toi.

    —Voyons, montez», dit le jeune homme.

    Il etait facheux qu'il ne fit pas jour, car c'eut ete un spectacle curieux que celui de ce gueux, assis carrement sur les coussins broches, pres du jeune et elegant conducteur du tilbury.

    Andrea poussa son cheval jusqu'a la derniere maison du village sans dire un seul mot a son compagnon, qui, de son cote, souriait et gardait le silence, comme s'il eut ete ravi de se promener dans une si bonne locomotive.

    Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, arretant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir rouge:

    «Ah ca! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma tranquillite?

    —Mais, toi-meme, mon garcon, pourquoi te defies-tu de moi?

    —Et en quoi me suis-je defie de vous?

    —En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis que tu vas voyager en Piemont et en Toscane, et pas du tout, tu viens a Paris.

    —En quoi cela vous gene-t-il?

    —En rien; au contraire, j'espere meme que cela va m'aider.

    —Ah! ah! dit Andrea, c'est-a-dire que vous speculez sur moi.

    —Allons! voila les gros mots qui arrivent.

    —C'est que vous auriez tort, maitre Caderousse, je vous en previens.

    —Eh! mon Dieu! ne te fache pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, ca rend jaloux. Je te crois courant le Piemont et la Toscane, oblige de te faire _faccino_ ou _cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon enfant. Tu sais que je t'ai toujours appele mon enfant.

    —Apres? apres?

    —Patience donc, salpetre!

    —J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout a coup passer a la barriere des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, avec des habits tout flambant neufs. Ah ca! mais tu as donc decouvert une mine, ou achete une charge d'agent de change?

    —De sorte que, comme vous l'avouez, vous etes jaloux?

    —Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes compliments, le petit! mais, comme je n'etais pas vetu regulierement, j'ai pris mes precautions pour ne pas te compromettre.

    —Belles precautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique.

    —Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu as un cheval tres vif, un tilbury tres leger; tu es naturellement glissant comme une anguille; si je t'avais manque ce soir, je courais risque de ne pas te rejoindre.

    —Vous voyez bien que je ne me cache pas.

    —Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu es bien gentil.

    —Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?

    —Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade; prends garde, tu vas me rendre exigeant.»

    Cette menace fit tomber la colere du jeune homme: le vent de la contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.

    «C'est mal a toi-meme, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers un ancien camarade, comme tu disais tout a l'heure; tu es Marseillais, je suis....

    —Tu le sais donc ce que tu es maintenant?

    —Non, mais j'ai ete eleve en Corse; tu es vieux et entete; je suis jeune et tetu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout doit se faire a l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue d'etre mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?

    —Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt, ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits d'emprunt que nous avons la? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des yeux brillants de convoitise.

    —Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien sur ma tete, un bourgeron crasseux sur les epaules et des souliers perces aux pieds, tu ne me reconnaitrais pas.

    —Tu vois bien que tu me meprises, le petit, et tu as tort; maintenant que je t'ai retrouve, rien ne m'empeche d'etre vetu d'elbeuf comme un autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de haricots, moi, quand tu avais trop faim.

    —C'est vrai, dit Andrea.

    —Quel appetit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appetit?

    —Mais oui, dit Andrea en riant.

    —Comme tu as du diner chez ce prince d'ou tu sors.

    —Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte.

    —Un comte? et un riche, hein?

    —Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode.

    —Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse en reprenant ce mauvais sourire qui avait deja effleure ses levres, il faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.

    —Voyons, que te faut-il?

    —Je crois qu'avec cent francs par mois....

    —Eh bien?

    —Je vivrais....

    —Avec cent francs?

    —Mais mal, tu comprends bien; mais avec....

    —Avec?

    —Cent cinquante francs, je serais fort heureux.

    —En voila deux cents», dit Andrea.

    Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or.

    «Bon, fit Caderousse.

    —Presente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en trouveras autant.

    —Allons! voila encore que tu m'humilies!

    —Comment cela?

    —Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux avoir affaire qu'a toi.

    —Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.

    —Allons, allons! je vois que je ne m'etais pas trompe, tu es un brave garcon, et c'est une benediction quand le bonheur arrive a des gens comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.

    —Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.

    —Bon! encore de la defiance!

    —Non. Eh bien, j'ai retrouve mon pere.

    —Un vrai pere?

    —Dame! tant qu'il paiera....

    —Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton pere?

    —Le major Cavalcanti.

    —Et il se contente de toi?

    —Jusqu'a present il parait que je lui suffis.

    —Et qui t'a fait retrouver ce pere-la?

    —Le comte de Monte-Cristo.

    —Celui de chez qui tu sors?

    —Oui.

    —Dis donc, tache de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il tient bureau.

    —Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?

    —Moi?

    —Oui, toi.

    —Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse.

    —Il me semble, puisque tu prends interet a moi, reprit Andrea, que je puis bien a mon tour prendre quelques informations.

    —C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnete, me couvrir d'un habit decent, me faire raser tous les jours, et aller lire les journaux au cafe. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retire, c'est mon reve.

    —Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet a execution et etre sage, tout ira a merveille.

    —Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de France?

    —Eh! eh! dit Andrea, qui sait?

    —M. le major Cavalcanti l'est peut-etre... mais malheureusement l'heredite est abolie.

    —Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu veux et que nous sommes arrives, saute en bas de ma voiture et disparais.

    —Non pas, cher ami!

    —Comment, non pas?

    —Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tete, presque pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoleons en or dans ma poche, sans compter ce qu'il y avait deja, ce qui fait juste deux cents francs; mais on m'arreterait immanquablement a la barriere! Alors je serais force, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donne ces dix napoleons: de la information, enquete; on apprend que j'ai quitte Toulon sans donner conge, et l'on me reconduit de brigade en brigade jusqu'au bord de la Mediterranee. Je redeviens purement et simplement le n°106, et adieu mon reve de ressembler a un boulanger retire! Non pas, mon fils; je prefere rester honorablement dans la capitale.»

    Andrea fronca le sourcil; c'etait, comme il s'en etait vante lui-meme, une assez mauvaise tete que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. Il s'arreta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et comme son regard achevait de decrire le cercle investigateur, sa main descendit innocemment dans son gousset, ou elle commenca de caresser la sous-garde d'un pistolet de poche.

    Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son compagnon, passait ses mains derriere son dos, et ouvrait tout doucement un long couteau espagnol qu'il portait sur lui a tout evenement.

    Les deux amis, comme on le voit, etaient dignes de se comprendre, et se comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta jusqu'a sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps.

    «Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc etre heureux?

    —Je ferai tout mon possible, repondit l'aubergiste du pont du Gard en renfoncant son couteau dans sa manche.

    —Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire pour passer la barriere sans eveiller les soupcons? Il me semble qu'avec ton costume tu risques encore plus en voiture qu'a pied.

    —Attends, dit Caderousse tu vas voir.»

    Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande a grand collet que le groom exile du tilbury avait laissee a sa place, et la mit sur son dos, apres quoi, il prit la pose renfrognee d'un domestique de bonne maison dont le maitre conduit lui-meme.

    «Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tete?

    —Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien t'avoir enleve ton chapeau.

    —Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.

    —Qui est-ce qui t'arrete? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je l'espere?

    —Chut!» fit Cavalcanti.

    On traversa la barriere sans accident.

    A la premiere rue transversale, Andrea arreta son cheval, et Caderousse sauta a terre.

    «Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?

    —Ah! repondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de m'enrhumer?

    —Mais moi?

    —Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence a me faire vieux; au revoir, Benedetto!»

    Et il s'enfonca dans la ruelle, ou il disparut.

    «Helas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas etre completement heureux en ce monde!»




    LXV

    Scene conjugale.


    A la place Louis XV, les trois jeunes gens s'etaient separes, c'est-a-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Chateau-Renaud avait pris le pont de la Revolution, et que Debray avait suivi le quai.

    Morrel et Chateau-Renaud, selon toute probabilite, gagnerent leurs foyers domestiques, comme on dit encore a la tribune de la Chambre dans les discours bien faits, et au theatre de la rue Richelieu, dans les pieces bien ecrites; mais il n'en fut pas de meme de Debray. Arrive au guichet du Louvre, il fit un a-gauche, traversa le Carrousel au grand trot, enfila la rue Saint-Roch, deboucha par la rue de la Michodiere et arriva a la porte de M. Danglars, au moment ou le landau de M. de Villefort, apres l'avoir depose, lui et sa femme, au faubourg Saint-Honore, s'arretait pour mettre la baronne chez elle.

    Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, jeta la bride aux mains d'un valet de pied puis revint a la portiere recevoir Mme Danglars, a laquelle il offrit le bras pour regagner ses appartements.

    Une fois la porte fermee et la baronne et Debray dans la cour:

    «Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous etes-vous trouvee mal a cette histoire, ou plutot a cette fable qu'a racontee le comte?

    —Parce que j'etais horriblement disposee ce soir, mon ami, repondit la baronne.

    —Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. Vous etiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous etes arrivee chez le comte. M. Danglars etait bien quelque peu maussade, c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite.

    —Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont vous vous etes apercu, et dont je ne jugeais pas qu'il valut la peine de vous parler.»

    Il etait evident que Mme Danglars etait sous l'influence d'une de ces irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre compte elles-memes, ou que, comme l'avait devine Debray, elle avait eprouve quelque commotion cachee qu'elle ne voulait avouer a personne. En homme habitue a reconnaitre les vapeurs comme un des elements de la vie feminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio motu_.

    A la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornelie. Mlle Cornelie etait la cameriste de confiance de la baronne.

    «Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.

    —Elle a etudie toute la soiree, repondit Mlle Cornelie, et ensuite elle s'est couchee.

    —Il me semble cependant que j'entends son piano?

    —C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que mademoiselle est au lit.

    —Bien, dit Mme Danglars; venez me deshabiller.»

    On entra dans la chambre a coucher. Debray s'etendit sur un grand canape, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle

    Cornelie.

    «Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars a travers la portiere du cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugenie ne vous fait pas l'honneur de vous adresser la parole?

    —Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, reconnaissant sa qualite d'ami de la maison, avait l'habitude de lui faire mille caresses, je ne suis pas le seul a vous faire de pareilles recriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre jour a vous-meme de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancee.

    —C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout cela changera, et que vous verrez entrer Eugenie dans votre cabinet.

    —Dans mon cabinet, a moi?

    —C'est-a-dire dans celui du ministre.

    —Et pourquoi cela?

    —Pour vous demander un engagement a l'Opera! En verite, je n'ai jamais vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne du monde!»

    Debray sourit.

    «Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le votre, nous lui ferons cet engagement, et nous tacherons qu'il soit selon son merite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi beau talent que le sien.

    —Allez, Cornelie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.»

    Cornelie disparut, et, un instant apres, Mme Danglars sortit de son cabinet dans un charmant neglige, et vint s'asseoir pres de Lucien.

    Puis, reveuse, elle se mit a caresser le petit epagneul.

    Lucien la regarda un instant en silence.

    «Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, repondez franchement: quelque chose vous blesse, n'est-ce pas?

    —Rien», reprit la baronne.

    Et cependant, comme elle etouffait, elle se leva, essaya de respirer et alla se regarder dans une glace.

    «Je suis a faire peur ce soir», dit-elle.

    Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce dernier point, quand tout a coup la porte s'ouvrit.

    M. Danglars parut; Debray se rassit.

    Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec un etonnement qu'elle ne se donna meme pas la peine de dissimuler.

    «Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.»

    La baronne crut sans doute que cette visite imprevue signifiait quelque chose, comme un desir de reparer les mots amers qui etaient echappes au baron dans la journee.

    Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans repondre a son mari:

    «Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle.

    Debray, que cette visite avait legerement inquiete d'abord, se remit au calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marque au milieu par un couteau a lame de nacre incrustee d'or.

    «Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien loin.»

    Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fut parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de cette politesse il percait une certaine velleite inaccoutumee de faire autre chose ce soir-la que la volonte de sa femme.

    La baronne aussi fut surprise et temoigna son etonnement par un regard qui sans doute eut donne a reflechir a son mari, si son mari n'avait pas eu les yeux fixes sur un journal, ou il cherchait la fermeture de la rente.

    Il en resulta que ce regard si fier fut lance en pure perte, et manqua completement son effet.

    «Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous declare que je n'ai pas la moindre envie de dormir, que j'ai mille choses a vous conter ce soir, et que vous allez passer la nuit a m'ecouter, dussiez-vous dormir debout.

    —A vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.

    —Mon cher monsieur Debray, dit a son tour le banquier, ne vous tuez pas, je vous prie, a ecouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car vous les ecouterez aussi bien demain; mais ce soir est a moi, je me le reserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, a causer de graves interets avec ma femme.»

    Cette fois, le coup etait tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il etourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogerent des yeux comme pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais l'irresistible pouvoir du maitre de la maison triompha et force resta au mari.

    «N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance imprevue me force a desirer d'avoir ce soir meme une conversation avec la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas rancune.»

    Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux angles, comme Nathan dans _Athalie_. Mais comme le chien, qui n'avait pas pour lui la meme sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre cote de la chambre, sur une chaise longue.

    L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arrive a sa destination, il se tapit derriere un coussin, et, stupefait de ce traitement auquel il n'etait point accoutume, il se tint muet et sans mouvement.

    «Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites des progres? Ordinairement vous n'etiez que grossier; ce soir vous etes brutal.

    —C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement», repondit Danglars.

    Hermine regarda le banquier avec un supreme dedain. Ordinairement ces manieres de coup d'oeil exasperaient l'orgueilleux Danglars; mais ce soir-la il parut a peine y faire attention.

    «Et que me fait a moi votre mauvaise humeur? repondit la baronne, irritee de l'impassibilite de son mari, est-ce que ces choses-la me regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez sur eux vos mauvaises humeurs!

    —Non pas, repondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnetes, qui me gagnent ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils meritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai donc pas en colere contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en colere, ce sont les gens qui mangent mes diners, qui ereintent mes chevaux et qui ruinent ma caisse.

    —Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous plus clairement, monsieur, je vous prie.

    —Oh! soyez tranquille, si je parle par enigme, je ne compte pas vous en faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de temps.

    —Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de dissimuler a la fois l'emotion de sa voix et la rougeur de son visage.

    —Vous comprenez; au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre mauvaise volonte continue, je vous dirai que je viens de perdre sept cent mille francs sur l'emprunt espagnol.

    —Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous rendez responsable de cette perte?

    —Pourquoi pas?

    —C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?

    —En tout cas, ce n'est pas la mienne.

    —Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.

    —Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les uns ni les autres.

    —Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la banque, qui me dechire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit d'ecus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le son de votre voix qui me soit encore plus desagreable.

    —En verite dit Danglars, comme c'est etrange! et moi qui avais cru que vous preniez le plus vif interet a mes operations!

    —Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?

    —Vous-meme.

    —Ah! par exemple!

    —Sans doute.

    —Je voudrais bien que vous me fissiez connaitre en quelle occasion.

    —Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de fevrier dernier, vous m'avez parle la premiere des fonds d'Haiti, vous aviez reve qu'un batiment entrait dans le port du Havre, et que ce batiment apportait la nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques allait s'effectuer. Je connais la lucidite de votre sommeil; j'ai donc fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la dette d'Haiti, et j'ai gagne quatre cent mille francs, dont cent mille vous ont ete religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez voulu, cela ne me regarde pas.

    «En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois societes se presentaient, offraient des garanties egales. Vous m'avez dit que votre instinct, et, quoique vous vous pretendiez etrangere aux speculations, je crois au contraire votre instinct tres developpe sur certaines matieres, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait croire que le privilege serait donne a la societe dite du Midi.

    «Je me suis fait inscrire a l'instant meme pour les deux tiers des actions de cette societe. Le privilege lui a ete, en effet, accorde; comme vous l'aviez prevu, les actions ont triple de valeur, et j'ai encaisse un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous ont ete remis a titre d'epingles. Comment avez-vous employe ces deux cent cinquante mille francs?

    —Mais ou donc voulez-vous en venir, monsieur? s'ecria la baronne, toute frissonnante de depit et d'impatience.

    —Patience, madame, j'y arrive.

    —C'est heureux!

    —En avril, vous avez ete diner chez le ministre; on causa de l'Espagne, et vous entendites une conversation secrete; il s'agissait de l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour ou Charles V repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touche cinquante mille ecus; ils etaient a vous, vous en avez dispose a votre fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas moins vrai que vous avez recu cinq cent mille livres cette annee.

    —Eh bien, apres, monsieur?

    —Ah! oui, apres! Eh bien, c'est justement apres cela que la chose se gate.

    —Vous avez des facons de dire... en verite....

    —Elles rendent mon idee, c'est tout ce qu'il me faut.... Apres, c'etait il y a trois jours, cet apres-la. Il y a trois jours donc, vous avez cause politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que don Carlos est rentre en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle se repand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il se trouve que la nouvelle etait fausse, et qu'a cette fausse nouvelle j'ai perdu sept cent mille francs!

    —Eh bien?

    —Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille francs, c'est cent soixante-quinze mille francs.

    —Mais ce que vous me dites la est extravagant, et je ne vois pas, en verite, comment vous melez le nom de M. Debray a toute cette histoire.

    —Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze mille francs que je reclame, vous les emprunterez a vos amis, et que M. Debray est de vos amis.

    —Fi donc! s'ecria la baronne.

    —Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon vous me forceriez a vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant pres des cinq cent mille livres que vous lui avez comptees cette annee, et se disant qu'il a enfin trouve ce que les plus habiles joueurs n'ont pu jamais decouvrir, c'est-a-dire une roulette ou l'on gagne sans mettre au jeu, et ou l'on ne perd pas quand on perd.»

    La baronne voulut eclater.

    «Miserable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que vous osez me reprocher aujourd'hui?

    —Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous n'etes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si elle a toujours ete consequente avec elle-meme. Quelque temps avant notre rupture, vous avez desire etudier la musique avec ce fameux baryton qui a debute avec tant de succes au Theatre-Italien; moi, j'ai voulu etudier la danse avec cette danseuse qui s'etait fait une si grande reputation a Londres. Cela m'a coute, tant pour vous que pour moi, cent mille francs a peu pres. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de l'harmonie dans les menages. Cent mille francs pour que l'homme et la femme sachent bien a fond la danse et la musique, ce n'est pas trop cher. Bientot, voila que vous vous degoutez du chant, et que l'idee vous vient d'etudier la diplomatie avec un secretaire du ministre; je vous laisse etudier. Vous comprenez: que m'importe a moi, puisque vous payez les lecons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je m'apercois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me peut couter sept cent mille francs par mois. Halte-la! madame, car cela ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des lecons... gratuites, et je le tolererai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; entendez-vous madame?

    —Oh! c'est trop fort, monsieur! s'ecria Hermine suffoquee, et vous depassez les limites de l'ignoble.

    —Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'etes pas restee en deca, et que vous avez volontairement obei a cet axiome du code: «La femme doit suivre son mari.»

    —Des injures!

    —Vous avez raison: arretons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne me suis jamais, moi, mele de vos affaires que pour votre bien; faites de meme. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; operez sur la votre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je souleve, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner?

    —Comme c'est probable!

    —Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle telegraphique, c'est-a-dire l'impossible, ou a peu pres; des signes tout a fait differents donnes par les deux telegraphes!... C'est fait expres pour moi, en verite.

    —Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble, que cet employe a ete chasse, qu'on a parle meme de lui faire son proces, que l'ordre avait ete donne de l'arreter, et que cet ordre eut ete mis a execution s'il ne se fut soustrait aux premieres recherches par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilite.... C'est une erreur.

    —Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au ministre, qui fait noircir du papier a MM. les secretaires d'Etat, mais qui a moi me coute sept cent mille francs.

    —Mais, monsieur, dit tout a coup Hermine, puisque tout cela, selon vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela directement a M. Debray, venez-vous me le dire a moi? Pourquoi accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous a la femme?

    —Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je veux le connaitre? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils? est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui faites tout cela, et non pas moi!

    —Mais il me semble que puisque vous en profitez....»

    Danglars haussa les epaules.

    «Folles creatures, en verite, que ces femmes qui se croient des genies parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de facon a n'etre pas affichees dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous cache vos dereglements a votre mari meme, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une pale copie de ce que font la moitie de vos amies les femmes du monde. Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis seize ans a peu pres, vous m'avez cache une pensee peut-etre, mais pas une demarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre cote, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me tromper: qu'en est-il resulte? c'est que, grace a ma pretendue ignorance, depuis M. de Villefort jusqu'a M. Debray, il n'est pas un de vos amis qui n'ait tremble devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait traite en maitre de la maison, ma seule pretention pres de vous; il n'en est pas un, enfin, qui ait ose vous dire de moi ce que je vous en dis moi-meme aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous empecherai de me rendre ridicule, et surtout je vous defends positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.»

    Jusqu'au moment ou le nom de Villefort avait ete prononce, la baronne avait fait assez bonne contenance; mais a ce nom elle avait pali, et se levant comme mue par un ressort, elle avait etendu les bras comme pour conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-etre, par quelque calcul odieux comme etaient a peu pres tous les calculs de Danglars, il ne voulait pas laisser echapper entierement.

    «M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?

    —Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, n'etant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-etre etant l'un et l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti a tirer d'un procureur du roi, est mort de chagrin ou de colere de vous avoir trouvee enceinte de six mois apres une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succes dans mes operations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer lui-meme? parce qu'il n'avait pas de caisse a sauver. Mais, moi, je me dois a ma caisse. M. Debray, mon associe, me fait perdre sept cent mille francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garcon, je le sais, quand ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.»

    Mme Danglars etait atterree; cependant elle fit un effort supreme pour repondre a cette derniere attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant a Villefort, a la scene du diner, a cette etrange serie de malheurs qui depuis quelques jours s'abattaient un a un sur sa maison et changeaient en scandaleux debats le calme ouate de son menage. Danglars ne la regarda meme pas, quoiqu'elle fit tout ce qu'elle put pour s'evanouir. Il tira la porte de la chambre a coucher sans ajouter un seul mot et rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son demi-evanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais reve.




    LXVI

    Projets de mariage.


    Le lendemain de cette scene, a l'heure que Debray avait coutume de choisir pour venir faire, en allant a son bureau, une petite visite a Mme Danglars, son coupe ne parut pas dans la cour.

    A cette heure-la, c'est-a-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda sa voiture et sortit.

    Danglars, place derriere un rideau, avait guette cette sortie qu'il attendait. Il donna l'ordre qu'on le prevint aussitot que madame reparaitrait; mais a deux heures, elle n'etait pas rentree.

    A deux heures il demanda ses chevaux, se rendit a la Chambre et se fit inscrire pour parler contre le budget.

    De midi a deux heures, Danglars etait reste a son cabinet, decachetant ses depeches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se presenta a l'heure annoncee la veille pour terminer son affaire avec le banquier.

    En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donne de violentes marques d'agitation pendant la seance et qui surtout avait ete plus acerbe que jamais contre le ministere, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher de le conduire avenue des Champs-Elysees, n°30.

    Monte-Cristo etait chez lui; seulement il etait avec quelqu'un, et il priait Danglars d'attendre un instant au salon.

    Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un homme habille en abbe, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans l'interieur des appartements et disparut.

    Un instant apres, la porte par laquelle le pretre etait entre se rouvrit, et Monte-Cristo parut.

    «Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abbe Busoni, que vous avez pu voir passer, vient d'arriver a Paris; il y avait fort longtemps que nous etions separes, et je n'ai pas eu le courage de le quitter tout aussitot. J'espere qu'en faveur du motif vous m'excuserez de vous avoir fait attendre.

    —Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal pris mon moment, et je vais me retirer.

    —Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en verite vous m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les cometes, il presage toujours quelque grand malheur au monde.

    —J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres.

    —Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute a la Bourse?

    —Non, j'en suis gueri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout bonnement pour moi d'une banqueroute a Trieste.

    —Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo Manfredi?

    —Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires avec moi. Jamais un mecompte, jamais un retard; un gaillard qui payait comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui, et ne voila-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses paiements!

    —En verite?

    —C'est une fatalite inouie. Je tire sur lui six cent mille livres, qui me reviennent impayees, et de plus je suis encore porteur de quatre cent mille francs de lettres de change signees par lui et payables fin courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.

    —Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne?

    —Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que cela.

    —Comment diable avez-vous fait une pareille ecole, vous un vieux loup-cervier?

    —Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a reve que don Carlos etait rentre en Espagne; elle croit aux reves. C'est du magnetisme, dit-elle, et quand elle reve une chose, cette chose, a ce qu'elle assure, doit infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue. Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en apercoit toujours bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un bruit enorme.

    —Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les details; puis je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.

    —Vous ne jouez donc pas?

    —Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai deja tant de peine a regler mes revenus, je serais force, outre mon intendant, de prendre encore un commis et un garcon de caisse. Mais, a propos d'Espagne, il me semble que la baronne n'avait pas tout a fait reve l'histoire de la rentree de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de cela?

    —Vous croyez donc aux journaux, vous?

    —Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnete _Messager_ faisait exception a la regle, et qu'il n'annoncait que les nouvelles certaines, les nouvelles telegraphiques.

    —Eh bien, voila ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que cette rentree de don Carlos etait effectivement une nouvelle telegraphique.

    —En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs a peu pres que vous perdez ce mois-ci?

    —Il n'y a pas d'a peu pres, c'est juste mon chiffre.

    —Diable! pour une fortune de troisieme ordre, dit Monte-Cristo avec compassion, c'est un rude coup.

    —De troisieme ordre! dit Danglars un peu humilie; que diable entendez-vous par la?

    —Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois categories dans les fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxieme ordre, fortune de troisieme ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se compose de tresors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les revenus sur des Etats comme la France, l'Autriche et l'Angleterre, pourvu que ces tresors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les exploitations manufacturieres, les entreprises par association, les vice-royautes et les principautes ne depassant pas quinze cent mille francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de millions; j'appelle enfin fortune de troisieme ordre les capitaux fructifiant par interets composes, les gains dependant de la volonte d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une nouvelle telegraphique ebranle; les speculations eventuelles, les operations soumises enfin aux chances de cette fatalite qu'on pourrait appeler force mineure, en la comparant a la force majeure, qui est la force naturelle; le tout formant un capital fictif ou reel d'une quinzaine de millions. N'est-ce point la votre position a peu pres, dites?

    —Mais dame, oui! repondit Danglars.

    —Il en resulte qu'avec six fins de mois comme celle-la, continua imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisieme ordre serait a l'agonie.

    —Oh! dit Danglars avec un sourire fort pale, comme vous y allez!

    —Mettons sept mois, repliqua Monte-Cristo du meme ton. Dites-moi, avez-vous pense a cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille francs font douze millions ou a peu pres?... Non? Eh bien, vous avez raison, car avec des reflexions pareilles on n'engagerait jamais ses capitaux, qui sont au financier ce que la peau est a l'homme civilise. Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre credit; mais quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de meme qu'en sortant des affaires, vous n'avez que votre bien reel, cinq ou six millions tout au plus; car les fortunes de troisieme ordre ne representent guere que le tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de fer n'est toujours, au milieu de la fumee qui l'enveloppe et qui la grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq millions qui forment votre actif reel, vous venez d'en perdre a peu pres deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre credit; c'est-a-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'etre ouverte par une saignee qui, reiteree quatre fois, entrainerait la mort. Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin d'argent? Voulez-vous que je vous en prete?

    —Que vous etes un mauvais calculateur! s'ecria Danglars en appelant a son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence: a l'heure qu'il est, l'argent est rentre dans mes coffres par d'autres speculations qui ont reussi. Le sang sorti par la saignee est rentre par la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai ete battu a Trieste; mais mon armee navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes pionniers du Mexique auront decouvert quelque mine.

    —Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et a la premiere perte elle se rouvrira.

    —Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la faconde banale du charlatan, dont l'etat est de proner son credit; il faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.

    —Dame! cela s'est vu.

    —Que la terre manquat de recoltes.

    —Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.

    —Ou que la mer se retirat, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire caravanes.

    —Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit Monte-Cristo; et je vois que je m'etais trompe, et que vous rentrez dans les fortunes du second ordre.

    —Je crois pouvoir aspirer a cet honneur, dit Danglars avec un de ces sourires stereotypes qui faisaient a Monte-Cristo l'effet d'une de ces lunes pateuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; mais, puisque nous en sommes a parler d'affaires, ajouta-t-il, enchante de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce que je puis faire pour M. Cavalcanti.

    —Mais, lui donner de l'argent, s'il a un credit sur vous et que ce credit vous paraisse bon.

    —Excellent! il s'est presente ce matin avec un bon de quarante mille francs, payable a vue sur vous, signe Busoni, et renvoye par vous a moi avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compte a l'instant meme ses quarante billets carres.»

    Monte-Cristo fit un signe de tete qui indiquait toute son adhesion.

    «Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert a son fils un credit chez moi.

    —Combien, sans indiscretion, donne-t-il au jeune homme?

    —Cinq mille francs par mois.

    —Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo en haussant les epaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?

    —Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille de francs de plus....

    —N'en faites rien, le pere vous les laisserait pour votre compte; vous ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de veritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce credit?

    —Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.

    —Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous cependant dans les termes de la lettre.

    —Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?

    —Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout a l'heure, mon cher monsieur Danglars.

    —Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien de plus.

    —Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie pas de mine. Quand je l'ai vu pour la premiere fois, il m'a fait l'effet d'un vieux lieutenant moisi sous la contre epaulette. Mais tous les Italiens sont comme cela, ils ressemblent a de vieux juifs quand ils n'eblouissent pas comme des mages d'Orient.

    —Le jeune homme est mieux, dit Danglars.

    —Oui, un peu timide, peut-etre; mais, en somme, il m'a paru convenable. J'en etais inquiet.

    —Pourquoi cela?

    —Parce que vous l'avez vu chez moi a peu pres a son entree dans le monde, a ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyage avec un precepteur tres severe et n'etait jamais venu a Paris.

    —Tous ces Italiens de qualite ont l'habitude de se marier entre eux, n'est-ce pas? demanda negligemment Danglars; ils aiment a associer leurs fortunes.

    —D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original qui ne fait rien comme les autres. On ne m'otera pas de l'idee qu'il envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme.

    —Vous croyez?

    —J'en suis sur.

    —Et vous avez entendu parler de sa fortune?

    —Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des millions, les autres pretendent qu'il ne possede pas un paul.

    —Et votre opinion a vous?

    —Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.

    —Mais, enfin....

    —Mon opinion, a moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens condottieri, car ces Cavalcanti ont commande des armees, ont gouverne des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterre des millions dans des coins que leurs aines seuls connaissent et font connaitre a leurs aines de generation en generation; et la preuve, c'est qu'ils sont tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la Republique, dont ils conservent un reflet a force de les regarder.

    —Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur connait pas un pouce de terre, a tous ces gens-la.

    —Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais a Cavalcanti que son palais de Lucques.

    —Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est deja quelque chose.

    —Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai deja dit, je crois le bonhomme serre.

    —Allons, allons, vous ne le flattez pas.

    —Ecoutez, je le connais a peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abbe Busoni et par lui-meme; il me parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir que, las de voir dormir des fonds considerables en Italie, qui est un pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbe Busoni personnellement, moi, je ne reponds de rien.

    —N'importe, merci du client que vous m'avez envoye; c'est un fort beau nom a inscrire sur mes registres, et mon caissier, a qui j'ai explique ce que c'etaient que les Cavalcanti, en est tout fier. A propos, et ceci est un simple detail de touriste, quand ces gens-la marient leurs fils, leur donnent-ils des dots?

    —Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se mariaient a sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se mariaient malgre lui, se contentait de leur faire une rente de trente ecus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son pere, il lui donnera peut-etre un, deux, trois millions. Si c'etait avec la fille d'un banquier, par exemple, peut-etre prendrait-il un interet dans la maison du beau-pere de son fils; puis, supposez a cote de cela que sa bru lui deplaise: bonsoir, le pere Cavalcanti met la main sur la clef de son coffre-fort, donne un double tour a la serrure, et voila maitre Andrea oblige de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant des cartes ou en pipant des des.

    —Ce garcon-la trouvera une princesse bavaroise ou peruvienne; il voudra une couronne fermee, un Eldorado traverse par le Potose.

    —Non, tous ces grands seigneurs de l'autre cote des monts epousent frequemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment a croiser les races. Ah ca! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-la?

    —Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraitrait pas une mauvaise speculation; et je suis un speculateur.

    —Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je presume? vous ne voudriez pas faire egorger ce pauvre Andrea par Albert?

    —Albert? dit Danglars en haussant les epaules; ah! bien oui, il se soucie pas mal de cela.

    —Mais il est fiance avec votre fille, je crois?

    —C'est-a-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois cause de ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....

    —N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti?

    —Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!

    —La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas, surtout si le telegraphe ne fait plus de nouvelles folies.

    —Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, a propos?

    —Eh bien!

    —Pourquoi donc n'avez-vous pas invite Morcerf et sa famille a votre diner?

    —Je l'avais fait aussi, mais il a objecte un voyage a Dieppe avec Mme de Morcerf, a qui on a recommande l'air de la mer.

    —Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui etre bon.

    —Pourquoi cela?

    —Parce que c'est l'air qu'elle a respire dans sa jeunesse.»

    Monte-Cristo laissa passer l'epigramme sans paraitre y faire attention.

    «Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom.

    —Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars.

    —Certainement, votre nom est populaire, et il a orne le titre dont on a cru l'orner; mais vous etes un homme trop intelligent pour n'avoir point compris que, selon certains prejuges trop puissamment enracines pour qu'on les extirpe, noblesse de cinq siecles vaut mieux que noblesse de vingt ans.

    —Et voila justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il essayait de rendre sardonique, voila pourquoi je prefererais M. Andrea Cavalcanti a M. Albert de Morcerf.

    —Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le cedent pas aux Cavalcanti?

    —Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous etes un galant homme, n'est-ce pas?

    —Je le crois.

    —Et, de plus, connaisseur en blason?

    —Un peu.

    —Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle du blason de Morcerf.

    —Pourquoi cela?

    —Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle Danglars au moins.

    —Apres?

    —Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf.

    —Comment, il ne s'appelle pas Morcerf?

    —Pas le moins du monde.

    —Allons donc!

    —Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.

    —Impossible.

    —Ecoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, ou plutot ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais bon marche de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublie d'ou je suis parti.

    —C'est la preuve d'une grande humilite ou d'un grand orgueil, dit Monte-Cristo.

    —Eh bien, quand j'etais petit commis, moi, Morcerf etait simple pecheur.

    —Et alors on l'appelait?

    —Fernand.

    —Tout court?

    —Fernand Mondego.

    —Vous en etes sur?

    —Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.

    —Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?

    —Parce que Fernand et Danglars etant deux parvenus, tous deux anoblis, tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi.

    —Quoi donc?

    —Rien.

    —Ah! oui je comprends; ce que vous me dites la me rafraichit la memoire a propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce nom-la en Grece.

    —A propos de l'affaire d'Ali-Pacha?

    —Justement.

    —Voila le mystere, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donne bien des choses pour le decouvrir.

    —Ce n'etait pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.

    —Comment cela?

    —Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grece?

    —Pardieu!

    —A Janina?

    —J'en ai partout....

    —Eh bien, ecrivez a votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel role a joue dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Francais nomme Fernand.

    —Vous avez raison! s'ecria Danglars en se levant vivement, j'ecrirai aujourd'hui meme!

    —Faites.

    —Je vais le faire.

    —Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....

    —Je vous la communiquerai.

    —Vous me ferez plaisir.»

    Danglars s'elanca hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu'a sa voiture.




    LXVII

    Le cabinet du procureur du roi.


    Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons Mme Danglars dans son excursion matinale.

    Nous avons dit qu'a midi et demi Mme Danglars avait demande ses chevaux et etait sortie en voiture.

    Elle se dirigea du cote du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, et fit arreter au passage du Pont-Neuf.

    Elle descendit et traversa le passage. Elle etait vetue fort simplement, comme il convient a une femme de gout qui sort le matin.

    Rue Guenegaud, elle monta en fiacre en designant, comme le but de sa course, la rue du Harlay.

    A peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir tres epais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit son chapeau sur sa tete, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la prunelle etincelante de son oeil.

    Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la cour du Harlay; il fut paye en ouvrant la portiere, et Mme Danglars s'elancant vers l'escalier, qu'elle franchit legerement, arriva bientot a la salle des Pas-Perdus.

    Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affaires au Palais; les gens affaires ne regardent pas beaucoup les femmes, Mme Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans etre plus remarquee que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.

    Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme Danglars n'eut pas meme besoin de prononcer son nom, des qu'elle parut, un huissier se leva, vint a elle, lui demanda si elle n'etait point la personne a laquelle M. le procureur du roi avait donne rendez-vous, et, sur sa reponse affirmative, il la conduisit, par un corridor reserve, au cabinet de M. de Villefort.

    Le magistrat ecrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourne a la porte: il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles: «Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; mais a peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui s'eloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous, tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.

    Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait etre ni vu ni entendu, et que par consequent il fut tranquillise:

    «Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»

    Et il lui offrit un siege que Mme Danglars accepta, car le coeur lui battait si fortement qu'elle se sentait pres de suffoquer.

    «Voila, dit le procureur du roi en s'asseyant a son tour et en faisant decrire un demi-cercle a son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme Danglars, voila bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrive d'avoir ce bonheur de causer seul avec vous; et, a mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une conversation bien penible.

    —Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue a votre premier appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus penible pour moi que pour vous.»

    Villefort sourit amerement.

    «Il est donc vrai, dit-il, repondant a sa propre pensee bien plutot qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans notre passe! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie ressemblent a la marche du reptile sur le sable et font un sillon! Helas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!

    —Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon emotion, n'est-ce pas? menagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre ou tant de coupables ont passe tremblants et honteux, ce fauteuil ou je m'assieds a mon tour honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge menacant.»

    Villefort secoua la tete et poussa un soupir.

    «Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accuse.

    —Vous? dit Mme Danglars etonnee.

    —Oui, moi.

    —Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagere la situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez a l'instant meme, ont ete traces par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-dela du plaisir, il y a toujours un peu de remords c'est pour cela que l'Evangile, cette ressource eternelle des malheureux, nous a donne pour soutien, a nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille pecheresse et de la femme adultere. Aussi, je vous l'avoue, en me reportant a ces delires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est bien trouvee dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous a craindre de tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le scandale anoblit?

    —Madame, repliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si mon front est severe c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon coeur s'est petrifie, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a recus. Je n'etais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'etais pas ainsi ce soir des fiancailles ou nous etions tous assis autour d'une table de la rue du Cours a Marseille. Mais, depuis, tout a bien change en moi et autour de moi; ma vie s'est usee a poursuivre des choses difficiles et a briser dans les difficultes ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient places sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce qu'on desire ardemment ne soit pas defendu ardemment par ceux de qui on veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, deguisees sous la forme specieuse de la necessite; puis, la mauvaise action commise dans un moment d'exaltation, de crainte et de delire, on voit qu'on aurait pu passer aupres d'elle en l'evitant. Le moyen qu'il eut ete bon d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on etait, se presente a vos yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous etes tourmentees par des remords, car bien rarement la decision vient de vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposes, vos fautes sont presque toujours le crime des autres.

    —En tout cas, monsieur, convenez-en, repondit Mme Danglars, si j'ai commis une faute, cette faute fut-elle personnelle, j'en ai recu hier la severe punition.

    —Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop severe pour votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et cependant....

    —Eh bien?

    —Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame, car vous n'etes pas encore au bout.

    —Mon Dieu! s'ecria Mme Danglars effrayee, qu'y a-t-il donc encore?

    —Vous ne voyez que le passe, madame, et certes il est sombre. Eh bien, figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux certainement... sanglant peut-etre!...»

    La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si epouvantee de son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri mourut dans sa gorge.

    «Comment est-il ressuscite, ce passe terrible s'ecria Villefort; comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs ou il dormait, est-il sorti comme un fantome pour faire palir nos joues et rougir nos fronts?

    —Helas! dit Hermine, sans doute le hasard!

    —Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de hasard!

    —Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de Monte-Cristo a achete cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce malheureux enfant a ete deterre sous les arbres? Pauvre innocente creature sortie de moi, a qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais a qui j'ai donne bien des larmes. Ah! tout mon coeur a vole au-devant du comte lorsqu'il a parle de cette chere depouille trouvee sous des fleurs.

    —Eh bien, non, madame; et voila ce que j'avais de terrible a vous dire, repondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de depouille trouvee sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant deterre; non, il ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gemir: il faut trembler!

    —Que voulez-vous dire? s'ecria Mme Danglars toute fremissante.

    —Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.

    —Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatee, indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! repeta-t-elle encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et par le bruit de la voix ses idees pretes a lui echapper.

    —Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent fois non!...

    —Mais ce n'est donc point la que vous aviez depose le pauvre enfant, monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?

    —C'est la; mais ecoutez-moi, ecoutez-moi madame, et vous allez me plaindre, moi qui ai porte vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.

    —Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe parlez, je vous ecoute.

    —Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse ou vous etiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre delivrance. L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: nous le crumes mort.»

    Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eut voulu s'elancer de sa chaise.

    Mais Villefort l'arreta en joignant les mains comme pour implorer son attention.

    «Nous le crumes mort, repeta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et l'enfouis a la hate. J'achevais a peine de le couvrir de terre, que le bras du Corse s'etendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, comme un eclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un frisson glace me parcourut tout le corps et m'etreignit a la gorge.... Je tombai mourant, et je me crus tue. Je n'oublierai jamais votre sublime courage, quand, revenu a moi, je me trainai expirant jusqu'au bas de l'escalier, ou, expirante vous-meme, vous vintes au-devant de moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous eutes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; un duel fut le pretexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut garde a tous deux, on me transporta a Versailles; pendant trois mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher a la vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me porterent de Paris a Chalons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort suivait le brancard dans sa voiture. A Chalons, on me mit sur la Saone, puis je passai sur le Rhone, et, par la seule vitesse du courant, je descendis jusqu'a Arles, puis d'Arles, je repris ma litiere et continuai mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous etiez devenue. Quand je revins a Paris, j'appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez epouse M. Danglars.

    «A quoi avais-je pense depuis que la connaissance m'etait revenue? Toujours a la meme chose, toujours a ce cadavre d'enfant qui, chaque nuit, dans mes reves s'envolait du sein de la terre, et planait au-dessus de la fosse en me menacant du regard et du geste. Aussi, a peine de retour a Paris, je m'informai; la maison n'avait pas ete habitee depuis que nous en etions sortis, mais elle venait d'etre louee pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand desir de ne pas voir passer entre des mains etrangeres cette maison qui appartenait au pere et a la mere de ma femme; j'offris un dedommagement pour qu'on rompit le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse donne dix mille, j'en eusse donne vingt mille. Je les avais sur moi, je fis, seance tenante, signer la resiliation; puis, lorsque je tins cette cession tant desiree, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis que j'en etais sorti, n'etait entre dans la maison.

    «Il etait cinq heures de l'apres-midi, je montai dans la chambre rouge et j'attendis la nuit.

    «La, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle se representa, bien plus menacant que jamais, a ma pensee.

    «Ce Corse qui m'avait declare la vendetta, qui m'avait suivi de Nimes a Paris; ce Corse, qui etait cache dans le jardin, qui m'avait frappe, m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait en arriver a vous connaitre; peut-etre vous connaissait-il.... Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait que je n'etais pas mort de son coup de poignard? Il etait donc urgent qu'avant toute chose, et a tout hasard, je fisse disparaitre les traces de ce passe, que j'en detruisisse tout vestige materiel; il n'y aurait toujours que trop de realite dans mon souvenir.

    «C'etait pour cela que j'avais annule le bail, c'etait pour cela que j'etais venu, c'etait pour cela que j'attendais.

    «La nuit arriva, je la laissai bien s'epaissir; j'etais sans lumiere dans cette chambre, ou des souffles de vent faisaient trembler les portieres derriere lesquelles je croyais toujours voir quelque espion embusque; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derriere moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait se rouvrir, enfin, j'entendis s'eteindre, l'un apres l'autre, tous ces bruits divers de la campagne. Je compris que je n'avais plus rien a craindre, que je ne pouvais etre ni vu ni entendu, et je me decidai a descendre.

    «Ecoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que nous cherissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher a un anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, a travers les fenetres, je vis une lune pale jeter, sur les degres en spirale, une longue bande de lumiere blanche pareille a un spectre, je me retins au mur et je fus pres de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.

    «Enfin, je parvins a me rendre maitre de moi-meme. Je descendis l'escalier marche a marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre, c'etait un etrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai a la rampe; si je l'eusse lachee un instant, je me fusse precipite.

    «J'arrivai a la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une beche etait posee contre le mur. Je m'etais muni d'une lanterne sourde; au milieu de la pelouse, je m'arretai pour l'allumer, puis je continuai mon chemin.

    «Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbres n'etaient plus que des squelettes aux longs bras decharnes, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.

    «L'effroi m'etreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir apparaitre a travers les branches la figure du Corse.

    «J'eclairai le massif avec ma lanterne sourde; il etait vide. Je jetai les yeux tout autour de moi; j'etais bien seul; aucun bruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantomes de la nuit.

    «J'attachai ma lanterne a une branche fourchue que j'avais deja remarquee un an auparavant, a l'endroit meme ou je m'arretai pour creuser la fosse.

    «L'herbe avait, pendant l'ete, pousse bien epaisse a cet endroit, et, l'automne venu, personne ne s'etait trouve la pour la faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il etait evident que c'etait la que j'avais retourne la terre. Je me mis a l'oeuvre.

    «J'en etais donc arrive a cette heure que j'attendais depuis plus d'un an!

    «Aussi, comme j'esperais, comme je travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la resistance au bout de ma beche; rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'etait le premier. Je crus m'etre abuse, m'etre trompe de place; je m'orientai, je regardai les arbres, je cherchai a reconnaitre les details qui m'avaient frappe. Une bise froide et aigue sifflait a travers les branches depouillees, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j'avais recu le coup de poignard au moment ou je pietinais la terre pour recouvrir la fosse; en pietinant cette terre, je m'appuyais a un faux ebenier; derriere moi etait un rocher artificiel destine a servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui venait de quitter l'ebenier, avait senti la fraicheur de cette pierre. A ma droite etait le faux ebenier, derriere moi etait le rocher, je tombai en me placant de meme, je me relevai et me mis a creuser et a elargir le trou: rien! toujours rien! le coffret n'y etait pas.

    —Le coffret n'y etait pas? murmura Mme Danglars suffoquee par l'epouvante.

    —Ne croyez pas que je me bornai a cette tentative, continua Villefort; non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant deterre le coffre et croyant que c'etait un tresor, avait voulu s'en emparer, l'avait emporte; puis s'apercevant de son erreur, avait fait a son tour un trou et l'y avait depose; rien. Puis il me vint cette idee qu'il n'avait point pris tant de precautions, et l'avait purement et simplement jete dans quelque coin. Dans cette derniere hypothese, il me fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j'attendis.

    —Oh! mon Dieu!

    —Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma premiere visite fut pour le massif; j'esperais y retrouver des traces qui m'auraient echappe pendant l'obscurite. J'avais retourne la terre sur une superficie de plus de vingt pieds carres, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une journee eut a peine suffi a un homme salarie pour faire ce que j'avais fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.

    «Alors, je me mis a la recherche du coffre, selon la supposition que j'avais faite qu'il avait ete jete dans quelque coin. Ce devait etre sur le chemin qui conduisait a la petite porte de sortie; mais cette nouvelle investigation fut aussi inutile que la premiere, et, le coeur serre, je revins au massif, qui lui-meme ne me laissait plus aucun espoir.

    —Oh! s'ecria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.

    —Je l'esperai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur; cependant, rappelant ma force et par consequent mes idees: Pourquoi cet homme aurait-il emporte ce cadavre? me demandai-je.

    —Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.

    —Eh! non, madame, ce ne pouvait plus etre cela; on ne garde pas un cadavre pendant un an, on le montre a un magistrat, et l'on fait sa deposition. Or, rien de tout cela n'etait arrive.

    —Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.

    —Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus effrayant pour nous: il y a que l'enfant etait vivant peut-etre, et que l'assassin l'a sauve.»

    Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de Villefort:

    «Mon enfant etait vivant! dit-elle; vous avez enterre mon enfant vivant, monsieur! Vous n'etiez pas sur que mon enfant etait mort, et vous l'avez enterre! ah!...»

    Mme Danglars s'etait redressee et elle se tenait devant le procureur du roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains delicates, debout et presque menacante.

    «Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose», repondit Villefort avec une fixite de regard qui indiquait que cet homme si puissant etait pres d'atteindre les limites du desespoir et de la folie.

    «Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'ecria la baronne, retombant sur sa chaise et etouffant ses sanglots dans son mouchoir.

    Villefort revint a lui, et comprit que pour detourner l'orage maternel qui s'amassait sur sa tete, il fallait faire passer chez Mme Danglars la terreur qu'il eprouvait lui-meme.

    «Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant a son tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit, quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un enfant deterre ou cet enfant n'etait plus, ce secret c'est lui qui l'a.

    —Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.

    Villefort ne repondit que par une espece de rugissement.

    «Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mere obstinee.

    —Oh! que je l'ai cherche! reprit Villefort en se tordant les bras: que de fois je l'ai appele dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois j'ai desire une richesse royale pour acheter un million de secrets a un million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un jour que pour la centieme fois je reprenais la beche, je me demandai pour la centieme fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un enfant embarrasse un fugitif; peut-etre en s'apercevant qu'il etait vivant encore, l'avait-il jete dans la riviere.

    —Oh! impossible! s'ecria Mme Danglars; on assassine un homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!

    —Peut-etre, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouves.

    —Oh! oui, oui! s'ecria la baronne, mon enfant est la! monsieur!

    —Je courus a l'hospice, et j'appris que cette nuit meme, la nuit du 20 septembre, un enfant avait ete depose dans le tour; il etait enveloppe d'une moitie de serviette en toile fine, dechiree avec intention. Cette moitie de serviette portait une moitie de couronne de baron et la lettre H.

    —C'est cela, c'est cela! s'ecria Mme Danglars, tout mon linge etait marque ainsi; M. de Nargonne etait baron, et je m'appelle Hermine. Merci, mon Dieu! mon enfant n'etait pas mort!

    —Non, il n'etait pas mort!

    —Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire mourir de joie, monsieur! Ou est-il? ou est mon enfant?»

    Villefort haussa les epaules.

    «Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un romancier? Non, helas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six mois environ, etait venue reclamer l'enfant avec l'autre moitie de la serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi exige, et on le lui avait remis.

    —Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la decouvrir.

    —Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupe, madame? J'ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, d'adroits agents, je les mis a sa recherche. On a retrouve ses traces jusqu'a Chalons; a Chalons, on les a perdues.

    —Perdues?

    —Oui, perdues; perdues a jamais.»

    Mme Danglars avait ecoute ce recit avec un soupir, une larme, un cri pour chaque circonstance.

    «Et c'est tout, dit-elle; et vous vous etes borne la?

    —Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cesse de chercher, de m'enquerir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai donne quelque relache. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus de perseverance et d'acharnement que jamais; et je reussirai, voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la peur.

    —Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.

    —Oh! la mechancete des hommes est bien profonde, dit Villefort, puisqu'elle est plus profonde que la bonte de Dieu. Avez-vous remarque les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?

    —Non.

    —Mais l'avez-vous examine profondement parfois?

    —Sans doute. Il est bizarre, mais voila tout. Une chose qui m'a frappee seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donne, il n'a rien touche, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.

    —Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarque cela aussi. Si j'avais su ce que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touche a rien; j'aurais cru qu'il voulait nous empoisonner.

    —Et vous vous seriez trompe, vous le voyez bien.

    —Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voila pourquoi j'ai voulu vous voir, voila pourquoi j'ai demande a vous parler, voila pourquoi j'ai voulu vous premunir contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus profondement encore qu'il ne l'avait fait jusque-la ses yeux sur la baronne, vous n'avez parle de notre liaison a personne?

    —Jamais, a personne.

    —Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis a personne, pardonnez-moi cette insistance, a personne au monde, n'est-ce pas?

    —Oh! oui, oui, je comprends tres bien, dit la baronne en rougissant; jamais! je vous le jure.

    —Vous n'avez point l'habitude d'ecrire le soir ce qui s'est passe dans la matinee? vous ne faites pas de journal?

    —Non! Helas! ma vie passe emportee par la frivolite; moi-meme, je l'oublie.

    —Vous ne revez pas haut, que vous sachiez?

    —J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»

    Le pourpre monta au visage de la baronne, et la paleur envahit celui de Villefort.

    «C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit a peine.

    —Eh bien? demanda la baronne.

    —Eh bien, je comprends ce qu'il me reste a faire, reprit Villefort. Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo, d'ou il vient, ou il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants qu'on deterre dans son jardin.»

    Villefort prononca ces mots avec un accent qui eut fait frissonner le comte s'il eut pu les entendre.

    Puis il serra la main que la baronne repugnait a lui donner et la reconduisit avec respect jusqu'a la porte.

    Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de l'autre cote duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en l'attendant, dormait paisiblement sur son siege.




    LXVIII

    Un bal d'ete.


    Le meme jour, vers l'heure ou Mme Danglars faisait la seance que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une caleche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et s'arretait dans la cour.

    Au bout d'un instant la portiere s'ouvrait, et Mme de Morcerf en descendait appuyee au bras de son fils.

    A peine Albert eut-il reconduit sa mere chez elle que, commandant un bain et ses chevaux, apres s'etre mis aux mains de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Elysees, chez le comte de Monte-Cristo.

    Le comte le recut avec son sourire habituel. C'etait une etrange chose: jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela, forcer le passage de son intimite trouvaient un mur.

    Morcerf, qui accourait a lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et malgre son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui tendre la main.

    De son cote, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais sans la lui serrer.

    «Eh bien, me voila, dit-il, cher comte.

    —Soyez le bienvenu.

    —Je suis arrive depuis une heure.

    —De Dieppe?

    —Du Treport.

    —Ah! c'est vrai.

    —Et ma premiere visite est pour vous.

    —C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eut dit toute autre chose.

    —Eh bien, voyons, quelles nouvelles?

    —Des nouvelles! vous demandez cela a moi, a un etranger!»

    —Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous avez fait quelque chose pour moi?

    —M'aviez-vous donc charge de quelque commission? dit Monte-Cristo en jouant l'inquietude.

    —Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indifference. On dit qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: eh bien! au Treport, j'ai recu mon coup electrique; vous avez, sinon travaille pour moi, du moins pense a moi.

    —Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pense a vous; mais le courant magnetique dont j'etais le conducteur agissait, je l'avoue, independamment de ma volonte.

    —Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.

    —C'est facile, M. Danglars a dine chez moi.

    —Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa presence que nous sommes partis, ma mere et moi.

    —Mais il a dine avec M. Andrea Cavalcanti.

    —Votre prince italien?

    —N'exagerons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.

    —Se donne, dites-vous?

    —Je dis: se donne.

    —Il ne l'est donc pas?

    —Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; n'est-ce pas comme s'il l'avait?

    —Homme etrange que vous faites, allez! Eh bien?

    —Eh bien, quoi?

    —M. Danglars a donc dine ici?

    —Oui.

    —Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?

    —Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son pere, Mme Danglars, M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Chateau-Renaud.

    —On a parle de moi?

    —On n'en a pas dit un mot.

    —Tant pis.

    —Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oublie, on n'a fait, en agissant ainsi, que ce que vous desiriez!

    —Mon cher comte, si l'on n'a point parle de moi, c'est qu'on y pensait beaucoup, et alors je suis desespere.

    —Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'etait point au nombre de ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez elle.

    —Oh! quant a cela, non, j'en suis sur: ou si elle y pensait, c'est certainement de la meme facon que je pense a elle.

    —Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous detestez?

    —Ecoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars etait femme a prendre en pitie le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en recompenser en dehors des convenances matrimoniales arretees entre nos deux familles, cela m'irait a merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une maitresse charmante, mais comme femme, diable....

    —Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voila votre facon de penser sur votre future?

    —Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins. Or, puisqu'on ne peut faire de ce reve une realite; comme pour arriver a un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est-a-dire qu'elle vive avec moi, qu'elle pense pres de moi, qu'elle chante pres de moi, qu'elle fasse des vers et de la musique a dix pas de moi, et cela pendant tout le temps de ma vie, alors je m'epouvante. Une maitresse, mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre chose, cela se garde eternellement, de pres ou de loin c'est-a-dire. Or, c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fut-ce meme de loin.

    —Vous etes difficile, vicomte.

    —Oui, car souvent je pense a une chose impossible.

    —A laquelle?

    —A trouver pour moi une femme comme mon pere en a trouve une pour lui.»


    Monte-Cristo palit et regarda Albert en jouant avec des pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.

    «Ainsi, votre pere a ete bien heureux, dit-il.

    —Vous savez mon opinion sur ma mere, monsieur le comte: un ange du ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. J'arrive du Treport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa mere serait une complaisance ou une corvee mais, moi, j'ai passe quatre jours en tete-a-tete avec elle, plus satisfait, plus repose, plus poetique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmene au Treport la reine Mab ou Titania.

    —C'est une perfection desesperante, et vous donnez a tous ceux qui vous entendent de graves envies de rester celibataires.

    —Voila justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'epouser Mlle Danglars. Avez-vous quelquefois remarque comme notre egoisme revet de couleurs brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait a la vitre de Marle ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est notre diamant; mais si l'evidence vous force a reconnaitre qu'il en est d'une eau plus pure, et que vous soyez condamne a porter eternellement ce diamant inferieur a un autre, comprenez-vous la souffrance?

    —Mondain! murmura le comte.

    —Voila pourquoi je sauterai de joie le jour ou Mlle Eugenie s'apercevra que je ne suis qu'un chetif atome et que j'ai a peine autant de cent mille francs qu'elle a de millions.»

    Monte-Cristo sourit.

    «J'avais bien pense a autre chose, continua Albert; Franz aime les choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgre lui amoureux de Mlle Danglars; mais a quatre lettres que je lui ai ecrites dans le plus affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement repondu: «Je suis excentrique, c'est vrai, mais mon excentricite ne va pas jusqu'a reprendre ma parole quand je l'ai donnee.»

    —Voila ce que j'appelle le devouement de l'amitie: donner a un autre la femme dont on ne voudrait soi-meme qu'a titre de maitresse.»

    Albert sourit.

    «A propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous importe, vous ne l'aimez pas, je crois?

    —Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, ou donc avez-vous vu que je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.

    —Et je suis compris dans tout le monde... merci.

    —Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde a la maniere dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chretiennement; mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons a M. Franz d'Epinay. Vous dites donc qu'il arrive.

    —Oui, mande par M. de Villefort, aussi enrage, a ce qu'il parait, de marier Mlle Valentine que M. Danglars est enrage de marier Mlle Eugenie. Decidement, il parait que c'est un etat des plus fatigants que celui de pere de grandes filles; il me semble que cela leur donne la fievre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois a la minute, jusqu'a ce qu'ils en soient debarrasses.

    —Mais M. d'Epinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en patience.

    —Mieux que cela, il le prend au serieux; il met des cravates blanches et parle deja de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande consideration.

    —Meritee, n'est-ce pas?

    —Je le crois. M. de Villefort a toujours passe pour un homme severe, mais juste.

    —A la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voila un au moins que vous ne traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.

    —Cela tient peut-etre a ce que je ne suis pas force d'epouser sa fille, repondit Albert en riant.

    —En verite, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous etes d'une fatuite revoltante.

    —Moi?

    —Oui, vous. Prenez donc un cigare.

    —Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?

    —Mais parce que vous etes la a vous defendre, a vous debattre d'epouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce n'est peut-etre pas vous qui retirerez votre parole le premier.

    —Bah! fit Albert avec de grands yeux.

    —Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le cou dans les portes, que diable! Voyons, serieusement, reprit Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?

    —Je donnerais cent mille francs pour cela.

    —Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est pret a en donner le double pour atteindre au meme but.

    —Est-ce bien vrai, ce bonheur-la? dit Albert, qui cependant en disant cela ne put empecher qu'un imperceptible nuage passat sur son front. Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?

    —Ah! te voila bien, nature orgueilleuse et egoiste! A la bonne heure, je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui a coups de hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.

    —Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....

    —Devait etre enchante de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un homme de mauvais gout, c'est convenu, et il est encore plus enchante d'un autre....

    —De qui donc?

    —Je ne sais pas, moi; etudiez, regardez, saisissez les allusions a leur passage, et faites-en votre profit.

    —Bon, je comprends; ecoutez, ma mere... non! pas ma mere, je me trompe, mon pere a eu l'idee de donner un bal.

    —Un bal dans ce moment-ci de l'annee?

    —Les bals d'ete sont a la mode.

    —Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'a vouloir, et elle les y mettrait.

    —Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent a Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?

    —Dans combien de jours a lieu votre bal?

    —Samedi.

    —M. Cavalcanti pere sera parti.

    —Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M. Cavalcanti fils?

    —Ecoutez, vicomte, je ne le connais pas.

    —Vous ne le connaissez pas?

    —Non; je l'ai vu pour la premiere fois il y a trois ou quatre jours, et je n'en reponds en rien.

    —Mais vous le recevez bien, vous!

    —Moi, c'est autre chose; il m'a ete recommande par un brave abbe qui peut lui-meme avoir ete trompe. Invitez-le directement, a merveille, mais ne me dites pas de vous le presenter; s'il allait plus tard epouser Mlle Danglars, vous m'accuseriez de manege, et vous voudriez vous couper la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-meme.

    —Ou?

    —A votre bal.

    —Pourquoi n'y viendrez-vous point?

    —D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invite.

    —Je viens expres pour vous apporter votre invitation moi-meme.

    —Oh! c'est trop charmant; mais je puis en etre empeche.

    —Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous sacrifier tous les empechements.

    —Dites.

    —Ma mere vous en prie.

    —Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.

    —Ah! comte, dit Albert, je vous previens que Mme de Morcerf cause librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces fibres sympathiques dont je vous parlais tout a l'heure, c'est que ces fibres-la vous manquent completement, car pendant quatre jours nous n'avons parle que de vous.

    —De moi? En verite vous me comblez!

    —Ecoutez, c'est le privilege de votre emploi: quand on est un probleme vivant.

    —Ah! je suis donc aussi un probleme pour votre mere? En verite, je l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer a de pareils ecarts d'imagination!

    —Probleme, mon cher comte, probleme pour tous, pour ma mere comme pour les autres; probleme accepte, mais non devine, vous demeurez toujours a l'etat d'enigme: rassurez-vous. Ma mere seulement demande toujours comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mere vous prend pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La premiere fois que vous viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et l'esprit de l'autre.

    —Je vous remercie de m'avoir prevenu, dit le comte en souriant, je tacherai de me mettre en mesure de faire face a toutes les suppositions.

    —Ainsi vous viendrez samedi?

    —Puisque Mme de Morcerf m'en prie.

    —Vous etes charmant.

    —Et M. Danglars?

    —Oh! il a deja recu la triple invitation; mon pere s'en est charge. Nous tacherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais on en desespere.

    —Il ne faut jamais desesperer de rien, dit le proverbe.

    —Dansez-vous, cher comte?

    —Moi?

    —Oui, vous. Qu'y aurait-il d'etonnant a ce que vous dansassiez?

    —Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne danse pas; mais j'aime a voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?

    —Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec vous!

    —Vraiment?

    —Parole d'honneur! et je vous declare que vous etes le premier homme pour lequel ma mere ait manifeste cette curiosite.»

    Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu'a la porte.

    «Je me fais un reproche, dit-il en l'arretant au haut du perron.

    —Lequel?

    —J'ai ete indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.

    —Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en toujours; mais de la meme facon.

    —Bien! vous me rassurez. A propos, quand arrive M. d'Epinay?

    —Mais dans cinq ou six jours au plus tard.

    —Et quand se marie-t-il?

    —Aussitot l'arrivee de M. et de Mme de Saint-Meran.

    —Amenez-le-moi donc quand il sera a Paris. Quoique vous pretendiez que je ne l'aime pas, je vous declare que je serai heureux de le voir.

    —Bien, vos ordres seront executes, seigneur.

    —Au revoir!

    —A samedi, en tout cas, bien sur, n'est-ce pas?

    —Comment donc! c'est parole donnee.»

    Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand il fut remonte dans son phaeton, il se retourna, et trouvant Bertuccio derriere lui:

    «Eh bien? demanda-t-il.

    —Elle est allee au Palais, repondit l'intendant.

    —Elle y est restee longtemps?

    —Une heure et demie.

    —Et elle est rentree chez elle?

    —Directement.

    —Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant un conseil a vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlee.»

    Bertuccio salua, et, comme ses desirs etaient en parfaite harmonie avec l'ordre qu'il avait recu, il partit le soir meme.




    LXIX

    Les informations.


    M. de Villefort tint parole a Mme Danglars, et surtout a lui-meme, en cherchant a savoir de quelle facon M. le comte de Monte-Cristo avait pu apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil.

    Il ecrivit le meme jour a un certain M. de Boville, qui, apres avoir ete autrefois inspecteur des prisons, avait ete attache, dans un grade superieur, a la police de surete, pour avoir les renseignements qu'il desirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste pres de qui l'on pourrait se renseigner.

    Les deux jours expires, M. de Villefort recut la note suivante:

    «La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue particulierement de Lord Wilmore, riche etranger, que l'on voit quelquefois a Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu egalement de l'abbe Busoni, pretre sicilien d'une grande reputation en Orient, ou il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.»

    M. de Villefort repondit par un ordre de prendre sur ces deux etrangers les informations les plus promptes et les plus precises; le lendemain soir, ses ordres etaient executes, et voici les renseignements qu'il recevait:

    L'abbe, qui n'etait que pour un mois a Paris, habitait, derriere Saint-Sulpice, une petite maison composee d'un seul etage au-dessus d'un rez-de-chaussee; quatre pieces, deux pieces en haut et deux pieces en bas, formaient tout le logement, dont il etait l'unique locataire.

    Les deux pieces d'en bas se composaient d'une salle a manger avec table, deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon boise peint en blanc, sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour lui-meme, l'abbe se bornait aux objets de stricte necessite.

    Il est vrai que l'abbe habitait de preference le salon du premier. Ce salon, tout meuble de livres de theologie et de parchemins, au milieu desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant des mois entiers, etait en realite moins un salon qu'une bibliotheque.

    Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et lorsque leur figure lui etait inconnue ou ne lui plaisait pas, il repondait que M. l'abbe n'etait point a Paris, ce dont beaucoup se contentaient, sachant que l'abbe voyageait souvent et restait quelquefois fort longtemps en voyage.

    Au reste, qu'il fut au logis ou qu'il n'y fut pas, qu'il se trouvat a Paris ou au Caire, l'abbe donnait toujours, et le guichet servait de tour aux aumones que le valet distribuait incessamment au nom de son maitre.

    L'autre chambre, situee pres de la bibliotheque, etait une chambre a coucher. Un lit sans rideaux quatre fauteuils et un canape de velours d'Utrecht jaune formaient avec un prie-Dieu tout son ameublement.

    Quant a Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'etait un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages. Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait passer seulement deux ou trois heures par jour, et ou il ne couchait que rarement. Une de ses manies etait de ne vouloir pas absolument parler la langue francaise, qu'il ecrivait cependant, assurait-on, avec une assez grande purete.

    Le lendemain du jour ou ces precieux renseignements etaient parvenus a M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de la rue Ferou, vint frapper a une porte peinte en vert olive et demanda l'abbe Busoni.

    «M. l'abbe est sorti des le matin, repondit le valet.

    —Je pourrais ne pas me contenter de cette reponse, dit le visiteur, car je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez soi. Mais veuillez remettre a l'abbe Busoni....

    —Je vous ai deja dit qu'il n'y etait pas, repeta le valet.

    —Alors quand il sera rentre, remettez-lui cette carte et ce papier cachete. Ce soir, a huit heures M. l'abbe sera-t-il chez lui?

    —Oh! sans faute, monsieur, a moins que M. l'abbe ne travaille, et alors c'est comme s'il etait sorti.

    —Je reviendrai donc ce soir a l'heure convenue», reprit le visiteur.

    Et il se retira.

    En effet, a l'heure indiquee, le meme homme revint dans la meme voiture, qui cette fois, au lieu de s'arreter au coin de la rue Ferou, s'arreta devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.

    Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit que sa lettre avait fait l'effet desire.

    «M. l'abbe est chez lui? demanda-t-il.

    —Oui, il travaille dans sa bibliotheque; mais il attend monsieur», repondit le serviteur.

    L'etranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la superficie etait inondee de la lumiere que concentrait un vaste abat-jour, tandis que le reste de l'appartement etait dans l'ombre, il apercut l'abbe, en habit ecclesiastique, la tete couverte de ces coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crane des savants en _us_ du Moyen Age.

    «C'est a monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le visiteur.

    —Oui, monsieur, repondit l'abbe, et vous etes la personne que M. de Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le prefet de Police?

    —Justement, monsieur.

    —Un des agents preposes a la surete de Paris?

    —Oui, monsieur», repondit l'etranger avec une espece d'hesitation, et surtout un peu de rougeur.

    L'abbe rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de s'asseoir a son tour.

    «Je vous ecoute, monsieur, dit l'abbe avec un accent italien des plus prononces.

    —La mission dont je me suis charge, monsieur, reprit le visiteur en pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine a sortir, est une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui pres duquel on la remplit.

    L'abbe s'inclina.

    «Oui, reprit l'etranger, votre probite, monsieur l'abbe, est si connue de M. le prefet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat, une chose qui interesse cette surete publique au nom de laquelle je vous suis depute. Nous esperons donc, monsieur l'abbe, qu'il n'y aura ni liens d'amitie ni consideration humaine qui puissent vous engager a deguiser la verite a la justice.

    —Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis pretre, monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.

    —Oh! soyez tranquille, monsieur l'abbe, dit l'etranger, dans tous les cas nous mettrons votre conscience a couvert.»

    A ces mots l'abbe, en pesant de son cote sur l'abat jour, leva ce meme abat-jour du cote oppose, de sorte que, tout en eclairant en plein le visage de l'etranger, le sien restait toujours dans l'ombre.

    «Pardon, monsieur l'abbe, dit l'envoye de M. le prefet de Police, mais cette lumiere me fatigue horriblement la vue.»

    L'abbe baissa le carton vert.

    «Maintenant, monsieur, je vous ecoute, parlez.

    —J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?

    —Vous voulez parler de M. Zaccone, je presume?

    —Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!

    —Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutot un nom de rocher, et non pas un nom de famille.

    —Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le meme homme....

    —Absolument le meme.

    —Parlons de M. Zaccone.

    —Soit.

    —Je vous demandais si vous le connaissiez?

    —Beaucoup.

    —Qu'est-il?

    —C'est le fils d'un riche armateur de Malte.

    —Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_.

    —Cependant, reprit l'abbe avec un sourire tout affable, quand cet _on-dit_ est la verite, il faut bien que tout le monde s'en contente, et que la police fasse comme tout le monde.

    —Mais vous etes sur de ce que vous dites?

    —Comment! si j'en suis sur!

    —Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune facon votre bonne foi. Je vous dis: Etes-vous sur?

    —Ecoutez, j'ai connu M. Zaccone le pere.

    —Ah! ah!

    —Oui, et tout enfant j'ai joue dix fois avec son fils dans leurs chantiers de construction.

    —Mais cependant ce titre de comte?

    —Vous savez, cela s'achete.

    —En Italie?

    —Partout.

    —Mais ces richesses qui sont immenses a ce qu'on dit toujours....

    —Oh! quant a cela, repondit l'abbe, immenses c'est le mot.

    —Combien croyez-vous qu'il possede, vous qui le connaissez?

    —Oh! il a bien cent cinquante a deux cent mille livres de rente.

    —Ah! voila qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de trois, de quatre millions!

    —Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions de capital.

    —Mais on parlait de trois a quatre millions de rente!

    —Oh! cela n'est pas croyable.

    —Et vous connaissez son ile de Monte-Cristo?

    —Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome en France, par mer, la connait, puisqu'il est passe a cote d'elle et l'a vue en passant.

    —C'est un sejour enchanteur, a ce que l'on assure.

    —C'est un rocher.

    —Et pourquoi donc le comte a-t-il achete un rocher?

    —Justement pour etre comte. En Italie, pour etre comte, on a encore besoin d'un comte.

    —Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. Zaccone.

    —Le pere?

    —Non, le fils.

    —Ah! voici ou commencent mes incertitudes, car voici ou j'ai perdu mon jeune camarade de vue.

    —Il a fait la guerre?

    —Je crois qu'il a servi.

    —Dans quelle arme?

    —Dans la marine.

    —Voyons, vous n'etes pas son confesseur?

    —Non, monsieur; je le crois lutherien.

    —Comment, lutherien?

    —Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la liberte des cultes etablie en France.

    —Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le prefet de Police, je vous somme de dire ce que vous savez.

    —Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-pere le pape l'a fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde guere qu'aux princes, pour les services eminents qu'il a rendus aux chretiens d'Orient; il a cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux princes ou aux Etats.

    —Et il les porte?

    —Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les recompenses accordees aux bienfaiteurs de l'humanite que celles accordees aux destructeurs des hommes.

    —C'est donc un quaker que cet homme-la?

    —Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron, bien entendu.

    —Lui connait-on des amis?

    —Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.

    —Mais enfin, il a bien quelque ennemi?

    —Un seul.

    —Comment le nommez-vous?

    —Lord Wilmore.

    —Ou est-il?

    —A Paris dans ce moment meme.

    —Et il peut me donner des renseignements?

    —Precieux. Il etait dans l'Inde en meme temps que moi.

    —Savez-vous ou il demeure?

    —Quelque part dans la Chaussee-d'Antin; mais j'ignore la rue et le numero.

    —Vous etes mal avec cet Anglais?

    —J'aime Zaccone et lui le deteste; nous sommes en froid a cause de cela.

    —Monsieur l'abbe, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais venu en France avant le voyage qu'il vient de faire a Paris?

    —Ah! pour cela, je puis vous repondre pertinemment. Non, monsieur, il n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adresse a moi, il y a six mois, pour avoir les renseignements qu'il desirait. De mon cote, comme j'ignorais a quelle epoque je serais moi-meme de retour a Paris, je lui ai adresse M. Cavalcanti.

    —Andrea?

    —Non; Bartolomeo, le pere.

    —Tres bien, monsieur; je n'ai plus a vous demander qu'une chose, et je vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanite et de la religion, de me repondre sans detour.

    —Dites, monsieur.

    —Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a achete une maison a Auteuil?

    —Certainement, car il me l'a dit.

    —Dans quel but, monsieur?

    —Dans celui d'en faire un hospice d'alienes dans le style de celui fonde par le baron de Pisani, a Palerme. Connaissez-vous cet hospice?

    —De reputation, oui, monsieur.

    —C'est une institution magnifique.»

    Et la-dessus, l'abbe salua l'etranger en homme qui desire faire comprendre qu'il ne serait pas fache de se remettre au travail interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprit le desir de l'abbe, soit qu'il fut au bout de ses questions, se leva a son tour.

    L'abbe le reconduisit jusqu'a la porte.

    «Vous faites de riches aumones, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre cote, daignerez-vous accepter mon offrande?

    —Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi.

    —Mais cependant....

    —C'est une resolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous trouverez: helas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des miseres a coudoyer!»

    L'abbe salua une derniere fois en ouvrant la porte l'etranger salua a son tour et sortit.

    La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.

    Une heure apres, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s'arreta. C'etait la que demeurait Lord Wilmore.

    L'etranger avait ecrit a Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous que celui-ci avait fixe a dix heures. Aussi, comme l'envoye de M. le prefet de Police arriva a dix heures moins dix minutes, lui fut-il repondu que Lord Wilmore, qui etait l'exactitude et la ponctualite en personne, n'etait pas encore rentre, mais qu'il rentrerait pour sur a dix heures sonnantes.

    Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable et etait comme tous les salons d'hotel garni.

    Une cheminee avec deux vases de Sevres modernes, une pendule avec un Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque cote de cette glace une gravure representant, l'une Homere portant son guide, l'autre Belisaire demandant l'aumone, un papier gris sur gris, un meuble en drap rouge imprime de noir: tel etait le salon de Lord Wilmore.

    Il etait eclaire par des globes de verre depoli qui ne repandaient qu'une faible lumiere, laquelle semblait menagee expres pour les yeux fatigues de l'envoye de M. le prefet de Police.

    Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au cinquieme coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut.

    Lord Wilmore etait un homme plutot grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il etait vetu avec toute l'excentricite anglaise, c'est-a-dire qu'il portait un habit bleu a boutons d'or et haut collet pique, comme on les portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de meme etoffe empechaient de remonter jusqu'aux genoux.

    Son premier mot en entrant fut:

    «Vous savez, monsieur, que je ne parle pas francais.

    —Je sais, du moins, que vous n'aimez pas a parler notre langue, repondit l'envoye de M. le prefet de Police.

    —Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne la parle pas, je la comprends.

    —Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne vous genez donc pas, monsieur.

    —Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.

    L'envoye du prefet de Police presenta a Lord Wilmore sa lettre d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, lorsqu'il eut termine sa lecture:

    «Je comprends, dit-il en anglais; je comprends tres bien.»

    Alors commencerent les interrogations.

    Elles furent a peu pres les memes que celles qui avaient ete adressees a l'abbe Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualite d'ennemi du comte de Monte-Cristo, n'y mettait pas la meme retenue que l'abbe, elles furent beaucoup plus etendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, qui, selon lui, etait, a l'age de dix ans, entre au service d'un de ces petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est la qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontre pour la premiere fois, et qu'ils avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait ete fait prisonnier, avait ete envoye en Angleterre, mis sur les pontons, d'ou il s'etait enfui a la nage. Alors avaient commence ses voyages, ses duels, ses passions; alors etait arrivee l'insurrection de Grece, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il etait a leur service, il avait decouvert une mine d'argent dans les montagnes de la Thessalie, mais il s'etait bien garde de parler de cette decouverte a personne. Apres Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolide, il demanda au roi Othon un privilege d'exploitation pour cette mine, ce privilege lui fut accorde. De la cette fortune immense qui pouvait, selon Lord Wilmore monter a un ou deux millions de revenu, fortune qui neanmoins, pouvait tarir tout a coup, si la mine elle-meme tarissait.

    «Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?

    —Il veut speculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, comme il est chimiste habile et physicien non moins distingue, il a decouvert un nouveau telegraphe dont il poursuit l'application.

    —Combien depense-t-il a peu pres par an? demanda l'envoye de M. le prefet de Police.

    —Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il est avare.»

    Il etait evident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.

    «Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil?

    —Oui, certainement.

    —Eh bien, qu'en savez-vous?

    —Vous demandez dans quel but il l'a achetee?

    —Oui.

    —Eh bien, le comte est un speculateur qui se ruinera certainement en essais et en utopies: il pretend qu'il y a a Auteuil, dans les environs de la maison qu'il vient d'acquerir, un courant d'eau minerale qui peut rivaliser avec les eaux de Bagneres, de Luchon et de Cauterets. Il veut faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a deja deux ou trois fois retourne tout son jardin pour retrouver le fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le decouvrir, vous allez le voir, d'ici a peu de temps, acheter les maisons qui environnent la sienne. Or, comme je lui en veux, j'espere que dans son chemin de fer, dans son telegraphe electrique ou dans son exploitation de bains, il va se ruiner; je le suis pour jouir de sa deconfiture, qui ne peut manquer d'arriver un jour ou l'autre.

    —Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.

    —Je lui en veux, repondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en Angleterre il a seduit la femme d'un de mes amis.

    —Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas a vous venger de lui?

    —Je me suis deja battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la premiere fois au pistolet; la seconde a l'epee; la troisieme a l'espadon.

    —Et le resultat de ces duels a ete?

    —La premiere fois, il m'a casse le bras; la seconde fois, il m'a traverse le poumon; et la troisieme, il m'a fait cette blessure.»

    L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles, et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.

    «De sorte que je lui en veux beaucoup, repeta l'Anglais, et qu'il ne mourra, bien sur, que de ma main.

    —Mais, dit l'envoye de la prefecture, vous ne prenez pas le chemin de le tuer, ce me semble.

    —Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux jours Grisier vient chez moi.»

    C'etait ce que voulait savoir le visiteur, ou plutot c'etait tout ce que paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et apres avoir salue Lord Wilmore, qui lui repondit avec la raideur et la politesse anglaises, il se retira.

    De son cote, Lord Wilmore, apres avoir entendu se refermer sur lui la porte de la rue, rentra dans sa chambre a coucher, ou, en un tour de main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse machoire et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les dents de perles du comte de Monte-Cristo.

    Il est vrai que, de son cote, ce fut M. de Villefort, et non l'envoye de M. le prefet de Police, qui rendra chez M. de Villefort.

    Le procureur du roi etait un peu tranquillise par cette double visite, qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui avait rien appris non plus d'inquietant. Il en resulta que, pour la premiere fois depuis le diner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec quelque tranquillite.




    LXX

    Le bal.


    On en etait arrive aux plus chaudes journees de juillet, lorsque vint se presenter a son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi ou devait avoir lieu le bal de M. de Morcerf.

    Il etait dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'hotel du comte se detachaient en vigueur sur un ciel ou glissaient, decouvrant, une tenture d'azur parsemee d'etoiles d'or, les dernieres vapeurs d'un orage qui avait gronde menacant toute la journee.

    Dans les salles du rez-de-chaussee, on entendait bruire la musique et tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes eclatantes de lumiere passaient tranchantes a travers les ouvertures des persiennes.

    Le jardin etait livre en ce moment a une dizaine de serviteurs, a qui la maitresse de maison, rassuree par le temps qui se rasserenait de plus en plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper.

    Jusque-la on avait hesite si l'on souperait dans la salle a manger ou sous une longue tente de coutil dressee sur la pelouse. Ce beau ciel bleu, tout parseme d'etoiles, venait de decider le proces en faveur de la tente et de la pelouse.

    On illuminait les allees du jardin avec les lanternes de couleur, comme c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays ou l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les luxes, quand on veut le rencontrer complet.

    Au moment ou la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, apres avoir donne ses derniers ordres, les salons commencaient a se remplir d'invites qu'attirait la charmante hospitalite de la comtesse, bien plus que la position distinguee du comte; car on etait sur d'avance que cette fete offrirait, grace au bon gout de Mercedes, quelques details dignes d'etre racontes ou copies au besoin.

    Mme Danglars, a qui les evenements que nous avons racontes avaient inspire une profonde inquietude, hesitait a aller chez Mme de Morcerf, lorsque dans la matinee sa voiture avait croise celle de Villefort. Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'etaient rapprochees, et a travers les portieres:

    «Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demande le procureur du roi.

    —Non, avait repondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.

    —Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il serait important que l'on vous y vit.

    —Ah! croyez-vous? demanda la baronne.

    —Je le crois.

    —En ce cas, j'irai.»

    Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme Danglars etait donc venue, non seulement belle de sa propre beaute, mais encore eblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment ou Mercedes entrait par l'autre.

    La comtesse detacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avanca, fit a la baronne, sur sa toilette, les compliments merites, et lui prit le bras pour la conduire a la place qu'il lui plairait de choisir.

    Albert regarda autour de lui.

    «Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.

    —Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruaute de ne pas nous l'amener?»

    —Rassurez-vous, elle a rencontre Mlle de Villefort et a pris son bras; tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, l'une avec un bouquet de camelias, l'autre avec un bouquet de myosotis; mais dites-moi donc?...

    —Que cherchez-vous a votre tour? demanda Albert en souriant.

    —Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?

    —Dix-sept! repondit Albert.

    —Que voulez-vous dire?

    —Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous etes la dix-septieme personne qui me fait la meme question; il va bien le comte!... je lui en fais mon compliment....

    —Et repondez-vous a tout le monde comme a moi?

    —Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas repondu; rassurez-vous, madame, nous aurons l'homme a la mode, nous sommes des privilegies.

    —Etiez-vous hier a l'Opera?

    —Non.

    —Il y etait, lui.

    —Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle originalite?

    —Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable boiteux_; la princesse grecque etait dans le ravissement. Apres la cachucha, il a passe une bague magnifique dans la queue du bouquet, et l'a jete a la charmante danseuse, qui au troisieme acte a reparu, pour lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, l'aurez-vous?

    —Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du comte n'est pas assez fixee.

    —Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.»

    Albert salua Mme Danglars et s'avanca vers Mme de Villefort, qui ouvrit la bouche a mesure qu'il approchait.

    «Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez me dire?

    —Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.

    —Si je devine juste, me l'avouerez-vous?

    —Oui.

    —D'honneur?

    —D'honneur.

    —Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo etait arrive ou allait venir?

    —Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment. J'allais vous demander si vous aviez recu des nouvelles de M. Franz.

    —Oui, hier.

    —Que vous disait-il?

    —Qu'il partait en meme temps que sa lettre.

    —Bien! Maintenant, le comte?

    —Le comte viendra, soyez tranquille.

    —Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo?

    —Non, je ne savais pas.

    —Monte-Cristo est un nom d'ile, et il a un nom de famille.

    —Je ne l'ai jamais entendu prononcer.

    —Eh bien, je suis plus avancee que vous; il s'appelle Zaccone.

    —C'est possible.

    —Il est Maltais.

    —C'est possible encore.

    —Fils d'un armateur.

    —Oh! mais, en verite, vous devriez raconter ces choses-la tout haut, vous auriez le plus grand succes.

    —Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et vient a Paris pour faire un etablissement d'eaux minerales a Auteuil.

    —Eh bien, a la bonne heure, dit Morcerf, voila des nouvelles! Me permettez-vous de les repeter?

    —Oui, mais petit a petit, une a une, sans dire qu'elles viennent de moi.

    —Pourquoi cela?

    —Parce que c'est presque un secret surpris.

    —A qui?

    —A la police.

    —Alors ces nouvelles se debitaient....

    —Hier soir, chez le prefet. Paris s'est emu, vous le comprenez bien, a la vue de ce luxe inusite, et la police a pris des informations.

    —Bien! il ne manquait plus que d'arreter le comte comme vagabond, sous pretexte qu'il est trop riche.

    —Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements n'avaient pas ete si favorables.

    —Pauvre comte, et se doute-t-il du peril qu'il a couru?

    —Je ne crois pas.

    —Alors, c'est charite que de l'en avertir. A son arrivee je n'y manquerai pas.»

    En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs aux cheveux noirs, a la moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort. Albert lui tendit la main.

    «Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous presenter M. Maximilien Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves officiers.

    —J'ai deja eu le plaisir de rencontrer monsieur a Auteuil, chez M. le comte de Monte-Cristo», repondit Mme de Villefort en se detournant avec une froideur marquee.

    Cette reponse, et surtout le ton dont elle etait faite, serrerent le coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui etait menagee: en se retournant, il vit a l'encoignure de la porte une belle et blanche figure dont les yeux dilates et sans expression apparente s'attachaient sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement a ses levres.

    Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la meme expression de regard, approcha a son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre apparent de leur visage, separees l'une de l'autre par toute la largeur de la salle, s'oublierent un instant, ou plutot un instant oublierent tout le monde dans cette muette contemplation.

    Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre, sans que personne remarquat leur oubli de toutes choses: le comte de Monte-Cristo venait d'entrer.

    Nous l'avons deja dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige naturel, attirait l'attention partout ou il se presentait, ce n'etait pas son habit noir, irreprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple et sans decorations; ce n'etait pas son gilet blanc sans aucune broderie, ce n'etait pas son pantalon emboitant un pied de la forme la plus delicate, qui attiraient l'attention: c'etaient son teint mat, ses cheveux noirs ondes, c'etait son visage calme et pur, c'etait son oeil profond et melancolique, c'etait enfin sa bouche dessinee avec une finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un haut dedain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.

    Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car l'habitude de la pensee utile avait donne a ses traits, a l'expression de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une fermete incomparables.

    Et puis notre monde parisien est si etrange, qu'il n'eut peut etre point fait attention a tout cela, s'il n'y eut eu sous tout cela une mysterieuse histoire doree par une immense fortune.

    Quoi qu'il en soit, il s'avanca, sous le poids des regards et a travers l'echange des petits saluts jusqu'a Mme de Morcerf, qui, debout devant la cheminee garnie de fleurs, l'avait vu apparaitre dans une glace placee en face de la porte, et s'etait preparee pour le recevoir.

    Elle se retourna donc vers lui avec un sourire compose au moment meme ou il s'inclinait devant elle.

    Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son cote, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux cotes ils resterent muets, tant une banalite leur semblait sans doute indigne de tous deux; et, apres un echange de saluts, Monte-Cristo se dirigea vers Albert, qui venait a lui la main ouverte.»

    «Vous avez vu ma mere? Demanda Albert.

    —Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai point apercu votre pere.

    —Tenez! il cause politique, la-bas, dans ce petit groupe de grandes celebrites.

    —En verite, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois la-bas sont des celebrites? je ne m'en serais pas doute! Et de quel genre? Il y a des celebrites de toute espece, comme vous savez.

    —Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a decouvert dans la campagne de Rome une espece de lezard qui a une vertebre de plus que les autres, et il est revenu faire part a l'Institut de cette decouverte. La chose a ete longtemps contestee: mais force est restee au grand monsieur sec. La vertebre avait fait beaucoup de bruit dans le monde savant; le grand monsieur sec n'etait que chevalier de la Legion d'honneur, on l'a nomme officier.

    —A la bonne heure! dit Monte-Cristo, voila une croix qui me parait sagement donnee; alors, s'il trouve une seconde vertebre, on le fera commandeur?

    —C'est probable, dit Morcerf.

    —Et cet autre qui a eu la singuliere idee de s'affubler d'un habit bleu brode de vert, quel peut-il etre?

    —Ce n'est pas lui qui a eu l'idee de s'affubler de cet habit: c'est la Republique, laquelle, comme vous le savez, etait un peu artiste, et qui, voulant donner un uniforme aux academiciens, a prie David de leur dessiner un habit.

    —Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est academicien?

    —Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblee.

    —Et quel est son merite, sa specialite?

    —Sa specialite? Je crois qu'il enfonce des epingles dans la tete des lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse avec des baleines la moelle epiniere des chiens.

    —Et il est de l'Academie des sciences pour cela?

    —Non pas, de l'Academie francaise.

    —Mais qu'a donc a faire l'Academie francaise la-dedans?

    —Je vais vous dire, il parait....

    —Que ses experiences ont fait faire un grand pas a la science, sans doute?

    —Non, mais qu'il ecrit en fort bon style.

    —Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter enormement l'amour-propre des lapins a qui il enfonce des epingles dans la tete, des poules dont il teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle epiniere.»

    Albert se mit a rire.

    «Et cet autre? demanda le comte.

    —Cet autre?

    —Oui, le troisieme.

    —Ah! l'habit bleu barbeau?

    —Oui.

    —C'est un collegue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement a ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succes de tribune a ce propos-la; il etait mal avec les gazettes liberales, mais sa noble opposition aux desirs de la cour vient de le raccommoder avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.

    —Et quels sont ses titres a la pairie?

    —Il a fait deux ou trois operas-comiques, pris quatre ou cinq actions au _Siecle_, et vote cinq ou six ans pour le ministere.

    —Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous etes un charmant cicerone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas?

    —Lequel?

    —Vous ne me presenterez pas a ces messieurs, et s'ils demandent a m'etre presentes, vous me previendrez.»

    En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se retourna, c'etait Danglars.

    «Ah! c'est vous, baron! dit-il.

    —Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne tiens pas a mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez, n'est-ce pas, vous?».

    —Certainement, repondit Albert, attendu que si je n'etais pas vicomte, je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre titre de baron, vous resterez encore millionnaire.

    —Ce qui me parait le plus beau titre sous la royaute de Juillet, reprit Danglars.

    —Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire a vie comme on est baron, pair de France ou academicien; temoins les millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire banqueroute.

    —Vraiment? dit Danglars en palissant.

    —Ma foi, j'en ai recu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais quelque chose comme un million chez eux; mais, averti a temps, j'en ai exige le remboursement voici un mois a peu pres.

    —Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tire sur moi pour deux cent mille francs.

    —Eh bien, vous voila prevenu; leur signature vaut cinq pour cent.

    —Oui, mais je suis prevenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur a leur signature.

    —Bon! dit Monte-Cristo, voila deux cent mille francs qui sont alles rejoindre....

    —Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-la....»

    Puis, s'approchant de Monte-Cristo: «surtout devant M. Cavalcanti fils», ajouta le banquier, qui, en prononcant ces mots, se tourna en souriant du cote du jeune homme.

    Morcerf avait quitte le comte pour aller parler a sa mere. Danglars le quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant seul.

    Cependant la chaleur commencait a devenir excessive.

    Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux charges de fruits et de glaces.

    Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouille de sueur; mais il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se rafraichir.

    Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le plateau sans qu'il y touchat; elle saisit meme le mouvement par lequel il s'en eloigna.

    «Albert, dit-elle, avez-vous remarque une chose?

    —Laquelle, ma mere?

    —C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de diner chez M. de Morcerf.

    —Oui, mais il a accepte de dejeuner chez moi, puisque c'est par ce dejeuner qu'il a fait son entree dans le monde.

    —Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercedes, et, depuis qu'il est ici, je l'examine.

    —Eh bien?

    —Eh bien, il n'a encore rien pris.

    —Le comte est tres sobre.»

    Mercedes sourit tristement.

    «Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera, insistez.

    —Pourquoi cela, ma mere?

    —Faites-moi ce plaisir, Albert», dit Mercedes.

    Albert baisa la main de sa mere, et alla se placer pres du comte.

    Un autre plateau passa charge comme les precedents; elle vit Albert insister pres du comte, prendre meme une glace et la lui presenter, mais il refusa obstinement.

    Albert revint pres de sa mere; la comtesse etait tres pale.

    «Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refuse.

    —Oui; mais en quoi cela peut-il vous preoccuper?

    —Vous le savez, Albert, les femmes sont singulieres. J'aurais vu avec plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fut-ce qu'un grain de grenade. Peut-etre au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes francaises, peut-etre a-t-il des preferences pour quelque chose.

    —Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il est mal dispose ce soir.

    —Puis, dit la comtesse, ayant toujours habite des climats brillants, peut-etre est-il moins sensible qu'un autre a la chaleur?

    —Je ne crois pas, car il se plaignait d'etouffer, demandait pourquoi, puisqu'on a deja ouvert les fenetres, on n'a pas aussi ouvert les jalousies.

    —En effet, dit Mercedes, c'est un moyen de m'assurer si cette abstinence est un parti pris.»

    Et elle sortit du salon.

    Un instant apres, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, a travers les jasmins et les clematites qui garnissaient les fenetres, voir tout le jardin illumine avec les lanternes et le souper servi sous la tente.

    Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs pousserent un cri de joie: tous ces poumons alteres aspiraient avec delices l'air qui entrait a flots.

    Au meme moment, Mercedes reparut, plus pale qu'elle n'etait sortie, mais avec cette fermete de visage qui etait remarquable chez elle dans certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait le centre:

    «N'enchainez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'etouffer ici.

    —Ah! madame, dit un vieux general fort galant, qui avait chante: _Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin.

    —Soit, dit Mercedes, je vais donc donner l'exemple.»

    Et se retournant vers Monte-Cristo:

    «Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre bras.»

    Le comte chancela presque a ces simples paroles; puis il regarda un moment Mercedes. Ce moment eut la rapidite de l'eclair, et cependant il parut a la comtesse qu'il durait un siecle, tant Monte-Cristo avait mis de pensees dans ce seul regard. Il offrit son bras a la comtesse; elle s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et tous deux descendirent un des escaliers du perron borde de rhododendrons et de camelias. Derriere eux, et par l'autre escalier, s'elancerent dans le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de promeneurs.




    LXXI

    Le pain et le sel.


    Madame de Morcerf entra sous la voute de feuillage avec son compagnon: cette voute etait une allee de tilleuls qui conduisait a une serre.

    «Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte? dit-elle.

    —Oui madame; et votre idee de faire ouvrir les portes et les persiennes est une excellente idee.»

    En achevant ces mots, le comte s'apercut que la main de Mercedes tremblait.

    «Mais vous, avec cette robe legere et sans autres preservatifs autour du cou que cette echarpe de gaze, vous aurez peut-etre froid? dit-il.

    —Savez-vous ou je vous mene? dit la comtesse, sans repondre a la question de Monte-Cristo.

    —Non, madame, repondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de resistance.

    —A la serre, que vous voyez la, au bout de l'allee que nous suivons.»

    Le comte regarda Mercedes comme pour l'interroger; mais elle continua son chemin sans rien dire, et de son cote Monte-Cristo resta muet.

    On arriva dans le batiment, tout garni de fruits magnifiques qui, des le commencement de juillet, atteignaient leur maturite sous cette temperature toujours calculee pour remplacer la chaleur du soleil, si souvent absente chez nous.

    La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir a un cep une grappe de raisin muscat.

    «Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on eut pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins de France ne sont point comparables, je le sais, a vos raisins de Sicile et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du Nord.»

    Le comte s'inclina, et fit un pas en arriere.

    «Vous me refusez? dit Mercedes d'une voix tremblante.

    —Madame, repondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.»

    Mercedes laissa tomber la grappe en soupirant. Une peche magnifique pendait a un espalier voisin chauffe, comme le cep de vigne, par cette chaleur artificielle de la serre. Mercedes s'approcha du fruit veloute, et le cueillit.

    «Prenez cette peche, alors», dit-elle.

    Mais le comte fit le meme geste de refus.

    «Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet accent etouffait un sanglot; en verite, j'ai du malheur.»

    Un long silence suivit cette scene; la peche, comme la grappe de raisin, avait roule sur le sable.

    «Monsieur le comte, reprit enfin Mercedes en regardant Monte-Cristo d'un oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis eternellement ceux qui ont partage le pain et le sel sous le meme toit.

    —Je la connais, madame, repondit le comte; mais nous sommes en France et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amities eternelles que de partage du sel et du pain.

    —Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attaches sur les yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?»

    Le sang afflua au coeur du comte, qui devint pale comme la mort, puis, remontant du coeur a la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagerent dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frappe d'eblouissement.

    «Certainement que nous sommes amis, madame, repliqua-t-il; d'ailleurs, pourquoi ne le serions-nous pas?»

    Ce ton etait si loin de celui que desirait Mme de Morcerf, qu'elle se retourna pour laisser echapper un soupir qui ressemblait a un gemissement.

    «Merci», dit-elle.

    Et elle se remit a marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans prononcer une seule parole.

    «Monsieur, reprit tout a coup la comtesse apres dix minutes de promenade silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyage, tant souffert?

    —J'ai beaucoup souffert, oui, madame, repondit Monte-Cristo.

    —Mais vous etes heureux, maintenant?

    —Sans doute, repondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre.

    —Et votre bonheur present vous fait l'ame plus douce?

    —Mon bonheur present egale ma misere passee, dit le comte.

    —N'etes-vous pas marie? demanda la comtesse.

    —Moi, marie, repondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire cela?

    —On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire a l'Opera une jeune et belle personne.

    —C'est une esclave que j'ai achetee a Constantinople, madame, une fille de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au monde.

    —Vous vivez seul ainsi?

    —Je vis seul.

    —Vous n'avez pas de soeur... de fils... de pere?...

    —Je n'ai personne.

    —Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache a la vie?

    —Ce n'est pas ma faute, madame. A Malte, j'ai aime une jeune fille et j'allais l'epouser, quand la guerre est venue et m'a enleve loin d'elle comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre, pour demeurer fidele meme a mon tombeau. Quand je suis revenu, elle etait mariee. C'est l'histoire de tout homme qui a passe par l'age de vingt ans. J'avais peut-etre le coeur plus faible que les autres, et j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait a ma place, voila tout.»

    La comtesse s'arreta un moment, comme si elle eut eu besoin de cette halte pour respirer.

    «Oui, dit-elle, et cet amour vous est reste au coeur.... On n'aime bien qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?

    —Jamais.

    —Jamais!

    —Je ne suis point retourne dans le pays ou elle etait.

    —A Malte?

    —Oui, a Malte.

    —Elle est a Malte, alors?

    —Je le pense.

    —Et lui avez-vous pardonne ce qu'elle vous a fait souffrir?

    —A elle, oui.

    —Mais a elle seulement; vous haissez toujours ceux qui vous ont separe d'elle?»

    La comtesse se placa en face de Monte-Cristo, elle tenait encore a la main un fragment de la grappe parfumee.

    «Prenez, dit-elle.

    —Jamais je ne mange de muscat, madame» repondit Monte-Cristo, comme s'il n'eut ete question de rien entre eux a ce sujet.

    La comtesse lanca la grappe dans le massif le plus proche avec un geste de desespoir.

    «Inflexible!» murmura-t-elle.

    Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui etait pas adresse. Albert accourait en ce moment.

    «Oh! ma mere, dit-il, un grand malheur!

    —Quoi! qu'est-il arrive? demanda la comtesse en se redressant comme si, apres le reve, elle eut ete amenee a la realite: un malheur, avez-vous dit? En effet, il doit arriver des malheurs.

    —M. de Villefort est ici.

    —Eh bien?

    —Il vient chercher sa femme et sa fille.

    —Et pourquoi cela?

    —Parce que Mme la marquise de Saint-Meran est arrivee a Paris, apportant la nouvelle que M. de Saint-Meran est mort en quittant Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui etait fort gaie, ne voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux premiers mots, et quelques precautions qu'ait prises son pere, a tout devine: ce coup l'a terrassee comme la foudre, et elle est tombee evanouie.

    —Et qu'est M. de Saint-Meran a Mlle de Villefort? demanda le comte.

    —Son grand-pere maternel. Il venait pour hater le mariage de Franz et de sa petite-fille.

    —Ah! vraiment!

    —Voila Franz retarde. Pourquoi M. de Saint-Meran n'est-il pas aussi bien un aieul de Mlle Danglars?

    —Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que dites-vous la? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande consideration, dites-lui qu'il a mal parle!»

    Elle fit quelques pas en avant.

    Monte-Cristo la regarda si etrangement et avec une expression a la fois si reveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint sur ses pas.

    Alors elle lui prit la main en meme temps qu'elle pressait celle de son fils, et les joignant toutes deux:

    «Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle.

    —Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette pretention, dit le comte; mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.»

    La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant qu'elle eut fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir a ses yeux.

    «Est-ce que vous n'etes pas d'accord, ma mere et vous? demanda Albert avec etonnement.

    —Au contraire, repondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant vous que nous sommes amis.»

    Et ils regagnerent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel etait sorti derriere eux.




    LXXII

    Madame de Saint-Meran.


    Une scene lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de Villefort.

    Apres le depart des deux dames pour le bal, ou toutes les instances de Mme de Villefort n'avaient pu determiner son mari a l'accompagner, le procureur du roi s'etait, selon sa coutume, enferme dans son cabinet avec une pile de dossiers qui eussent effraye tout autre, mais qui, dans les temps ordinaires de sa vie, suffisaient a peine a satisfaire son robuste appetit de travailleur.

    Mais, cette fois, les dossiers etaient chose de forme. Villefort ne s'enfermait point pour travailler, mais pour reflechir; et, sa porte fermee, l'ordre donne qu'on ne le derangeat que pour chose d'importance, il s'assit dans son fauteuil et se mit a repasser encore une fois dans sa memoire tout ce qui, depuis sept a huit jours, faisait deborder la coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.

    Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entasses devant lui, il ouvrit un tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses notes personnelles, manuscrits precieux, parmi lesquels il avait classe et etiquete avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux qui, dans sa carriere politique, dans ses affaires d'argent, dans ses poursuites de barreau ou dans ses mysterieuses amours, etaient devenus ses ennemis.

    Le nombre en etait si formidable aujourd'hui qu'il avait commence a trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le voyageur qui, du faite culminant de la montagne, regarde a ses pieds les pics aigus, les chemins impraticables et les aretes des precipices pres desquels il a, pour arriver, si longtemps et si peniblement rampe.

    Quand il eut bien repasse tous ces noms dans sa memoire, quand il les eut bien relus, bien etudies, bien commentes sur ses listes, il secoua la tete.

    «Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et laborieusement jusqu'au jour ou nous sommes, pour venir m'ecraser maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des choses les plus profondement enfoncees sort de terre, et, comme les feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes qui eclairent un moment pour egarer. L'histoire aura ete racontee par le Corse a quelque pretre, qui l'aura racontee a son tour. M. de Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'eclaircir....»

    «Mais a quoi bon s'eclaircir? reprenait Villefort apres un instant de reflexion. Quel interet M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant pour la premiere fois en France, a-t-il de s'eclaircir d'un fait sombre, mysterieux et inutile comme celui-la? Au milieu des renseignements incoherents qui m'ont ete donnes par cet abbe Busoni et par ce Lord Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire, precise, patente a mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas, dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre moi et lui.»

    Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-meme a ce qu'il disait. Le plus terrible pour lui n'etait pas encore la revelation, car il pouvait nier, ou meme repondre; il s'inquietait peu de ce _Mane, Thecel, Phares_, qui apparaissait tout a coup en lettres de sang sur la muraille, mais ce qui l'inquietait, c'etait de connaitre le corps auquel appartenait la main qui les avait tracees.

    Au moment ou il essayait de se rassurer lui-meme, et ou, au lieu de cet avenir politique que, dans ses reves d'ambition, il avait entrevu quelquefois, il se composait, dans la crainte d'eveiller cet ennemi endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son escalier la marche d'une personne agee, puis des sanglots et des helas! comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir interessants par la douleur de leurs maitres.

    Il se hata de tirer le verrou de son cabinet, et bientot, sans etre annoncee, une vieille dame entra, son chale sur le bras et son chapeau a la main. Ses cheveux blanchis decouvraient un front mat comme l'ivoire jauni, et ses yeux, a l'angle desquels l'age avait creuse des rides profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.

    «Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!»

    Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle eclata en sanglots.

    Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin, regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit de la chambre de son maitre, etait accouru aussi et se tenait derriere les autres. Villefort se leva et courut a sa belle-mere, car c'etait elle-meme.

    «Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il passe? qui vous bouleverse ainsi? et M. de Saint-Meran ne vous accompagne-t-il pas?

    —M. de Saint-Meran est mort», dit la vieille marquise, sans preambule, sans expression, et avec une sorte de stupeur.

    Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre.

    «Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?

    —Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Meran, nous montames ensemble en voiture apres diner M. de Saint-Meran etait souffrant depuis quelques jours: cependant l'idee de revoir notre chere Valentine le rendait courageux, et malgre ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, a six lieues de Marseille, il fut pris, apres avoir mange ses pastilles habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel; cependant j'hesitais a le reveiller, quand il me sembla que son visage rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que d'habitude. Mais cependant, comme la nuit etait venue et que je ne voyais plus rien, je le laissai dormir; bientot il poussa un cri sourd et dechirant comme celui d'un homme qui souffre en reve, et renversa d'un brusque mouvement sa tete en arriere. J'appelai le valet de chambre, je fis arreter le postillon, j'appelai M. de Saint-Meran, je lui fis respirer mon flacon de sels, tout etait fini, il etait mort, et ce fut cote a cote avec son cadavre que j'arrivai a Aix.»

    Villefort demeurait stupefait et la bouche beante.

    «Et vous appelates un medecin, sans doute?

    —A l'instant meme; mais, comme je vous l'ai dit, il etait trop tard.

    —Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaitre de quelle maladie le pauvre marquis etait mort.

    —Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il parait que c'est d'une apoplexie foudroyante.

    —Et que fites-vous alors?

    —M. de Saint-Meran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris, il desirait que son corps fut ramene dans le caveau de la famille. Je l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le precede de quelques jours.

    —Oh! mon Dieu, pauvre mere! dit Villefort; de pareils soins apres un pareil coup, et a votre age!

    —Dieu m'a donne la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il eut certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que depuis que je l'ai quitte la-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu'a mon age on n'a plus de larmes; cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir pleurer. Ou est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions, je veux voir Valentine.»

    Villefort pensa qu'il serait affreux de repondre que Valentine etait au bal; il dit seulement a la marquise que sa petite-fille etait sortie avec sa belle-mere et qu'on allait la prevenir.

    «A l'instant meme, monsieur, a l'instant meme, je vous en supplie», dit la vieille dame.

    Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Meran et la conduisit a son appartement.

    «Prenez du repos, dit-il, ma mere.»

    La marquise leva la tete a ce mot, et voyant cet homme qui lui rappelait cette fille tant regrettee qui revivait pour elle dans Valentine, elle se sentit frappee par ce nom de mere, se mit a fondre en larmes, et tomba a genoux dans un fauteuil ou elle ensevelit sa tete venerable.

    Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux Barrois remontait tout effare chez son maitre; car rien n'effraie tant les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur cote pour aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Meran, toujours agenouillee, priait du fond du coeur, il envoya chercher une voiture de place et vint lui-meme prendre chez Mme de Morcerf sa femme et sa fille pour les ramener a la maison. Il etait si pale lorsqu'il parut a la porte du salon que Valentine courut a lui en s'ecriant:

    «Oh! mon pere! il est arrive quelque malheur!

    —Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort.

    —Et mon grand-pere?» demanda la jeune fille toute tremblante.

    M. de Villefort ne repondit qu'en offrant son bras a sa fille.

    Il etait temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de Villefort se hata de la soutenir, et aida son mari a l'entrainer vers la voiture en disant:

    «Voila qui est etrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voila qui est etrange!»

    Et toute cette famille desolee s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse, comme un crepe noir, sur le reste de la soiree.

    Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait:

    «M. Noirtier desire vous voir ce soir, dit-il tout bas.

    —Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mere», dit Valentine.

    Dans la delicatesse de son ame, la jeune fille avait compris que celle qui avait surtout besoin d'elle a cette heure, c'etait Mme de Saint-Meran.

    Valentine trouva son aieule au lit; muettes caresses, gonflement si douloureux du coeur, soupirs entrecoupes, larmes brulantes, voila quels furent les seuls details racontables de cette entrevue, a laquelle assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect, apparent du moins, pour la pauvre veuve.

    Au bout d'un instant, elle se pencha a l'oreille de son mari:

    «Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma vue parait affliger encore votre belle-mere.»

    Mme de Saint-Meran l'entendit.

    «Oui, oui, dit-elle a l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais reste, toi, reste.»

    Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule pres du lit de son aieule, car le procureur du roi, consterne de cette mort imprevue, suivit sa femme.

    Cependant Barrois etait remonte la premiere fois pres du vieux Noirtier; celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et il avait envoye, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer.

    A son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le messager:

    «Helas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrive: Mme de Saint-Meran est ici, et son mari est mort.»

    M. de Saint-Meran et Noirtier n'avaient jamais ete lies d'une bien profonde amitie; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard.

    Noirtier laissa tomber sa tete sur sa poitrine, comme un homme accable ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil.

    «Mlle Valentine?» dit Barrois.

    Noirtier fit signe que oui.

    «Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire adieu en grande toilette.»

    Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche.

    «Oui, vous voulez la voir?»

    Le vieillard fit signe que c'etait cela qu'il desirait.

    «Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je l'attendrai a son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce cela?

    —Oui», repondit le paralytique.

    Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, a son retour, il lui exposa le desir de son grand-pere.

    En vertu de ce desir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez Mme de Saint-Meran, qui, tout agitee qu'elle etait, avait fini par succomber a la fatigue et dormait d'un sommeil fievreux.

    On avait approche a la portee de sa main une petite table sur laquelle etaient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.

    Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitte le lit de la marquise pour monter chez Noirtier.

    Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont elle croyait la source tarie.

    Le vieillard insistait avec son regard.

    «Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon grand-pere, n'est-ce pas?»

    Le vieillard fit signe qu'effectivement c'etait cela que son regard voulait dire.

    «Helas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je, mon Dieu?»

    Il etait une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher lui-meme, fit observer qu'apres une soiree aussi douloureuse, tout le monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son repos a lui, c'etait de voir son enfant. Il congedia Valentine a qui effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.

    Le lendemain, en entrant chez sa grand-mere, Valentine trouva celle-ci au lit; la fievre ne s'etait point calmee; au contraire, un feu sombre brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en proie a une violente irritation nerveuse.

    «Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'ecria Valentine en apercevant tous ces symptomes d'agitation.

    —Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Meran; mais j'attendais avec impatience que tu fusses arrivee pour envoyer chercher ton pere.

    —Mon pere? demanda Valentine inquiete.

    —Oui, je veux lui parler.»

    Valentine n'osa point s'opposer au desir de son aieule, dont d'ailleurs elle ignorait la cause, et un instant apres Villefort entra.

    «Monsieur, dit Mme de Saint-Meran, sans employer aucune circonlocution, et comme si elle eut paru craindre que le temps ne lui manquat, il est question, m'avez-vous ecrit, d'un mariage pour cette enfant?

    —Oui, madame, repondit Villefort; c'est meme plus qu'un projet, c'est une convention.

    —Votre gendre s'appelle M. Franz d'Epinay?

    —Oui, madame.

    —C'est le fils du general d'Epinay, qui etait des notres, et qui fut assassine quelques jours avant que l'usurpateur revint de l'ile d'Elbe?

    —C'est cela meme.

    —Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui repugne pas?

    —Nos dissensions civiles se sont heureusement eteintes, ma mere, dit Villefort; M. d'Epinay etait presque un enfant a la mort de son pere; il connait fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec indifference du moins.

    —C'est un parti sortable?

    —Sous tous les rapports.

    —Le jeune homme...?

    —Jouit de la consideration generale.

    —Il est convenable?

    —C'est un des hommes les plus distingues que je connaisse.»

    Pendant toute cette conversation, Valentine etait restee muette.

    «Eh bien, monsieur, dit apres quelques secondes de reflexion Mme de Saint-Meran, il faut vous hater, car j'ai peu de temps a vivre.

    —Vous, madame! vous, bonne maman! s'ecrierent M. de Villefort et Valentine.

    —Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hater, afin que, n'ayant plus de mere, elle ait au moins sa grand-mere pour benir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du cote de ma pauvre Renee, que vous avez si vite oubliee, monsieur.

    —Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mere a cette pauvre enfant qui n'en avait plus.

    —Une belle-mere n'est jamais une mere monsieur! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts tranquilles.»

    Tout cela etait dit avec une telle volubilite et un tel accent, qu'il y avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait a un commencement de delire.

    «Il sera fait selon votre desir, madame, dit Villefort et cela d'autant mieux que votre desir est d'accord avec le mien; et, aussitot l'arrivee de M. d'Epinay a Paris....

    —Ma bonne mere, dit Valentine, les convenances, le deuil tout recent... voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices?

    —Ma fille, interrompit vivement l'aieule, pas de ces raisons banales qui empechent les esprits faibles de batir solidement leur avenir. Moi aussi, j'ai ete mariee au lit de mort de ma mere, et n'ai certes point ete malheureuse pour cela.

    —Encore cette idee de mort! madame, reprit Villefort.

    —Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il compte m'obeir; je veux le connaitre enfin, moi! continua l'aieule avec une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau s'il n'etait pas ce qu'il doit etre, s'il n'etait pas ce qu'il faut qu'il soit.

    —Madame, dit Villefort, il faut eloigner de vous ces idees exaltees, qui touchent presque a la folie. Les morts, une fois couches dans leur tombeau, y dorment sans se relever jamais.

    —Oh! oui, oui, bonne mere, calme-toi! dit Valentine.

    —Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en quelque sorte dormir comme si mon ame eut deja plane au-dessus de mon corps: mes yeux, que je m'efforcais d'ouvrir, se refermaient malgre moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraitre impossible, a vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermes, j'ai vu, a l'endroit meme ou vous etes, venant de cet angle ou il y a une porte qui donne dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans bruit une forme blanche.

    Valentine jeta un cri.

    «C'etait la fievre qui vous agitait, madame, dit Villefort.

    —Doutez si vous voulez, mais je suis sure de ce que je dis: j'ai vu une forme blanche; et comme si Dieu eut craint que je ne recusasse le temoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez, tenez, celui-la meme qui est ici, la, sur la table.

    —Oh! bonne mere, c'etait un reve.

    —C'etait si peu un reve, que j'ai etendu la main vers la sonnette, et qu'a ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entree alors avec une lumiere. Les fantomes ne se montrent qu'a ceux qui doivent les voir: c'etait l'ame de mon mari. Eh bien, si l'ame de mon mari revient pour m'appeler, pourquoi mon ame, a moi, ne reviendrait-elle pas pour defendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.

    —Oh! madame, dit Villefort, remue malgre lui jusqu'au fond des entrailles, ne donnez pas l'essor a ces lugubres idees; vous vivrez avec nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimee, honoree, et nous vous ferons oublier....

    —Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'Epinay?

    —Nous l'attendons d'un moment a l'autre.

    —C'est bien; aussitot qu'il sera arrive, prevenez-moi. Hatons-nous, hatons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que tout notre bien revient a Valentine.

    —Oh! ma mere, murmura Valentine en appuyant ses levres sur le front brillant de l'aieule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous avez la fievre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un medecin!

    —Un medecin? dit-elle en haussant les epaules, je ne souffre pas; j'ai soif, voila tout.

    —Que buvez-vous, bonne maman?

    —Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est la sur cette table, passe-le-moi, Valentine.»

    Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec un certain effroi pour le donner a sa grand-mere, car c'etait ce meme verre qui, pretendait-elle, avait ete touche par l'ombre.

    La marquise vida le verre d'un seul trait.

    Puis elle se retourna sur son oreiller en repetant:

    «Le notaire! le notaire!»

    M. de Villefort sortit. Valentine s'assit pres du lit de sa grand-mere. La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-meme de ce medecin qu'elle avait recommande a son aieule. Une rougeur pareille a une flamme brulait la pommette de ses joues, sa respiration etait courte et haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fievre.

    C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au desespoir de Maximilien quand il apprendrait que Mme de Saint-Meran, au lieu de lui etre une alliee, agissait sans le connaitre, comme si elle lui etait ennemie.

    Plus d'une fois Valentine avait songe a tout dire a sa grand-mere, et elle n'eut pas hesite un seul instant si Maximilien Morrel s'etait appele Albert de Morcerf ou Raoul de Chateau-Renaud; mais Morrel etait d'extraction plebeienne, et Valentine savait le mepris que l'orgueilleuse marquise de Saint-Meran avait pour tout ce qui n'etait point de race. Son secret avait donc toujours, au moment ou il allait se faire jour, ete repousse dans son coeur par cette triste certitude qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son pere et de sa belle-mere, tout serait perdu.

    Deux heures a peu pres s'ecoulerent ainsi. Mme de Saint-Meran dormait d'un sommeil ardent et agite. On annonca le notaire.

    Quoique cette annonce eut ete faite tres bas, Mme de Saint-Meran se souleva sur son oreiller.

    «Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!»

    Le notaire etait a la porte, il entra.

    «Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Meran, et laisse-moi avec monsieur.

    —Mais, ma mere....

    —Va, va.»

    La jeune fille baisa son aieule au front et sortit, le mouchoir sur les yeux. A la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le medecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le medecin etait un ami de la famille, et en meme temps un des hommes les plus habiles de l'epoque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir au monde. Il avait une fille de l'age de Mlle de Villefort a peu pres, mais nee d'une mere poitrinaire; sa vie etait une crainte continuelle a l'egard de son enfant.

    «Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent Madeleine et Antoinette?»

    Madeleine etait la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa niece.

    M. d'Avrigny sourit tristement.

    «Tres bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez envoye chercher, chere enfant? dit-il. Ce n'est ni votre pere, ni Mme de Villefort qui est malade? Quant a nous, quoiqu'il soit visible que nous ne pouvons pas nous debarrasser de nos nerfs, je ne presume pas que vous ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas trop laisser notre imagination battre la campagne?»


    Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination presque jusqu'au miracle, car c'etait un de ces medecins qui traitent toujours le physique par le moral.

    «Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mere. Vous savez le malheur qui nous est arrive, n'est-ce pas?

    —Je ne sais rien, dit d'Avrigny.

    —Helas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-pere est mort.

    —M. de Saint-Meran?

    —Oui.

    —Subitement?

    —D'une attaque d'apoplexie foudroyante.

    —D'une apoplexie? repeta le medecin.

    —Oui. De sorte que ma pauvre grand-mere est frappee de l'idee que son mari, qu'elle n'avait jamais quitte, l'appelle, et qu'elle va aller le rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre grand-mere!

    —Ou est-elle?

    —Dans sa chambre avec le notaire.

    —Et M. Noirtier?

    —Toujours le meme, une lucidite d'esprit parfaite, mais la meme immobilite, le meme mutisme.

    —Et le meme amour pour vous, n'est-ce pas, ma chere enfant?

    —Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui.

    —Qui ne vous aimerait pas?»

    Valentine sourit tristement.

    «Et qu'eprouve votre grand-mere?

    —Une excitation nerveuse singuliere, un sommeil agite et etrange; elle pretendait ce matin que, pendant son sommeil, son ame planait au-dessus de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du delire; elle pretend avoir vu un fantome entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que faisait le pretendu fantome en touchant a son verre.

    —C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Meran sujette a ces hallucinations.

    —C'est la premiere fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon pere, certes, monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon pere pour un esprit serieux, eh bien, mon pere lui-meme a paru fort impressionne.

    —Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites la me semble etrange.»

    Le notaire descendait; on vint prevenir Valentine que sa grand-mere etait seule.

    «Montez, dit-elle au docteur.

    —Et vous?

    —Oh! moi, je n'ose, elle m'avait defendu de vous envoyer chercher; puis, comme vous le dites, moi-meme, je suis agitee, fievreuse, mal disposee, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.»

    Le docteur serra la main a Valentine, et tandis qu'il montait chez sa grand-mere, la jeune fille descendit le perron.

    Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin etait la promenade favorite de Valentine. Apres avoir fait deux ou trois tours dans le parterre qui entourait la maison, apres avoir cueilli une rose pour mettre a sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfoncait sous l'allee sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait a la grille.

    Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui n'avait pas encore eu le temps de s'etendre sur sa personne, repoussait ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son allee. A mesure qu'elle avancait, il lui semblait entendre une voix qui prononcait son nom. Elle s'arreta etonnee.

    Alors cette voix arriva plus distincte a son oreille, et elle reconnut la voix de Maximilien.




    LXXIII

    La promesse.


    C'etait en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet instinct particulier aux amants et aux meres, il avait devine qu'il allait, a la suite de ce retour de Mme de Saint-Meran et de la mort du marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui interesserait son amour pour Valentine.

    Comme on va le voir, ses pressentiments s'etaient realises, et ce n'etait plus une simple inquietude qui le conduisait si effare et si tremblant a la grille des marronniers.

    Mais Valentine n'etait pas prevenue de l'attente de Morrel, ce n'etait pas l'heure ou il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand elle parut, Morrel l'appela; elle courut a la grille.

    «Vous, a cette heure! dit-elle.

    —Oui, pauvre amie, repondit Morrel, je viens chercher et apporter de mauvaises nouvelles.

    —C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. Mais, en verite, la somme de douleurs est deja bien suffisante.

    —Chere Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre emotion pour parler convenablement, ecoutez-moi bien, je vous prie; car tout ce que je vais vous dire est solennel. A quelle epoque compte-t-on vous marier?

    —Ecoutez, dit a son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, Maximilien. Ce matin on a parle de mon mariage, et ma grand-mere, sur laquelle j'avais compte comme sur un appui qui ne manquerait pas, non seulement s'est declaree pour ce mariage, mais encore le desire a tel point que le retour seul de M. d'Epinay le retarde et que le lendemain de son arrivee le contrat sera signe.»

    Un penible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda longuement et tristement la jeune fille.

    «Helas! reprit-il a voix basse, il est affreux d'entendre dire tranquillement par la femme qu'on aime: «Le moment de votre supplice est fixe: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M. d'Epinay pour signer le contrat, puisque vous serez a lui le lendemain de son arrivee, c'est demain que vous serez engagee a M. d'Epinay, car il est arrive a Paris ce matin.»

    Valentine poussa un cri.

    «J'etais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel; nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre douleur, quand tout a coup une voiture roule dans la cour. Ecoutez. Jusque-la je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un frisson m'a pris; bientot j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas retentissants du commandeur n'ont pas plus epouvante don Juan que ces pas ne m'ont epouvante. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre le premier, et j'allais douter de moi-meme, j'allais croire que je m'etais trompe, quand derriere lui s'avance un autre jeune homme et que le comte s'est ecrie: «Ah! M. le baron Franz d'Epinay!» Tout ce que j'ai de force et de courage dans le coeur, je l'ai appele pour me contenir. Peut-etre ai-je pali, peut-etre ai-je tremble: mais a coup sur je suis reste le sourire sur les levres. Mais cinq minutes apres, je suis sorti sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes; j'etais aneanti.

    —Pauvre Maximilien! murmura Valentine.

    —Me voila, Valentine. Voyons, maintenant repondez-moi comme a un homme a qui votre reponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous faire?»

    Valentine baissa la tete; elle etait accablee.

    «Ecoutez, dit Morrel, ce n'est pas la premiere fois que vous pensez a la situation ou nous sommes arrives: elle est grave, elle est pesante, supreme. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner a une douleur sterile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir a l'aise et boire leurs larmes a loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans doute leur tiendra compte au ciel de leur resignation sur la terre; mais quiconque se sent la volonte de lutter ne perd pas un temps precieux et rend immediatement a la fortune le coup qu'il en a recu. Est-ce votre volonte de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car c'est cela que je viens vous demander.»

    Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effares. Cette idee de resister a son pere, a sa grand-mere, a toute sa famille enfin, ne lui etait pas meme venue.

    «Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous une lutte? Oh! dites un sacrilege. Quoi! moi, je lutterais contre l'ordre de mon pere, contre le voeu de mon aieule mourante! C'est impossible!»

    Morrel fit un mouvement.

    «Vous etes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois reduit au silence. Lutter, moi! Dieu m'en preserve! Non, non; je garde toute ma force pour lutter contre moi-meme et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant a affliger mon pere, quant a troubler les derniers moments de mon aieule, jamais!

    —Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.

    —Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'ecria Valentine blessee.

    —Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit Maximilien.

    —Mademoiselle! s'ecria Valentine, mademoiselle! Oh! l'egoiste! il me voit au desespoir et feint de ne pas me comprendre.

    —Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas desobeir a la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous lier a votre mari.

    —Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?

    —Il ne faut pas en appeler a moi, mademoiselle, car je suis un mauvais juge dans cette cause, et mon egoisme m'aveuglera, repondit Morrel, dont la voix sourde et les poings fermes annoncaient l'exasperation croissante.

    —Que m'eussiez-vous donc propose, Morrel, si vous m'aviez trouvee disposee a accepter votre proposition? Voyons, repondez. Il ne s'agit pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.

    —Est-ce serieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le donner, ce conseil? dites.

    —Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous savez bien que je suis devouee a vos affections.

    —Valentine, dit Morrel en achevant d'ecarter une planche deja disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma colere; c'est que j'ai la tete bouleversee, voyez-vous, et que depuis une heure les idees les plus insensees ont tour a tour traverse mon esprit. Oh! dans le cas ou vous refuseriez mon conseil!...

    —Eh bien, ce conseil?

    —Le voici, Valentine.»

    La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

    «Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux; je vous jure que vous serez ma femme avant que mes levres se soient posees sur votre front.

    —Vous me faites trembler, dit la jeune fille.

    —Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est digne d'etre votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour l'Angleterre ou pour l'Amerique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer ensemble dans quelque province, ou nous attendrons, pour revenir a Paris, que nos amis aient vaincu la resistance de votre famille.»

    Valentine secoua la tete.

    «Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insense, et je serais encore plus insensee que vous si je ne vous arretais pas a l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.

    —Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et sans meme essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.

    —Oui, dusse-je en mourir!

    —Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous repeterai encore que vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, a vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue; demain vous serez irrevocablement promise a M. Franz d'Epinay, non point par cette formalite de theatre inventee pour denouer les pieces de comedie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre propre volonte.

    —Encore une fois, vous me desesperez, Maximilien! dit Valentine; encore une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si votre soeur ecoutait un conseil comme celui que vous me donnez?

    —Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un egoiste, vous l'avez dit, et dans ma qualite d'egoiste, je ne pense pas a ce que feraient les autres dans ma position, mais a ce que je compte faire, moi. Je pense que je vous connais depuis un an que j'ai mis, du jour ou je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un jour est venu ou vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'etait ma vie. Je ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont tourne, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore ce qu'il n'a pas.»

    Morrel prononca ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser penetrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait deja au fond de son coeur.

    «Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine.

    —Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir.

    —Oh! murmura Valentine.

    —Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant.

    —Ou allez-vous? cria en allongeant sa main a travers la grille et en saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, a son agitation interieure, que le calme de son amant ne pouvait etre reel; ou allez-vous?

    —Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes honnetes et devoues qui se trouveront dans ma position.

    —Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?»

    Le jeune homme sourit tristement.

    «Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!

    —Votre resolution a-t-elle change, Valentine?

    —Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'ecria la jeune fille.

    —Alors, adieu, Valentine!»

    Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue incapable; et comme Morrel s'eloignait, elle passa ses deux mains a travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:

    «Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'ecria-t-elle; ou allez-vous?


    —Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arretant a trois pas de la porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela serait insense. Qu'a a faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin pour la premiere fois, il a deja oublie qu'il m'a vu; il ne savait meme pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles ont decide que vous seriez l'un a l'autre. Je n'ai donc point affaire a M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point a lui.

    —Mais a qui vous en prendrez-vous? a moi?

    —A vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacree; la femme qu'on aime est sainte.

    —A vous-meme alors, malheureux, a vous-meme?

    —C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel.

    —Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!»

    Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'etait sa paleur, on eut pu le croire dans son etat ordinaire.

    «Ecoutez-moi, ma chere, mon adoree Valentine, dit-il de sa voix melodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais forme une pensee dont ils aient eu a rougir devant le monde, devant leurs parents et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de l'autre a livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un heros melancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous; vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je vous le repete; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du moment ou vous vous eloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. Ma soeur est heureuse pres de son mari; son mari n'est que mon beau-frere, c'est-a-dire un homme que les conventions sociales attachent seules a moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence devenue inutile. Voila ce que je ferai: j'attendrai jusqu'a la derniere seconde que vous soyez mariee, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car enfin d'ici la M. Franz d'Epinay peut mourir, au moment ou vous vous en approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au condamne a mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du possible des qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je, jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remede, sans esperance, j'ecrirai une lettre confidentielle a mon beau-frere, une autre au prefet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au coin de quelque bois, sur le revers de quelque fosse, au bord de quelque riviere, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils du plus honnete homme qui ait jamais vecu en France.»

    Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lacha la grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retomberent a ses cotes, et deux grosses larmes roulerent sur ses joues.

    Le jeune homme demeura devant elle, sombre et resolu.

    «Oh! par pitie, par pitie, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas?

    —Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe a vous? vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.»

    Valentine tomba a genoux en etreignant son coeur qui se brisait.

    «Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frere sur la terre, mon veritable epoux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la souffrance: un jour peut-etre nous serons reunis.

    —Adieu, Valentine! repeta Morrel.

    —Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour rester fille soumise: j'ai prie, supplie, implore; il n'a ecoute ni mes prieres, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermete, eh bien, je ne veux pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, Maximilien, et je ne serai a personne qu'a vous. A quelle heure? a quel moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prete.»

    Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'eloigner, etait revenu de nouveau, et, pale de joie, le coeur epanoui, tendant a travers la grille ses deux mains a Valentine:

    «Valentine, dit-il, chere amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous devrais-je a la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me forcez-vous a vivre par humanite, voila tout? en ce cas j'aime mieux mourir.

    —Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui m'a consolee de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes esperances, sur qui s'arrete ma vue egaree, sur qui repose mon coeur saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison a ton tour; Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. O ingrate que je suis! s'ecria Valentine en sanglotant, tout!... meme mon bon grand-pere que j'oubliais!

    —Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru eprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu lui diras tout; tu te feras une egide devant Dieu de son consentement; puis, aussitot maries, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui repondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du desespoir qui nous attend, c'est le bonheur que je te promets!

    —Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu me fais presque croire a ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis est insense, car mon pere me maudira, lui; car je le connais lui, le coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi ecoutez-moi, Maximilien, si par artifice, par priere, par accident, que sais-je, moi? si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous attendrez, n'est-ce pas?

    —Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne se fera jamais, et que, vous trainat-on devant le magistrat, devant le pretre, vous direz non.

    —Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacre au monde, par ma mere!

    —Attendons alors, dit Morrel.

    —Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait a ce mot; il y a tant de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.

    —Je me fie a vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera bien fait; seulement, si l'on passe outre a vos prieres, si votre pere, si Mme de Saint-Meran exigent que M. Franz d'Epinay soit appele demain a signer le contrat....

    —Alors, vous avez ma parole, Morrel.

    —Au lieu de signer....

    —Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici la, ne tentons pas Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence que nous n'ayons pas encore ete surpris; si nous etions surpris, si l'on savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.

    —Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....

    —Par le notaire, M. Deschamps.

    —Je le connais.

    —Et par moi-meme. Je vous ecrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu'a vous!

    —Bien, bien! merci, ma Valentine adoree, reprit Morrel. Alors tout est dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra a la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma soeur, la, inconnus si cela vous convient, faisant eclat si vous le desirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonte, et nous ne nous laisserons pas egorger comme l'agneau qui ne se defend qu'avec ses soupirs.

    —Soit, dit Valentine; a votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que vous ferez sera bien fait.

    —Oh!

    —Eh bien, etes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune fille.

    —Ma Valentine adoree, c'est bien peu dire que dire oui.

    —Dites toujours.»

    Valentine s'etait approchee, ou plutot avait approche ses levres de la grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfume, jusqu'aux levres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre cote de la froide et inexorable cloture.

    «Au revoir, dit Valentine, s'arrachant a ce bonheur, au revoir!

    —J'aurai une lettre de vous?

    —Oui.

    —Merci, chere femme! au revoir.»

    Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit sous les tilleuls.

    Morrel ecouta les derniers bruits de sa robe frolant les charmilles, de ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il fut aime ainsi, et disparut a son tour.

    Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la soiree et pendant toute la journee du lendemain sans rien recevoir. Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il recut par la poste un petit billet qu'il reconnut pour etre de Valentine, quoiqu'il n'eut jamais vu son ecriture.

    Il etait concu en ces termes:

    «Larmes, supplications, prieres, n'ont rien fait. Hier, pendant deux heures, j'ai ete a l'eglise Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux heures j'ai prie Dieu du fond de l'ame, Dieu est insensible comme les hommes, et la signature du contrat est fixee a ce soir, neuf heures.

    «Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette parole vous est engagee: ce coeur est a vous!

    «Ce soir donc, a neuf heures moins un quart, a la grille.

                        «Votre femme, Valentine de Villefort.

    P.-S.—«Ma pauvre grand-mere va de plus mal en plus mal; hier, son exaltation est devenue du delire: aujourd'hui son delire est presque de la folie.

    «Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je l'aurai quittee en cet etat?

    «Je crois que l'on cache a grand-papa Noirtier que la signature du contrat doit avoir lieu ce soir.»

    Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du contrat etait pour neuf heures du soir.

    Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore la qu'il en sut le plus: Franz etait venu lui annoncer cette solennite; de son cote, Mme de Villefort avait ecrit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Meran et l'etat ou se trouvait sa veuve jetaient sur cette reunion un voile de tristesse dont elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait toute sorte de bonheur.

    La veille, Franz avait ete presente a Mme de Saint-Meran, qui avait quitte le lit pour cette presentation, et qui s'y etait remise aussitot.

    Morrel, la chose est facile a comprendre, etait dans un etat d'agitation qui ne pouvait echapper a un oeil aussi percant que l'etait l'oeil du comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais; si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnee a Valentine, et son secret resta au fond de son coeur.

    Le jeune homme relut vingt fois dans la journee la lettre de Valentine. C'etait la premiere fois qu'elle lui ecrivait, et a quelle occasion! A chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait a lui-meme le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle autorite n'a pas la jeune fille qui prend une resolution si courageuse! quel devouement ne merite-t-elle pas de la part de celui a qui elle a tout sacrifie! Comme elle doit etre reellement pour son amant le premier et le plus digne objet de son culte! C'est a la fois la reine et la femme, et l'on n'a point assez d'une ame pour la remercier et l'aimer.

    Morrel songeait avec une agitation inexprimable a ce moment ou Valentine arriverait en disant:

    «Me voici, Maximilien; prenez-moi.»

    Il avait organise toute cette fuite; deux echelles avaient ete cachees dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien lui-meme, attendait; pas de domestique, pas de lumiere; au detour de la premiere rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par un surcroit de precautions, tomber entre les mains de la police.

    De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de Morrel; il songeait au moment ou, du faite de ce mur, il protegerait la descente de Valentine, et ou il sentirait tremblante et abandonnee dans ses bras celle dont il n'avait jamais presse que la main et baise le bout du doigt.

    Mais quand vint l'apres-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher, il eprouva le besoin d'etre seul; son sang bouillait, les simples questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrite; il se renferma chez lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir a dessiner, pour la deuxieme fois, son plan, ses echelles et son clos.

    Enfin l'heure s'approcha.

    Jamais l'homme bien amoureux n'a laisse les horloges faire paisiblement leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par marquer huit heures et demie a six heures. Il se dit alors qu'il etait temps de partir, que neuf heures etait bien effectivement l'heure de la signature du contrat, mais que, selon toute probabilite, Valentine n'attendrait pas cette signature inutile; en consequence, Morrel, apres etre parti de la rue Meslay a huit heures et demie a sa pendule, entrait dans le clos comme huit heures sonnerent a Saint-Philippe-du-Roule.

    Le cheval et le cabriolet furent caches derriere une petite masure en ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher.

    Peu a peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se masserent en grosses touffes d'un noir opaque.

    Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant, au trou de la grille: il n'y avait encore personne.

    Huit heures et demie sonnerent.

    Une demi-heure s'ecoula a attendre; Morrel se promenait de long en large, puis, a des intervalles toujours plus rapproches, venait appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en plus; mais dans l'obscurite on cherchait vainement la robe blanche; dans le silence on ecoutait inutilement le bruit des pas.

    La maison qu'on apercevait a travers les feuillages restait sombre, et ne presentait aucun des caracteres d'une maison qui s'ouvre pour un evenement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage.

    Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais presque aussitot cette meme voix de l'horloge, deja entendue deux ou trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et demie.

    C'etait deja une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait fixee elle-meme: elle avait dit neuf heures, meme plutot avant qu'apres.

    Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.

    Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son oreille et faisaient monter la sueur a son front; alors, tout frissonnant, il assujettissait son echelle et, pour ne pas perdre de temps, posait le pied sur le premier echelon.

    Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnerent a l'eglise.

    «Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature d'un contrat dure aussi longtemps, a moins d'evenements imprevus; j'ai pese toutes les chances, calcule le temps que durent toutes les formalites, il s'est passe quelque chose.»

    Et alors, tantot il se promenait avec agitation devant la grille, tantot il revenait appuyer son front brulant sur le fer glace. Valentine s'etait-elle evanouie apres le contrat, ou Valentine avait-elle ete arretee dans sa fuite? C'etaient la les deux seules hypotheses ou le jeune homme pouvait s'arreter, toutes deux desesperantes.

    L'idee a laquelle il s'arreta fut qu'au milieu de sa fuite meme la force avait manque a Valentine, et qu'elle etait tombee evanouie au milieu de quelque allee.

    «Oh! s'il en est ainsi, s'ecria-t-il en s'elancant au haut de l'echelle, je la perdrais, et par ma faute!»

    Le demon qui lui avait souffle cette pensee ne le quitta plus, et bourdonna a son oreille avec cette persistance qui fait que certains doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent des convictions. Ses yeux, qui cherchaient a percer l'obscurite croissante, croyaient, sous la sombre allee, apercevoir un objet gisant; Morrel se hasarda jusqu'a appeler, et il lui sembla que le vent apportait jusqu'a lui une plainte inarticulee.

    Enfin la demie avait sonne a son tour, il etait impossible de se borner plus longtemps, tout etait supposable; les tempes de Maximilien battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba le mur et sauta de l'autre cote.

    Il etait chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'etait pas venu jusque-la pour reculer.

    En un instant il fut a l'extremite de ce massif. Du point ou il etait parvenu on decouvrait la maison.

    Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait deja soupconnee en essayant de glisser son regard a travers les arbres: c'est qu'au lieu des lumieres qu'il pensait voir briller a chaque fenetre, ainsi qu'il est naturel aux jours de ceremonie, il ne vit rien que la masse grise et voilee encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense repandu sur la lune.

    Une lumiere courait de temps en temps comme eperdue, et passait devant trois fenetres du premier etage. Ces trois fenetres etaient celles de l'appartement de Mme de Saint-Meran.

    Une autre lumiere restait immobile derriere des rideaux rouges. Ces rideaux etaient ceux de la chambre a coucher de Mme de Villefort.

    Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensee a toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'etait fait faire le plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait.

    Le jeune homme fut encore plus epouvante de cette obscurite et de ce silence qu'il ne l'avait ete de l'absence de Valentine.

    Eperdu, fou de douleur, decide a tout braver pour revoir Valentine et s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il fut, Morrel gagna la lisiere du massif, et s'appretait a traverser le plus rapidement possible le parterre, completement decouvert, quand un son de voix encore assez eloigne, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'a lui.

    A ce bruit, il fit un pas en arriere, deja a moitie sorti du feuillage, il s'y enfonca completement et demeura immobile et muet, enfoui dans son obscurite.

    Sa resolution etait prise: si c'etait Valentine seule, il l'avertirait par un mot au passage; si Valentine etait accompagnee, il la verrait au moins et s'assurerait qu'il ne lui etait arrive aucun malheur; si c'etaient des etrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation et arriverait a comprendre ce mystere, incomprehensible jusque-la.

    La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du perron, Morrel vit apparaitre Villefort, suivi d'un homme vetu de noir. Ils descendirent les marches et s'avancerent vers le massif. Ils n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vetu de noir, Morrel avait reconnu le docteur d'Avrigny.

    Le jeune homme, en les voyant venir a lui, recula machinalement devant eux jusqu'a ce qu'il rencontrat le tronc d'un sycomore qui faisait le centre du massif; la il fut force de s'arreter.

    Bientot le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs.

    «Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se declare decidement contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre! N'essayez pas de me consoler; helas! la plaie est trop vive et trop profonde! Morte, morte!»

    Une sueur froide glaca le front du jeune homme et fit claquer ses dents. Qui donc etait mort dans cette maison que Villefort lui-meme disait maudite?

    «Mon cher monsieur de Villefort, repondit le medecin avec un accent qui redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amene ici pour vous consoler, tout au contraire.

    —Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effraye.

    —Je veux dire que, derriere le malheur qui vient de vous arriver, il en est un autre plus grand encore peut-etre.

    —Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous me dire encore?

    —Sommes-nous bien seuls, mon ami?

    —Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces precautions?

    —Elles signifient que j'ai une confidence terrible a vous faire, dit le docteur: asseyons-nous.»

    Villefort tomba plutot qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta debout devant lui, une main posee sur son epaule. Morrel, glace d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur, dont il craignait qu'on entendit les battements.

    «Morte, morte!» repetait-il dans sa pensee avec la voix de son coeur.

    Et lui-meme se sentait mourir.

    «Parlez, docteur, j'ecoute, dit Villefort; frappez, je suis prepare a tout.

    —Mme de Saint-Meran etait bien agee sans doute, mais elle jouissait d'une sante excellente.»

    Morrel respira pour la premiere fois depuis dix minutes.

    «Le chagrin l'a tuee, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette habitude de vivre depuis quarante ans pres du marquis!...

    —Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix minutes.»

    Villefort ne repondit rien; seulement il leva la tete qu'il avait tenue baissee jusque-la, et regarda le docteur avec des yeux effares.

    «Vous etes reste la pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny.

    —Sans doute, repondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de ne pas m'eloigner.

    —Avez-vous remarque les symptomes du mal auquel Mme de Saint-Meran a succombe?

    —Certainement; Mme de Saint-Meran a eu trois attaques successives a quelques minutes les unes des autres, et a chaque fois plus rapprochees et plus graves. Lorsque vous etes arrive, deja depuis quelques minutes Mme de Saint-Meran etait haletante; elle eut alors une crise que je pris pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commencai a m'effrayer reellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et le cou tendus. Alors, a votre visage, je compris que la chose etait plus grave que je ne le croyais. La crise passee, je cherchai vos yeux, mais je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous etiez pas encore retourne de mon cote. Cette seconde crise fut plus terrible que la premiere: les memes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche se contracta et devint violette.

    «A la troisieme elle expira.

    «Deja, depuis la fin de la premiere, j'avais reconnu le tetanos; vous me confirmates dans cette opinion.

    —Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous sommes seuls.

    —Qu'allez-vous me dire, mon Dieu?

    —Que les symptomes du tetanos et de l'empoisonnement par les matieres vegetales sont absolument les memes.»

    M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, apres un instant d'immobilite et de silence, il retomba sur son banc.

    «Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien a ce que vous me dites la?»

    Morrel ne savait pas s'il faisait un reve ou s'il veillait.

    «Ecoutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma declaration et le caractere de l'homme a qui je la fais.

    —Est-ce au magistrat ou a l'ami que vous parlez? demanda Villefort.

    —A l'ami, a l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptomes du tetanos et les symptomes de l'empoisonnement par les substances vegetales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que je dis la, je vous declare que j'hesiterais. Aussi, je vous le repete, ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est a l'ami. Eh bien, a l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a dure, j'ai etudie l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Meran; eh bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Meran est morte empoisonnee, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tuee.

    —Monsieur! monsieur!

    —Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de Saint-Meran a succombe a une dose violente de brucine ou de strychnine, que par hasard sans doute, que par erreur peut-etre, on lui a administree.»

    Villefort saisit la main du docteur.

    «Oh! c'est impossible! dit-il, je reve, mon Dieu! je reve! C'est effroyable d'entendre dire des choses pareilles a un homme comme vous! Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous pouvez vous tromper!

    —Sans doute, je le puis, mais....

    —Mais?...

    —Mais, je ne le crois pas.

    —Docteur, prenez pitie de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant de choses inouies, que je crois a la possibilite de devenir fou.

    —Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Meran?

    —Personne.

    —A-t-on envoye chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas soumise?

    —Aucune.

    —Mme de Saint-Meran avait-elle des ennemis?

    —Je ne lui en connais pas.

    —Quelqu'un avait-il interet a sa mort?

    —Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule heritiere, Valentine seule.... Oh! si une pareille pensee me pouvait venir, je me poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter une pareille pensee.

    —Oh! s'ecria a son tour M. d'Avrigny, cher ami, a Dieu ne plaise que j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien, d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est la qui parle tout bas a ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut. Informez-vous.

    —A qui? comment? de quoi?

    —Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompe, et n'aurait-il pas donne a Mme de Saint-Meran quelque potion preparee pour son maitre?

    —Pour mon pere?

    —Oui.

    —Mais comment une potion preparee pour M. Noirtier peut-elle empoisonner Mme de Saint-Meran?

    —Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les poisons deviennent un remede; la paralysie est une de ces maladies-la. A peu pres depuis trois mois, apres avoir tout employe pour rendre le mouvement et la parole a M. Noirtier, je me suis decide a tenter un dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine; ainsi, dans la derniere potion que j'ai commandee pour lui il en entrait six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralyses de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutume par des doses successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne que lui.

    —Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Meran, et jamais Barrois n'entrait chez ma belle-mere. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde, quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui me guide a l'egal de la lumiere du soleil, eh bien! docteur, eh bien! j'ai besoin, malgre cette conviction de m'appuyer sur cet axiome, _errare humanum est_.

    —Ecoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confreres en qui vous ayez autant confiance qu'en moi?

    —Pourquoi cela, dites? ou voulez-vous en venir?

    —Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarque, nous ferons l'autopsie.

    —Et vous trouverez des traces de poison?

    —Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons l'exasperation du systeme nerveux, nous reconnaitrons l'asphyxie patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par negligence que la chose est arrivee, veillez sur vos serviteurs; si c'est par haine, veillez sur vos ennemis.

    —Oh! mon Dieu! que me proposez-vous la, d'Avrigny? repondit Villefort abattu; du moment ou il y aura un autre que vous dans le secret, une enquete deviendra necessaire, et une enquete chez moi, impossible! Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant le medecin avec inquietude pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez absolument, je le ferai. En effet, peut-etre dois-je donner suite a cette affaire; mon caractere me le commande. Mais docteur, vous me voyez d'avance penetre de tristesse: introduire dans ma maison tant de scandale apres tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas ou j'en suis, un homme n'a pas ete procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'etre amasse bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire ebruitee sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idees mondaines. Si vous etiez un pretre, je n'oserais vous dire cela; mais vous etes un homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne m'avez rien dit, n'est-ce pas?

    —Mon cher monsieur de Villefort, repondit le docteur ebranle, mon premier devoir est l'humanite. J'eusse sauve Mme de Saint-Meran si la science eut eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent la-dessus, qu'on impute a mon ignorance le silence que j'aurai garde. Cependant, monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-etre cela ne s'arretera-t-il point la....»

    Et comme s'il eut craint que le docteur d'Avrigny ne revint sur cette concession, il se leva et entraina le docteur du cote de la maison.

    Ils s'eloignerent.

    Morrel, comme s'il eut besoin de respirer, sortit sa tete du taillis, et la lune eclaira ce visage si pale qu'on eut pu le prendre pour un fantome.

    «Dieu me protege d'une manifeste mais terrible facon, dit-il. Mais Valentine, Valentine! pauvre amie! resistera-t-elle a tant de douleurs?»

    En disant ces mots il regardait alternativement la fenetre aux rideaux rouges et les trois fenetres aux rideaux blancs.

    La lumiere avait presque completement disparu de la fenetre aux rideaux rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'eteindre sa lampe, et la veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.

    A l'extremite du batiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois fenetres aux rideaux blancs. Une bougie placee sur la cheminee jeta au-dehors quelques rayons de sa pale lumiere, et une ombre vint un instant s'accouder au balcon.

    Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.

    Il n'etait pas etonnant que cette ame ordinairement si courageuse et si forte, maintenant troublee et exaltee par les deux plus fortes des passions humaines, l'amour et la peur, se fut affaiblie au point de subir des hallucinations superstitieuses.

    Quoiqu'il fut impossible, cache comme il l'etait, que l'oeil de Valentine le distinguat, il crut se voir appeler par l'ombre de la fenetre; son esprit trouble le lui disait, son coeur ardent le lui repetait. Cette double erreur devenait une realite irresistible, et, par un de ces incomprehensibles elans de jeunesse, il bondit hors de sa cachette, et en deux enjambees, au risque d'etre vu au risque d'effrayer Valentine, au risque de donner l'eveil par quelque cri involontaire echappe a la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangee de caisses d'orangers qui s'etendait devant la maison, il atteignit les marches du perron, qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans resistance devant lui.

    Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux leves au ciel suivaient un nuage d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme etait celle d'une ombre qui monte au ciel; son esprit poetique et exalte lui disait que c'etait l'ame de sa grand-mere.

    Cependant, Morrel avait traverse l'antichambre et trouve la rampe de l'escalier; des tapis etendus sur les marches assourdissaient son pas; d'ailleurs Morrel en etait arrive a ce point d'exaltation que la presence de M. de Villefort lui-meme ne l'eut pas effraye. Si M. de Villefort se fut presente a sa vue, sa resolution etait prise: il s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et d'approuver cet amour qui l'unissait a sa fille, et sa fille a lui; Morrel etait fou.

    Par bonheur il ne vit personne.

    Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par Valentine du plan interieur de la maison lui servit; il arriva sans accident au haut de l'escalier, et comme, arrive la, il s'orientait, un sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait a suivre; il se retourna; une porte entrebaillee laissait arriver a lui le reflet d'une lumiere et le son de la voix gemissante. Il poussa cette porte et entra.

    Au fond d'une alcove, sous le drap blanc qui recouvrait sa tete et dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de Morrel depuis la revelation du secret dont le hasard l'avait fait possesseur.

    A cote du lit, a genoux, la tete ensevelie dans les coussins d'une large bergere, Valentine, frissonnante et soulevee par les sanglots, etendait au-dessus de sa tete, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et raidies.

    Elle avait quitte la fenetre restee ouverte, et priait tout haut avec des accents qui eussent touche le coeur le plus insensible, la parole s'echappait de ses levres, rapide, incoherente, inintelligible, tant la douleur serrait sa gorge de ses brulantes etreintes.

    La lune, glissant a travers l'ouverture des persiennes, faisait palir la lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funebres ce tableau de desolation.

    Morrel ne put resister a ce spectacle; il n'etait pas d'une piete exemplaire, il n'etait pas facile a impressionner, mais Valentine souffrant, pleurant, se tordant les bras a sa vue, c'etait plus qu'il n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, et la tete noyee dans les pleurs et marbree sur le velours du fauteuil, une tete de Madeleine du Correge, se releva et demeura tournee vers lui.

    Valentine le vit et ne temoigna point d'etonnement. Il n'y a plus d'emotions intermediaires dans un coeur gonfle par un desespoir supreme.

    Morrel tendit la main a son amie. Valentine, pour toute excuse de ce qu'elle n'avait point ete le trouver, lui montra le cadavre gisant sous le drap funebre et recommenca a sangloter.

    Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hesitait a rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque coin et le doigt sur les levres.

    Enfin Valentine osa la premiere.

    «Ami, dit-elle, comment etes-vous ici? Helas! je vous dirais: soyez le bienvenu, si ce n'etait pas la Mort qui vous eut ouvert la porte de cette maison.

    —Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes, j'etais la depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir, l'inquietude m'a pris, j'ai saute par-dessus le mur, j'ai penetre dans le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....

    —Quelles voix?» dit Valentine.

    Morrel fremit, car toute la conversation du docteur et de M. de Villefort lui revint a l'esprit, et, a travers le drap, il croyait voir ces bras tordus, ce cou raidi, ces levres violettes.

    «Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.

    —Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami dit Valentine, sans effroi et sans colere.

    —Pardonnez-moi, repondit Morrel du meme ton, je vais me retirer.

    —Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.

    —Mais si l'on venait?»

    La jeune fille secoua la tete.

    «Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voila notre sauvegarde.»

    Et elle montra la forme du cadavre moulee par le drap.

    «Mais qu'est-il arrive a M. d'Epinay? dites-moi, je vous en supplie, reprit Morrel.

    —M. Franz est arrive pour signer le contrat au moment ou ma bonne grand-mere rendait le dernier soupir.

    —Helas! dit Morrel avec un sentiment de joie egoiste, car il songeait en lui-meme que cette mort retardait indefiniment le mariage de Valentine.

    —Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce sentiment eut du recevoir a l'instant meme sa punition, c'est que cette pauvre chere aieule, en mourant, a ordonne qu'on terminat le mariage le plus tot possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me proteger, elle aussi agissait contre moi.

    —Ecoutez!» dit Morrel.

    Les deux jeunes gens firent silence.

    On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet du corridor et les marches de l'escalier.

    «C'est mon pere qui sort de son cabinet, dit Valentine.

    —Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.

    —Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine etonnee.

    —Je le presume» dit Morrel.

    Valentine regarda le jeune homme.

    Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort alla donner en outre un tour de clef a celle du jardin puis il remonta l'escalier.

    Arrive dans l'antichambre, il s'arreta un instant, comme s'il hesitait s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Meran. Morrel se jeta derriere une portiere. Valentine ne fit pas un mouvement; on eut dit qu'une supreme douleur la placait au-dessus des craintes ordinaires.

    M. de Villefort rentra chez lui.

    «Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte du jardin, ni par celle de la rue.»

    Morrel regarda la jeune fille avec etonnement.

    «Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sure, c'est celle de l'appartement de mon grand-pere.»

    Elle se leva.

    «Venez, dit-elle.

    —Ou cela? demanda Maximilien.

    —Chez mon grand-pere.

    —Moi, chez M. Noirtier?

    —Oui.

    —Y songez-vous, Valentine?

    —J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.

    —Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hesitant a faire ce que lui ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombe de mes yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de demence. Avez-vous bien vous-meme toute votre raison, chere amie?

    —Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mere, que je me suis chargee de garder.

    —Valentine, dit Morrel, la mort est sacree par elle-meme.

    —Oui, repondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.»

    Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied. Arrives sur le palier de l'appartement, ils trouverent le vieux domestique.

    «Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.»

    Elle passa la premiere.

    Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards avides sur l'entree de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.

    Il y avait dans la demarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de brillant qu'il etait, son oeil devint-il interrogateur.

    «Cher pere, dit-elle d'une voix breve, ecoute-moi bien: tu sais que bonne maman Saint-Meran est morte il y a une heure, et que maintenant, excepte toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?»

    Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.

    «C'est donc a toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins ou mes esperances?»

    Le paralytique fit signe que oui.

    Valentine prit Maximilien par la main.

    «Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.»

    Le vieillard fixa son oeil scrutateur et legerement etonne sur Morrel.

    «C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme negociant de Marseille dont tu as sans doute entendu parler?

    —Oui, fit le vieillard.

    —C'est un nom irreprochable, que Maximilien est en train de rendre glorieux, car, a trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la Legion d'honneur.»

    Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.

    «Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant deux genoux devant le vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai qu'a lui! Si l'on me force d'en epouser un autre, je me laisserai mourir ou je me tuerai.»

    Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensees tumultueuses.

    «Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune fille.

    —Oui, fit le vieillard immobile.

    —Et tu peux bien nous proteger, nous qui sommes aussi tes enfants, contre la volonte de mon pere?»

    Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:

    «C'est selon.»

    Maximilien comprit.

    «Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacre a remplir dans la chambre de votre aieule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de causer un instant avec M. Noirtier?

    —Oui, oui, c'est cela», fit l'oeil du vieillard.

    Puis il regarda Valentine avec inquietude.

    «Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon pere?

    —Oui.

    —Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parle de toi, qu'il sait bien comment je te parle.»

    Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce sourire fut voile par une profonde tristesse:

    «Il sait tout ce que je sais», dit-elle.

    Valentine se releva, approcha un siege pour Morrel, recommanda a Barrois de ne laisser entrer personne; et apres avoir embrasse tendrement son grand-pere et dit adieu tristement a Morrel, elle partit. Alors Morrel, pour prouver a Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le papier, et placa le tout sur une table ou il y avait une lampe.

    «Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins a son egard.

    —J'ecoute», fit Noirtier.

    C'etait un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en apparence, et qui etait devenu le seul protecteur, le seul appui, le seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.

    Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austerite remarquables, imposait a Morrel, qui commenca son recit en tremblant.

    Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aime Valentine et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli l'offre de son devouement. Il lui dit quelles etaient sa naissance, sa position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard du paralytique, ce regard lui repondit:

    «C'est bien, continuez.

    —Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette premiere partie de son recit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes esperances, dois-je vous dire nos projets?

    —Oui, fit le vieillard.

    —Eh bien, voila ce que nous avions resolu.»

    Et alors il raconta tout a Noirtier: comment un cabriolet attendait dans l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa soeur, l'epouser, et dans une respectueuse attente esperer le pardon de M. de Villefort.

    «Non, dit Noirtier.

    —Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?

    —Non.

    —Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?

    —Non.

    —Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel.

    Le regard interrogateur du vieillard demanda:

    «Lequel?»

    «J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'Epinay, je suis heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et je me conduirai avec lui de maniere a le forcer d'etre un galant homme.

    Le regard de Noirtier continua d'interroger.

    «Ce que je ferai?

    —Oui.

    —Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui raconterai les liens qui m'unissent a Mlle Valentine; si c'est un homme delicat, il prouvera sa delicatesse en renoncant de lui-meme a la main de sa fiancee, et mon amitie et mon devouement lui sont de cette heure acquis jusqu'a la mort; s'il refuse, soit que l'interet le pousse, soit qu'un ridicule orgueil le fasse persister, apres lui avoir prouve qu'il contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'epousera pas Valentine; s'il me tue, je serai bien sur que Valentine ne l'epousera pas.»

    Noirtier considerait avec un plaisir indicible cette noble et sincere physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que la couleur ajoute a un dessin solide et vrai.

    Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux a plusieurs reprises, ce qui etait, on le sait, sa maniere de dire non.

    «Non? dit Morrel. Ainsi vous desapprouvez ce second projet, comme vous avez deja desapprouve le premier?

    —Oui, je le desapprouve, fit le vieillard.

    —Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernieres paroles de Mme de Saint-Meran ont ete pour que le mariage de sa petite-fille ne se fit point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?»

    Noirtier resta immobile.

    «Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.

    —Oui.

    —Mais tout delai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule, Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entre ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement devant vous, je ne puis raisonnablement esperer que ces bonnes chances se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux partis que je vous propose, pardonnez cette vanite a ma jeunesse, qui soit le bon; dites-moi celui des deux que vous preferez: autorisez-vous Mlle Valentine a se confier a mon honneur?

    —Non.

    —Preferez-vous que j'aille trouver M. d'Epinay?

    —Non.

    —Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du Ciel?»

    Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand on lui parlait du ciel. Il etait toujours reste un peu d'atheisme dans les idees du vieux jacobin.

    «Du hasard? reprit Morrel.

    —Non.

    —De vous?

    —Oui.

    —De vous?

    —Oui, repeta le vieillard.

    —Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon insistance, car ma vie est dans votre reponse: notre salut nous viendra de vous?

    —Oui.

    —Vous en etes sur?

    —Oui.

    —Vous en repondez?

    —Oui.»

    Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle fermete, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonte, sinon de la puissance.

    «Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, a moins qu'un miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, comment pourrez-vous, vous, enchaine dans ce fauteuil, vous, muet et immobile, comment pourrez-vous vous opposer a ce mariage?»

    Un sourire eclaira le visage du vieillard, sourire etrange que celui des yeux sur un visage immobile.

    «Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.

    —Oui. Mais le contrat?»

    Le meme sourire reparut.

    «Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signe?

    —Oui, dit Noirtier.

    —Ainsi le contrat ne sera meme pas signe! s'ecria Morrel. Oh! pardonnez, monsieur! a l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis de douter; le contrat ne sera pas signe?

    —Non», dit le paralytique.

    Malgre cette assurance, Morrel hesitait a croire. Cette promesse d'un vieillard impotent etait si etrange, qu'au lieu de venir d'une force de volonte, elle pouvait emaner d'un affaiblissement des organes; n'est-il pas naturel que l'insense qui ignore sa folie pretende realiser des choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il souleve, le timide des geants qu'il affronte, le pauvre des tresors qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle Jupiter.

    Soit que Noirtier eut compris l'indecision du jeune homme, soit qu'il n'ajoutat pas completement foi a la docilite qu'il avait montree, il le regarda fixement.

    «Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma promesse de ne rien faire?»

    Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage a la main.

    «Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.

    —Oui, fit le paralytique avec la meme solennite, je le veux.»

    Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance a ce serment.

    Il etendit la main.

    «Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez decide pour agir contre M. d'Epinay.

    —Bien, fit des yeux le vieillard.

    —Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?

    —Oui.

    —Sans revoir Mlle Valentine?

    —Oui.»

    Morrel fit signe qu'il etait pret a obeir.

    «Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils vous embrasse comme l'a fait tout a l'heure votre fille!»

    Il n'y avait pas a se tromper a l'expression des yeux de Noirtier.

    Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses levres au meme endroit ou la jeune fille avait pose les siennes.

    Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.

    Sur le carre il trouva le vieux serviteur, prevenu par Valentine; celui-ci attendait Morrel, et le guida par les detours d'un corridor sombre qui conduisait a une petite porte donnant sur le jardin.

    Arrive la, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un instant au haut du mur, et par son echelle en une seconde, il fut dans l'enclos a la luzerne, ou son cabriolet l'attendait toujours.

    Il y remonta, et brise par tant d'emotions, mais le coeur plus libre, il rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il eut ete plonge dans une profonde ivresse.




    LXXIV

    Le caveau de la famille Villefort.


    A deux jours de la, une foule considerable se trouvait rassemblee, vers dix heures du matin, a la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures particulieres tout le long du faubourg Saint-Honore et de la rue de la Pepiniere.

    Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singuliere, et qui paraissait avoir fait un long voyage. C'etait une espece de fourgon peint en noir, et qui un des premiers s'etait trouve au funebre rendez-vous.

    Alors on s'etait informe, et l'on avait appris que, par une coincidence etrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Meran, et que ceux qui etaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.

    Le nombre de ceux-la etait grand; M. le marquis de Saint-Meran, l'un des dignitaires les plus zeles et les plus fideles du roi Louis XVIII et du roi Charles X, avait conserve grand nombre d'amis qui, joints aux personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec Villefort, formaient une troupe considerable.

    On fit prevenir aussitot les autorites, et l'on obtint que les deux convois se feraient en meme temps. Une seconde voiture, paree avec la meme pompe mortuaire, fut amenee devant la porte de M. de Villefort, et le cercueil transporte du fourgon de poste sur le carrosse funebre.

    Les deux corps devaient etre inhumes dans le cimetiere du Pere-Lachaise, ou depuis longtemps M. de Villefort avait fait elever le caveau destine a la sepulture de toute sa famille.

    Dans ce caveau avait deja ete depose le corps de la pauvre Renee, que son pere et sa mere venaient rejoindre apres dix annees de separation.

    Paris, toujours curieux, toujours emu des pompes funeraires, vit avec un religieux silence passer le cortege splendide qui accompagnait a leur derniere demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus celebres pour l'esprit traditionnel, pour la surete du commerce et le devouement obstine aux principes.

    Dans la meme voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Chateau-Renaud s'entretenaient de cette mort presque subite.

    «J'ai vu Mme de Saint-Meran l'an dernier encore a Marseille, disait Chateau-Renaud, je revenais d'Algerie; c'etait une femme destinee a vivre cent ans, grace a sa sante parfaite, a son esprit toujours present et a son activite toujours prodigieuse. Quel age avait-elle?

    —Soixante-six ans, repondit Albert, du moins a ce que Franz m'a assure. Mais ce n'est point l'age qui l'a tuee, c'est le chagrin qu'elle a ressenti de la mort du marquis; il parait que depuis cette mort, qui l'avait violemment ebranlee, elle n'a pas repris completement la raison.

    —Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.

    —D'une congestion cerebrale, a ce qu'il parait, ou d'une apoplexie foudroyante. N'est-ce pas la meme chose?

    —Mais a peu pres.

    —D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile a croire. Mme de Saint-Meran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, etait petite, grele de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur un corps d'une constitution pareille a celui de Mme de Saint-Meran.

    —En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le medecin qui l'a tuee, voila M. de Villefort, ou plutot Mlle Valentine, ou plutot encore notre ami Franz en possession d'un magnifique heritage: quatre-vingt mille livres de rente, je crois.

    —Heritage qui sera presque double a la mort de ce vieux jacobin de Noirtier.

    —En voila un grand-pere tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi virum._ Il a parie contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses heritiers. Il y reussira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de 93, qui disait a Napoleon en 1814:

    «—Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguee par sa croissance; prenez la Republique pour tuteur, retournons avec une bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idees ne meurent pas sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se reveillent plus fortes qu'avant de s'endormir.

    —Il parait, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idees; seulement une chose m'inquiete, c'est de savoir comment Franz d'Epinay s'accommodera d'un grand-beau-pere qui ne peut se passer de sa femme; mais ou est-il, Franz?

    —Mais il est dans la premiere voiture avec M. de Villefort, qui le considere deja comme etant de la famille.»

    Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation etait a peu pres pareille; on s'etonnait de ces deux morts si rapprochees et si rapides, mais dans aucune on ne soupconnait le terrible secret qu'avait, dans sa promenade nocturne, revele M. d'Avrigny a M. de Villefort.

    Au bout d'une heure de marche a peu pres, on arriva a la porte du cimetiere: il faisait un temps calme, mais sombre, et par consequent assez en harmonie avec la funebre ceremonie qu'on y venait accomplir. Parmi les groupes qui se dirigerent vers le caveau de famille, Chateau-Renaud reconnut Morrel, qui etait venu tout seul et en cabriolet; il marchait seul, tres pale et silencieux, sur le petit chemin borde d'ifs.

    «Vous ici! dit Chateau-Renaud en passant son bras sous celui du jeune capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?

    —Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, repondit Morrel, c'est Mme de Saint-Meran que je connaissais.»

    En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.

    «L'endroit est mal choisi pour une presentation, dit Albert; mais n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez que je vous presente M. Franz d'Epinay, un excellent compagnon de voyage avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que j'aurai a parler de coeur, d'esprit et d'amabilite.»

    Morrel eut un moment d'indecision. Il se demanda si ce n'etait pas une condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adresse a l'homme qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravite des circonstances lui revinrent en memoire: il s'efforca de ne rien laisser paraitre sur son visage, et salua Franz en se contenant.

    «Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray, a Franz.

    —Oh! monsieur, repondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin, elle etait si defaite que je l'ai a peine reconnue.»

    Ces mots si simples en apparence briserent le coeur de Morrel. Cet homme avait donc vu Valentine, il lui avait donc parle?

    Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa force pour resister au desir de violer son serment.

    Il prit le bras de Chateau-Renaud et l'entraina rapidement vers le caveau, devant lequel les employes des pompes funebres venaient de deposer les deux cercueils.

    «Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le mausolee; palais d'ete, palais d'hiver. Vous y demeurerez a votre tour, mon cher d'Epinay, car vous voila bientot de la famille. Moi, en ma qualite de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage la-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre corps. En mourant, je dirai a ceux qui m'entoureront ce que Voltaire ecrivait a Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu! Franz, du courage, votre femme herite.

    —En verite, Beauchamp, dit Franz, vous etes insupportable. Les affaires politiques vous ont donne l'habitude de rire de tout, et les hommes qui menent les affaires ont l'habitude de ne croire a rien. Mais enfin, Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tachez donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de la Chambre des deputes ou de la Chambre des pairs.

    —Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans l'antichambre de la mort.

    —Je prends Beauchamp en grippe», dit Albert. Et il se retira a quatre pas en arriere avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses dissertations philosophiques avec Debray.

    Le caveau de la famille de Villefort formait un carre de pierres blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une separation interieure divisait en deux compartiments la famille Saint-Meran et la famille Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entree.

    On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs superposes dans lesquels une econome distribution enferme les morts avec une inscription qui ressemble a une etiquette; t